Extrême droite : pourquoi leur donner la parole, ce n'est pas forcément rompre le cordon sanitaire

Extrême droite : pourquoi leur donner la parole, ce n'est pas forcément rompre le cordon sanitaire
Extrême droite : pourquoi leur donner la parole, ce n'est pas forcément rompre le cordon sanitaire - © Tous droits réservés

C’est une enquête au long cours dans laquelle plusieurs figures du Vlaams Belang ont été interviewées. Dans l’émission Investigation de ce mercredi 20 mai (à 20h20), on entend s’exprimer Tom Van Grieken et Dries Van Langenhove. Parmi d’autres figures plus ou moins connues de l’extrême droite belge et européenne. Ce n’est pas courant sur nos antennes. Nous sommes tenus au respect d'un cordon sanitaire médiatique très strict. Et soyons clairs, cette enquête n’entend pas y faire exception.

Alors pourquoi donner la parole à ces personnalités ? Comment le faire sans rompre le cordon ? Et comment déjouer la com' du Vlaams Belang ? Explications avec Baptiste Hupin, le journaliste auteur de l'enquête, et Jean-Pierre Jacqmin, le directeur de l’Info à la RTBF.


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"L’idée de départ c’était d’aller voir quel est le vrai visage de cette extrême droite qui a chamboulé le paysage politique il y a un an", explique Baptiste Hupin. Souvenez-vous, il y a un an, c’était les élections… Ce jour-là, les résultats du Vlaams Belang créent la surprise en atteignant 19% des voix en Flandre. A la rédaction non plus, cette victoire, nous ne l’avions pas vue venir. Nous vous en parlions déjà dans cet article Inside sur "le plus gros crash média de l’année", selon les termes du responsable éditorial politique de la rédaction.

"Cette extrême droite est à mon sens plus forte que jamais"

"Ça vaut la peine d’aller voir le vrai visage de ce parti qui est assez méconnu côté francophone, parce qu’on l’évoque souvent, on en parle souvent, mais on creuse rarement", poursuit Baptiste. "Je pense que le public francophone a une image assez claire de ce qu’était le Vlaams Blok en 2004-2005 quand il a fait de très gros scores, qu’il y a eu le procès qui l’a condamné pour racisme. Mais pendant 15 ans, il a disparu du paysage médiatique, écarté au profit de la N-VA, dont on a beaucoup plus parlé et qui incarnait cette droite flamingante, cette aile nationaliste flamande dans l’imaginaire collectif francophone. Or il apparaît clairement que cette extrême droite n’a pas disparu, elle est à mon sens plus forte que jamais, même si elle a déjà eu des scores plus importants".

Les figures bien connues du Vlaams Blok, comme celle de Filip De Winter, se sont effacées au profit d’une nouvelle génération, emmenée par le président actuel du Vlaams Belang, Tom Van Grieken. Autre figure de proue médiatique : Dries Van Langenhove, du groupe Schild en Vrienden, dont une enquête de la VRT a révélé les bas-fonds racistes et violents en dévoilant des échanges secrets entre les membres.

Revoir le sujet sur Schild en Vrienden et les réactions suscitées par l’enquête de la VRT (Journal télévisé, 6 septembre 2018) :

"Il incarne quelque chose de nouveau dans l’extrême droite flamande, qui est ce courant identitaire, paneuropéen, de défense d’une identité européenne qui serait menacée par une immigration massive. Ça permet au Vlaams Belang de créer des liens à l’étranger, c’est quelque chose qu’on a clairement remarqué pendant notre enquête", explique Baptiste. Troisième personnage clef : Bart Claes, qui était jusqu’il y a peu président des jeunes du Vlaams Belang. "C’est l’architecte de la stratégie des réseaux sociaux du Vlaams Belang. Et cette stratégie digitale a joué un rôle majeur dans la victoire du parti."

Ici, comme ailleurs en Europe, cette extrême droite nouvelle génération veut séduire autrement. Elle lisse son image, polit sa com’, relooke le parti. L’équipe d’investigation a voulu gratter sous ce vernis. Son enquête montre que sous l’emballage, le contenu reste le même. Mais que la façon de faire passer le message a évolué. Notamment en utilisant les réseaux sociaux et en misant sur les jeunes.

"Notre choix, c’était d’aller 'affronter' le discours de l’extrême droite, de lui faire face"

Pour le montrer, il n’y aura pas ici de chasse au double discours, cette technique où l’on confronte des propos publics à d’autres propos tenus en petit comité, devant des convaincus. Pas de caméra cachée. Pas d’interviews "volées". Mais des paroles prononcées face caméra, de façon assumée. Un choix que l’équipe a posé dès le départ : "Notre choix, c’était d’aller 'affronter' le discours de l’extrême droite, de lui faire face, et de travailler de cette façon-là pour qu’on ne puisse pas reprocher au média non plus de les avoir piégés. On a travaillé en toute transparence avec eux et c’est par leurs interviews qu’on est allé gratter leur communication, mais avec leur accord."

Voici un aperçu du reportage, dans ce résumé pour les réseaux sociaux (Investigation) :

Des rendez-vous sont pris, comme avec n’importe quel autre parti. "Ils ont un service de presse qui fonctionne bien, qui répond, qui est à l’écoute de nos demandes. Ça fait partie aussi de leur stratégie de normalisation. Leur volonté est d’apparaître le plus possible dans tous les médias, y compris les médias francophones dont ils se méfient et dont ils continuent à se méfier mais c’est relativement classique."


