Factrice, cafetière, écrivaine : parler des femmes au féminin, certes… mais comment ?

Factrice? Cafetière? Écrivaine? Parler des femmes au féminin, certes! Mais comment?
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Factrice? Cafetière? Écrivaine? Parler des femmes au féminin, certes! Mais comment? - © Belga, Unsplash

« Bonjour à toutes et à tous » : c’est la formule choisie par Marie Van Cutsem quand elle a pris les rênes de l’émission radio des Décodeurs. Un choix qui n’est pas passé inaperçu. « J’ai reçu directement plusieurs réactions positives d’auditrices qui me remerciaient de leur donner le sentiment d’être prises en compte, qu’on s’adressait à elles ». Serait-ce que d’habitude nous ne parlons pas assez aux femmes ?

Quels termes utilisons-nous en tant que journalistes quand nous nous adressons à vous, lectrices, auditrices, téléspectatrices ? Ou quand nous parlons de vous dans nos articles, sur nos antennes ? Devons-nous doubler nos descriptions : « les étudiantes et les étudiants en blocus » ? Systématiser le « bonjour à toutes et à tous » ? Devons-nous tout féminiser ? Et comment ? Ingénieur, ingénieure ou ingénieuse ? Chef, chèfe, cheftaine ou cheffe ?

Féminiser, mode d’emploi

En Belgique francophone, cela fait déjà 25 ans qu’il existe des recommandations en la matière, élaborées à la suite du vote d’un décret au Parlement de la Communauté française de Belgique en 1993. A noter que le Québec s’était montré pionnier, avec un guide paru en 1986.

Je sous-titre toujours au féminin

Chez nous, le guide de féminisation a déjà connu trois versions, la dernière ayant été publiée en 2015. C’est sur cette base que travaille le vérificateur des sous-titres du Journal télévisé, Jean-Marc Drezig. « C’est rare mais il est déjà arrivé qu’une femme demande que sa fonction soit écrite au masculin. Comme je m’en tiens aux recommandations, même dans ce type de cas, je sous-titre au féminin. C’est une question de cohérence », m’explique-t-il.

Ce qui ne veut pas dire que la cohérence soit la règle à la rédaction. Plusieurs usages coexistent, comme dans la société en général. Cela avait frappé Marie lors de la dernière Foire du livre. Pour désigner les femmes, on y parlait aussi bien d’auteur, que d’auteure ou d’autrice, d’écrivain que d’écrivaine. Marie a décidé que désormais elle s’en tiendrait à « autrice ». Ah mince, pas de chance, dans le guide de féminisation on préconise « auteure ».

Pas grave pour la linguiste de l’Université Saint-Louis Anne Dister, qui est aussi l’une des auteures/autrices de ce guide : « Si on devait réécrire une nouvelle version des recommandations aujourd’hui, on pencherait davantage pour autrice. C’est un mot ancien, formé à la manière d’actrice ou sculptrice, qui était tombé en désuétude, qui sonnait démodé, mais qui fait un grand retour depuis deux trois ans ».


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L’avantage d’autrice c’est que le féminin s’entend à l’oreille, contrairement à auteure. Selon la linguiste, s’il existe du flou, plusieurs formes de féminin peuvent coexister, c’est l’usage qui tranchera au fil du temps. Mais la recommandation est de toute façon claire : dans ce cas comme dans les autres, pour parler d’une femme, on utilise une forme féminine, que ce soit pour les noms de métier, les grades, les titres ou les fonctions. « Et si le nom ne permet pas de distinguer masculin et féminin, comme pour bourgmestre, dentiste, etc., on met en tout cas au féminin tous les déterminants et adjectifs », précise encore la linguiste. Une position bien plus affirmée que celle adoptée récemment à grand bruit chez nos voisins par l’Académie française.

Certes, l’institution a fait sa petite révolution en ouvrant la porte à la féminisation. Mais elle reste malgré tout plus réservée. Elle estime par exemple que la forme masculine « auteur » peut aussi continuer à s’employer puisque « la notion, qui enveloppe une grande part d’abstraction, peut justifier le maintien de la forme masculine, comme c’est le cas pour poète, voire pour médecin ». L’abstraction, apanage du masculin ? L’Académie mentionne également la différence qui subsiste dans l’usage (en France donc) entre la féminisation des noms de métiers d’une part et la féminisation des grades, titres et fonctions d’autre part. « On n’est pas sa fonction : on l’occupe », rappelle-t-elle ainsi. Sans s’opposer formellement à une féminisation généralisée, l’Académie ne manque pas de souligner les réserves et réticences encore observées dans l’usage. « Forcer une évolution linguistique ne permet pas d’accélérer une mutation sociale », commente son rapport.

