Quels sujets en dehors du coronavirus ? Et si on déconfinait l'info ?

Le coronavirus, partout, tout le temps...
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Le coronavirus, partout, tout le temps... - © svetikd - Getty Images

L’avez-vous remarqué ? Ça y est, on recommence à vous parler d’autres sujets que le coronavirus… Et avec le déconfinement, on peut s’attendre à revoir de plus en plus de thèmes auparavant éclipsés. En fait, cela fait un peu plus de deux semaines que décision a été prise de sortir la tête de la pandémie… Notamment et très concrètement : de sortir au moins au sujet par journal télévisé qui n’ait rien à voir avec le coronavirus. Et bien, autant vous dire que cela n’a rien de facile. Au début, d’ailleurs, "on n’y arrivait pas", dixit le rédacteur en chef Bruno Clément.

"Il faut se rendre compte que, dans le mois qu’on vient de vivre, toutes les demi-heures, une information majeure arrive qui est susceptible de faire la Une", souligne-t-il. "C’est comme si aux urgences on avait toutes les demi-heures un cas critique qui arrivait, si on était médecin. C’est rare de vivre ça dans le métier de journaliste. Dans ce contexte-là, c’est difficile de placer une info différente. Même la mort de Christophe ou l’anniversaire des 40 ans de la mort d’Hitchcock, dont on a quand même réussi à parler, mais ce n’est pas facile, franchement".

Revoir le sujet du Journal télévisé sur Hitchcock (29 avril 2020) :

Depuis plusieurs semaines, tout tourne autour de ce virus. Il faut dire que la pandémie et ses conséquences affectent la société sur tous les plans. Culture, économie, entreprises, politique, événements publics ou privés, relations sociales, enfance, associations, etc. Confinement, déconfinement = coronavirus encore et toujours.

 

Un bouleversement complet

"La société entière a des soubresauts, c’est un bouleversement complet", partage Françoise Baré, responsable éditoriale "culture et mode de vie". Et de s’interroger : "De quoi d’autre aurions-nous bien pu parler puisqu’on est là en observateurs, en thermomètres de ce qui se fait dans la société. Comme la société a changé, c’était difficile d’arriver avec d’autres problématiques qui ne se posaient plus puisque toutes les problématiques se posent par rapport au coronavirus."


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres : tout sur la démarche Inside de la rédaction ici


Dans l’actu comme dans la vie, ce virus nous accompagne aujourd’hui partout, tout le temps – un prisme à multiples facettes, qui s’invite même là où on ne l’attend pas forcément. Par exemple à l’anniversaire de la capitulation de l’Allemagne nazie le 8 mai prochain. "Il y aura des témoignages de gens qui avaient 10 ans au moment de la capitulation de l’Allemagne, à propos de leurs souvenirs de fin de guerre et immanquablement, on retombe dans le coronavirus puisqu’ils disent que ce qu’ils ont vécu comme une liesse à la fin de la guerre, ils ne pourront pas le vivre ici puisque c’est un déconfinement progressif", confie Françoise.

Idem avec ce sujet sur la sortie d’un disque des Rolling Stones. "La chanson qu’ils ont sortie parle de fantômes dans les villes fantômes… Même eux, même ceux qui essaient de faire l’actualité, essaient de la faire par rapport aux préoccupations des gens."

Revoir le sujet du Journal télévisé sur la chanson des Rolling Stones (23 avril 2020) :

En termes d’actu, se passe-t-il encore réellement quoi que ce soit qui puisse être appréhendé en dehors de cette réalité qui s’impose à tous et partout ? "A partir du moment où le monde entier est aux prises avec ce virus, où il interrompt tous les transports, ferme les frontières, c’est normal qu’il n’y ait quasi plus rien d’autre qui se passe", constate Arnaud Ruyssen, le présentateur de Soir Première en radio. "A partir du moment où toutes les sorties culturelles sont stoppées, où toutes les manifestations sportives sont arrêtées, forcément ça prive d’oxygène tout ce qui pourrait être d’autres actualités, qui sont mangées par le coronavirus".