A noter, et c’est moins habituel, que les interviews de l’équipe RTBF ont été filmées deux fois. "Dans un cas on nous a dit que c’était pour des raisons de média training (voir comment la personne à l’avenir devait réagir), dans un autre cas, pour une interview réalisée en France chez une personne qui se présente comme responsable d’un mouvement identitaire français, c’était, nous a-t-on dit, pour pouvoir se retourner contre nous s’ils estimaient que le montage que nous allions réaliser était malhonnête", détaille Baptiste.


Ce sont toutes ces interviews que les téléspectateurs peuvent découvrir dans l’émission Investigation. La RTBF a-t-elle pour autant coupé le cordon sanitaire ? Pas du tout. Autant le préciser d’emblée, car l’expérience a montré que cette notion de cordon prêtait parfois à confusion, on y revenait notamment dans cet article d’INSIDE ou encore celui-ci.

"On n’interviewe pas en direct, on n’invite pas en plateau, ni en débat, des membres de l’extrême droite"

Le cordon sanitaire politique implique de ne pas gouverner avec l’extrême droite. Le cordon sanitaire médiatique implique de ne pas laisser le champ libre à la parole d’extrême droite, sans garde-fou. C’est un principe qui a été adopté chez nous en 1991, après le succès électoral du Vlaams Blok aux élections (le "dimanche noir"). "A ce moment, se met en place une règle à la RTBF qui dit que pour éviter d’être coresponsable de la propagation de propos racistes on n’interviewe pas en direct, on n’invite pas en plateau, ni en débat, des membres de l‘extrême droite", explique Jean-Pierre Jacqmin, le directeur de l’information à la RTBF.

"Cette règle a été contestée mais chaque fois validée par toutes les instances judiciaires où elle est passée. Jusqu’au niveau du Conseil d’Etat. D’autres médias, RTL, les télés locales, continuent à maintenir cette règle de cordon sanitaire médiatique, que moi j’appelle la prise de responsabilité éditoriale pour respecter les lois concernant entre autres le racisme ou la discrimination entre les hommes et les femmes, les races, les religions."

Pas d’interview en direct, pas de débat… Et des précautions, qui ne sont pas des détails. "Moi j’insiste pour dire que c’est un reportage comme les autres, avec de précautions que nous prenons en fonction de cette règle-là", précise Jean-Pierre. "C’est-à-dire que le but de la règle est bien de ne pas colporter ou rapporter des propos racistes, discriminants sans les remettre en perspective, sans les interroger, sans indiquer qu’il s’agit bien d’éléments qui peuvent enfreindre les lois et qui sont condamnables. On fait des enregistrements, on écoute ces interviews, on n’est pas là pour édulcorer, nier que des propos violents sont tenus mais on les met en perspective et on a ce temps, ce délai de mise en perspective."


►►► Lire aussi : "Ultra-droite, Extrême droite, Droite radicale… Quels mots pour quelle réalité?" 


"Le journaliste ne peut pas se mettre au service du message, quel qu’il soit, mais ici on redouble encore de vigilance"

Toute la difficulté pour le journaliste qui s’intéresse au discours du Vlaams Belang dans l’objectif d’en tirer des informations sur les ressorts de son succès, c’est de permettre de l’entendre sans pour autant que cela serve la communication du parti. "Les interviews sont souvent longues et on se demande s’il n’y a pas certaines choses qui servent leurs discours", partage Baptiste. "C’est une interrogation permanente pendant ce reportage, qu’on a aussi avec d’autres partis politiques. Le journaliste ne peut pas se mettre au service du message, quel qu’il soit, mais ici on redouble encore de vigilance parce qu’on sait qu’il s’agit parfois d’un message antidémocratique ou qu’il flirte avec l’illégalité et donc on a une responsabilité encore plus importante. On est très alerte."

C’est notamment dans le commentaire que cela se joue, sans que cela signifie qu’il faille énoncer un jugement moral. "On recontextualise, on confronte quand c’est nécessaire, le cas échéant on dit que certains propos flirtent avec les limites légales ou les dépassent." Exemple : opposer les chiffres réels de l’insécurité à une candidate aux élections locales de Ninove, préciser qu’une personne a été condamnée à de la prison ferme pour un acte qu’elle décrit… "Il y a eu une vraie réflexion et un vrai travail éditorial sur les interviews pour permettre le recadrage. On a également interrogé des opposants au Vlaams Belang qui montrent quelles sont les conséquences quand on s’oppose au Vlaams Belang ou qui déconstruisent son discours", poursuit Baptiste. "J’en appelle aussi à la responsabilité et à l’intelligence du public qui dans certains cas se fera son jugement."

Voici un extrait qui montre le type de techniques d’intimidation utilisées par le Vlaams Belang (Investigation):

"Le danger pourrait être, si on avait une vue extensive du cordon sanitaire médiatique, qu’on se dise qu’on n’enquête plus, qu’on ne rapporte plus, qu’on n’essaye plus de comprendre", conclut Jean-Pierre Jacqmin. "Il est nécessaire d’informer nos publics de l’existence de cette extrême droite, on n’est pas là pour le nier, on n’est pas là pour dénoncer de manière moralisatrice, on est là pour enquêter et informer."

Toute l’enquête donne des clefs de compréhension, éclaire la façon dont ce parti se projette dans l’avenir, notamment grâce aux réseaux sociaux et à ses initiatives auprès des jeunes, sans renier son passé. Pour découvrir cette enquête, qui a nécessité plusieurs mois de travail, rendez-vous ce soir après le JT sur la Une. Nous mettrons le lien Auvio ici.


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