L’Académie française n’a rien à dire

« L’Académie française n’a rien à dire », s’agace Anne Dister. « Elle n’a aucune compétence pour dire quoi que ce soit en matière de langue aujourd’hui, même si on continue à lui accorder du crédit et à lui reconnaître une forme de pouvoir symbolique. Aujourd’hui l’Académie française dit qu’on peut dire LA juge… Ce que, nous, on dit depuis 25 ans ! ».

Des traces de sexisme

25 ans que les médias belges sont donc incités à féminiser, mais pourquoi pas plus tôt ?

Petit coup d’œil dans le rétroviseur de l’Histoire… La profession de juge – comme celle d’avocat ou d’autres fonctions – a longtemps été réservée aux hommes. Au départ, ces noms n’existaient donc par la force des choses qu’au masculin, et les premières femmes à faire sauter le verrou se sont glissées dans le costume préexistant de la langue. « Il y avait des résistances idéologiques et liées à une forme de sexisme, l’idée qu’au fond le masculin connotait le prestige et que le féminin dévalorisait pratiquement la profession en question », explique Philippe Hambye, linguiste à l’UCL. « Cela correspondait aussi à une revendication féministe », poursuit Anne Dister. « On fait le même métier, on veut l’égalité, sans différence. Ce n’est pas pertinent qu’on sache à travers mon nom de fonction si je suis un homme ou une femme ». Des arguments qui ont encore cours aujourd’hui, y compris chez certaines femmes, en particulier en France.

« La langue est une institution qui forcément porte une trace de l’histoire de la collectivité qui la parle. Donc nécessairement il y a des traces de sexisme, qui est une réalité historique très ancienne. Des traces qu’on retrouve dans des expressions comme ‘panier de la ménagère' ou dans le refus de féminiser certains termes pour désigner des individus », commente Philippe Hambye. « C’est une vision sexiste des rapports de genres, c’est-à-dire une vision où les sexes sont hiérarchisés ».

Cependant, un autre courant féministe a depuis donné de la voix en revendiquant à la fois l’égalité et la reconnaissance du féminin. Ce qui correspond à une certaine logique de la langue : « On dit qu’il y a de la régularité. Il n’y a pas de raison que je sois une bonne voisine, une cousine sympa, une nièce… et que je sois avocat », conclut Anne Dister. Sans parler du risque pour nous d’induire le public en erreur. « Dès qu’un féminin est possible, on interprète le masculin comme masculin », ajoute Philippe Hambye. Pas de raison donc qu’en tant que journaliste, je parle d’une sculptrice et d’une actrice mais pas d’une autrice. Encore moins en tant que journaliste belge.

Le débat de la « cafetière »

En ce qui concerne notre rédaction, la sortie de l’Académie française n’a strictement rien changé. Mais un mail collectif a récemment rappelé aux journalistes l’existence des recommandations officielles « made in Belgium ». Parce qu’on ne les a pas toutes en tête, que ce n’est pas forcément un réflexe de les consulter, même si elles existent depuis longtemps. Pour reprendre les exemples cités plus haut, selon la dernière version de ces recommandations, nous sommes donc invités à plutôt utiliser les termes « ingénieure » ou « cheffe ». Mais aussi « séniore », « pompière », « matelote », « cuistote », « cafetière » ou « bourrelle » (féminin de bourreau).

Ce qui n’a pas manqué de susciter des interrogations entre collègues. Prenons le terme « cafetière ». Puisqu’on l’associe en premier lieu à un objet, l’utiliser ne risque-t-il pas de tourner en ridicule les femmes concernées ? Avis partagés.

L’argument du ridicule est ridicule

Pour Anne Dister, c’est clair : « L’argument du ridicule est ridicule. Je ne vois pas en quoi cafetière est plus ridicule que cuisinière. C’est purement psychologique cette réticence ». Question d’habitude, pour les journalistes comme pour le public. Nous rendons-nous compte du nombre de mots qui désignent déjà à la fois des choses et des personnes ? Y compris au masculin. « Il y en a même beaucoup plus. Par exemple, un adaptateur, un décodeur, un batteur… La langue fonctionne comme ça », assène la linguiste.

Bon, si on ne le sent toujours pas, on peut toujours s’en tirer avec une expression comme « gérante d’un café ». Du moment que c’est au féminin. Mais finalement parlons-nous encore souvent de « cafetiers » dans nos reportages ?