Malgré tout, dans son émission, une case a été réservée à de l’info différente, celle de "l’Histoire du soir", qui déjà en temps normal explore d’autres pistes que celles qui font la Une. "Dans 9 cas sur 10, on a réussi, mais honnêtement, c’était presque un défi en soi". Les journalistes y ont aussi bien parlé de bibliothèques virtuelles dans le jeu vidéo Minecraft que des nuages de sauterelles en Afrique de l’Ouest.

Revoir l’Histoire du soir consacrée aux sauterelles (20 avril 2020) :

Le web en mode coronavirus

En ces temps de pandémie, on trouve aussi des tentatives de sortir des chemins battus par le virus sur le web, par exemple sur le site des Décodeurs du Monde de façon hebdomadaire (voir cet article, ou encore celui-là). Sur notre site info aussi, on a expérimenté l’approche avec cet article "garanti sans coronavirus" publié au début du confinement, mais globalement l’actu liée à la pandémie a pris massivement le dessus.

Côté chiffres, un manager de l’info a fait les comptes : entre le 9 mars et le 5 avril, 85% des articles publiés sur notre site Info concernaient le virus. Des articles qui représentent 93% des pages vues pendant cette période, ce qui montre bien aussi que cela répond à un intérêt énorme des lecteurs. Dans le top 50 des articles les plus lus sur le site Info entre le 1er mars et le 3 mai, un seul n’a rien à voir de près ou de loin avec le virus (mais alors rien du tout) : celui-ci, sur la publication par la NASA d’une photo panoramique à haute résolution de la surface de Mars (en 49e position, tout juste).

"Questions en prime" prolongée, enquêtes suspendues

Chaque jour, il y a une avalanche de questions du public, une attente, ce qui justifie d’ailleurs que l’émission Questions en prime soit toujours sur antenne alors qu’au départ, elle avait été imaginée pour quelques jours. Mais la pandémie a aussi entraîné un report de la première diffusion de la nouvelle émission d’investigation de la RTBF, initialement programmée le 25 mars. L’enquête prévue a finalement été diffusée le mercredi 29 avril. Le thème : ce que les banques font de notre argent.

Voir un aperçu de l’enquête sur les banques (Investigation 29 avril 2020) :

Un thème percutant et une enquête de longue haleine qui aurait sans doute peiné à exister aux yeux du public à la date initialement prévue. "Les gens n’étaient pas disposés mentalement à ce moment-là à parler d’autre chose, on avait le sentiment que c’était très difficile de venir avec encore d’autres problèmes, des choses qu’il faut dénoncer et dont il faut parler mais il y a un temps pour tout", explique Justine Katz qui coordonne ce nouveau rendez-vous. La diffusion un mois plus tard, toujours en plein confinement, "c’était un peu une prise de risque", estime-t-elle. "Mais finalement, on a eu de bonnes audiences, de bonnes réactions et donc les gens étaient quand même prêts à parler d’autre chose."

Enquêter, ça demande d'avoir accès aux interlocuteurs

La pandémie a tout de même imposé la mise entre parenthèses d’enquêtes en cours. "Enquêter, ça demande du temps et ça demande d’avoir accès aux interlocuteurs", explique Justine. "Il faut pouvoir aller sur le terrain, se rencontrer dans de bonnes conditions, pour qu’ils soient prêts à nous parler, à partager des pièces, des documents, ça ne se fait pas comme ça, vu les circonstances… On fait de la télévision donc il faut que les lieux soient accessibles, qu’on puisse aller filmer dans certains endroits et donc ce n’est pas forcément simple." Plusieurs enquêtes presque terminées sont reportées à l’automne, notamment sur la 5G. Il faudra parfois être inventifs car des tournages à l’étranger étaient prévus – ils sont pour le moment suspendus. "On ne va pas pouvoir enquêter dans d’autres pays, comme on le voulait, avant plusieurs mois."