Autre interrogation chez un collègue : à utiliser des termes pas encore vraiment entrés dans l’usage, comme « cafetière » mais aussi par exemple « bourrelle », ne risque-t-on pas d’apparaître comme « pédant », déconnecté du public ? Sur ce terme en particulier, « une » bourreau est possible aussi, selon le guide de féminisation. Mais fondamentalement, pour ces termes encore peu répandus, il n’y a pas d’injonction rigide. Et les termes finalement préférés par les médias finiront aussi par influencer de futures recommandations. « Si on a mis dans le dernier guide 'la cheffe', c’est parce que dans la presse écrite, les journalistes l’utilisent », illustre ainsi la linguiste. Bref, recommandations officielles, usages du public et pratiques des médias s’influencent mutuellement et la langue continue à évoluer. Et la relative souplesse des uns et des autres contribue à une évolution plus rapide que chez nos voisins hexagonaux.

Féminiser ne suffit pas

Féminiser c’est une chose. Mais ça ne suffit pas à rendre visible les femmes alors qu’en français, au pluriel, l’accord se fait au masculin… « Bonjour à tous », « avis aux voyageurs », « les travailleurs en grève », « les étudiants en blocus », etc. etc. Où sont les femmes dans ces formulations ? Escamotées. On ne sait pas s’il y en a une ou mille dans l’assemblée ainsi décrite.

A la rédaction, le conseil est de « ne pas hésiter à doubler le terme quand cela n’alourdit pas le récit ». Tendez l’oreille et écoutez les présentateurs et présentatrices dire « les Wallonnes et les Wallons », « les Flamandes et les Flamands », « les Bruxelloises et les Bruxellois », « les Belges et les Belges ». (Biffez la mention inutile)

Alors, serait-ce la fin du masculin considéré comme neutre au pluriel ? « Il ne s’agit pas de dire que le masculin ne peut pas désigner des personnes des deux sexes », précise Philippe Hambye. Qui prend l’exemple de « lui », dans la phrase : « Il lui donne quelque chose ». « On ne sait pas si 'lui' désigne un homme ou une femme… Ce qui montre que le masculin fonctionne très bien comme un neutre dans notre langue. Mais de fait, il y a des usages où, à force d’utiliser le masculin, on rend très peu visible l’existence des femmes. Ça ne correspond pas suffisamment à la volonté actuelle de mettre les hommes et les femmes à égalité ».

Il faut interroger ses propres résistances

Face à son auditoire, le linguiste n’hésite donc pas à s’adresser « aux étudiantes et aux étudiants ». Un geste symbolique, « politique » même, pour souligner la présence des femmes, leur montrer qu’on est conscient qu’elles sont là. Sans pour autant le faire à chaque fois : « Quand j’écris mes consignes, j’utilise encore le masculin générique… Mais je me pose beaucoup de questions. Il faut interroger ses propres aveuglements, ses propres résistances ». Tout en restant clair et efficace. Linguiste, journaliste, même combat ?

Pour être parlée, une langue doit être rentable

Anne Dister, pour sa part, préfère parler des « étudiants », tout court. « Aujourd’hui, on sait tous que dans les universités, les écoles, il y a plein de filles et qu’elles sont majoritaires en plus », explique-t-elle. « Pour moi, il n’y a donc pas vraiment d’enjeu à dire ‘les étudiantes et les étudiants’ parce qu’on ne peut pas dire que ce masculin invisibilise les femmes. Même chose quand, à la gare, on dit aux voyageurs de se rendre sur le quai 3 : les voyageuses ne se demandent pas ‘tiens nous, où on doit aller ?’».

Pour elle, c’est quand on parle de catégories socioprofessionnelles dont on a une représentation masculine qu’il faut doubler les termes : policiers-policières, maçons-maçonnes, chirurgiens-chirurgiennes, etc. Sans pour autant s’obliger à le dire tout le temps dans nos reportages. Au risque sinon de rendre le discours incompréhensible et très lourd. « Il y a un principe dans l’évolution des langues, dans le fait qu’elles soient parlées et que les gens les utilisent, c’est qu’elles soient rentables et économiques. L’enjeu, c’est de rendre les femmes visibles. Le faire partout et tout le temps, c’est se tromper de combat », estime la linguiste.

Un argument valable aussi selon elle par rapport à l’écriture inclusive, qui rend les femmes, certes, visibles mais qui entrave fortement la lisibilité. Or faire des textes compréhensibles par tous, à l’écrit comme à l’oral, c’est aussi un enjeu démocratique. L’écriture inclusive n’est en tout cas pas à l’ordre du jour sur notre site info.


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