Mais les émissions vont se poursuivre aussi bien sur des thèmes liés au coronavirus, actualité oblige, que sur des thèmes qui n’ont aucun rapport. Ce mercredi soir, l’émission a traité par exemple de la gestion des dépistages d’une part et… des cigarettes électroniques d’autre part.

En dehors de l’investigation au long cours, reparler d’autre chose est essentiel aussi dans l’actu juge-t-on à la rédaction. Comme l’explique Bruno Clément via cette métaphore médicale : "Le covid est hyper important mais il ne faut pas oublier de traiter les autres maladies non plus. De la même façon, dans l’info, il y a tellement de choses importantes qui se passent encore, dont on doit absolument reparler. Evidemment la situation en Syrie par exemple, ou encore d’autres situations à l’international."

Quid de l'international?

Ce qui complique la donne, c’est que non seulement l’actualité (politique, économique, culturelle, scientifique,…) et les dépêches tournent toujours essentiellement autour du virus (et de ses conséquences) mais qu’en plus, il est plus difficile d’exercer notre métier et d’aller chercher des infos – y compris des infos qui échapperaient à ce thème – sur le terrain.

Et c’est particulièrement vrai pour l’actualité internationale. Tous les reportages prévus à l’étranger pour l’info quotidienne ont été annulés. Vous ne nous verrez donc pas ni en Russie, ni au Burundi, ni en Arabie saoudite, ni en RDC… Ni même (pour l’instant du moins) dans des pays plus proches, sauf si nous y avons des correspondants permanents, comme en Italie ou au Royaume-Uni par exemple.

Revoir le direct de Valérie Dupont en Italie à propos des retrouvailles en famille à nouveau autorisées (4 mai 2020) :

A la rédaction de Reyers, les journalistes du pôle international travaillent notamment sur base de dépêches et d’images en provenance d’agences de presse, comme l’AFP, AP, Reuter, entre autres. A un moment, tout ce qui était reçu concernait le virus. "Il n’y avait plus d’autre sujet offert par les agences ou les collègues déployés à l’étranger", explique Laurence Brecx, l’une des journalistes du pôle. "Notre matière première, c’était ça et vu qu’il y avait un intérêt, on a rempli nos journaux que de ça."

Il n’y avait plus d’autre sujet offert par les agences ou les collègues déployés à l’étranger

Au-delà de la situation des hôpitaux ou des bilans sanitaires, comme en Belgique, toutes les facettes de l’actualité internationale ont été – et restent – influencées par le coronavirus et ses conséquences, avec toute une déclinaison d’angles allant de la fermeture d’usines de vêtements au Bangladesh, jusqu’à l'impact de la pandémie sur les camps de migrants en Grèce. "On ne peut pas faire semblant que ça n’a pas un impact monstrueux sur absolument tout. Ce n’est pas possible dans un premier temps de faire comme s’il restait des sujets qui n’avaient pas été influencés par le virus, même des sujets un peu plus légers", explique encore Laurence. Rappelons que la moitié de l’humanité s’est retrouvée plus ou moins confinée…

Ce virus mondialisé s’invite même dans les zones de conflit, comme avec l’annonce par l’Arabie Saoudite d’un cessez-le-feu avec le Yémen, à cause de la pandémie. Il a aussi pesé dans la formation d’un gouvernement en Israël par exemple. Et il fait peser des contraintes particulières sur l’expression démocratique des populations, jusqu’à les mettre parfois entre parenthèses. Cependant, au Liban, au Chili ou à Hong-Kong, les mouvements de contestation reprennent désormais vigueur, comme on vous en parlait au Journal télévisé fin avril.

Revoir le sujet du Journal télévisé sur la reprise des contestations (30 avril 2020) :

 

Peut-on par ailleurs craindre que ce contexte exceptionnel nous ait coupés d’informations essentielles, de faits majeurs, voire d’exactions? Le responsable éditorial du pôle international, Mehdi Khelfat, pense que non : "Si tu m’avais posé la question il y a 10 ou 15 ans, je t’aurais dit que ça pouvait m’inquiéter, aujourd’hui non", me répond-il. "Avec les réseaux sociaux, le web, les chaînes sur internet, les chaînes satellitaires, s‘il y avait eu de grosses exactions, elles seraient parvenues jusqu’à nous. S’il y avait eu des tueries de masse en Irak ou en Syrie, des images nous seraient parvenues, soit par des amateurs, soit par les chaînes locales."

Mais les zones de conflit sont encore plus inaccessibles pour nos rédactions. "La zone de conflit irako-syrienne était déjà très difficile d’accès, ça posait des difficultés pour s’y rendre et on était très réticent à y aller déjà", illustre Mehdi. "Avec des frontières fermées c’est encore plus laborieux et compliqué."

Qu’en est-il du côté des grosses agences de presse internationales ? A l’AFP, qui déploie un millier de journalistes dans le monde (sur un total de 1700 journalistes), "pas de changements" en ce qui concerne leur présence sur le terrain mondial, nous explique Sophie Huet, la rédactrice en chef Monde de l’agence. "Nos bureaux sont toujours là, ils ont toujours les mêmes sources, ils continuent à faire le même travail de surveillance, de monitoring de l’actualité, qu’elle concerne le coronavirus ou pas. L’actualité s’est focalisée sur l’impact de cette crise mais tout au long de la crise, on a continué à parler de la Libye, du Yémen, du Venezuela… On continue à faire notre travail."

Il y a des informations qui vont remonter a posteriori parce que les sources n’étaient pas à 100% opérationnelles

Les faits d’actualité sans coronavirus refont davantage surface en ce moment-même. Et la rédactrice en chef s’attend à voir surgir des infos a posteriori : "Que des pays aient profité de la crise pour faire avancer leur agenda politique ou économique, c’est clair. C’est clair aussi qu’on va découvrir des choses après la crise. Ne serait-ce que parce que comme toutes les administrations sont bloquées, les systèmes de communication, il y a des informations qui vont remonter a posteriori parce que les sources n’étaient pas à 100% opérationnelles. Et parmi ces choses qu’on va découvrir, il y aura aussi le réel impact humain, économique, de la crise, qui va se dévoiler au fur et à mesure."

Dans nos rédactions aussi, on perçoit ce retour plus marqué d’autres informations, hors coronavirus, comme cette décision récente de criminaliser l’excision des filles au Soudan. Avec cette difficulté spécifique en télévision qu’on aura du mal à en faire un sujet si nous n’avons pas d’images. "C’est le genre de sujet dont on voudrait pouvoir parler, qui n’a rien à voir avec le virus et dont on n’arrive pas à parler. C’est très dommage", regrette Laurence, qui évoquait ce thème parmi d’autres sur le plateau du Journal télévisé le 3 mai.

Revoir l’intervention au Journal télévisé de Laurence Brecx à propos de la liberté de la presse et du coronavirus (3 mai 2020) :

Au-delà du virus

A noter aussi que le coronavirus peut aussi être un révélateur, mettre en lumière des situations qui existaient, dont on parlait déjà avant la pandémie, et qui parfois se sont exacerbées. Comme notamment le problème des violences conjugales, une réalité dont on a des indices qu’elle s’aggrave (même si les témoignages de victimes sont encore plus difficiles d’accès pendant le confinement).

Il peut du coup constituer le point de départ pour creuser d’autres thèmes. "Parfois le coronavirus est la porte d’entrée : on entre dans un sujet par le prisme du coronavirus mais on ne s’arrête pas là", explique Arnaud Ruyssen. Dans CQFD, sur La Première, il a ainsi creusé les thèmes de la précarité, de la protection des données, de l’économie de marché ou encore de l’individualisme dans nos sociétés.

On n’en a pas fini avec le coronavirus. Nos journaux et nos émissions d’info risquent bien de lui faire la part belle encore longtemps, aussi pour ses effets collatéraux, comme les conséquences économiques à long terme du confinement. On s’apprête aussi à parler du monde "d’après", à explorer toutes les adaptations qu’implique cette crise inédite.

Mais tous les autres sujets ne vont pas rester en veilleuse éternellement. Le déconfinement de la société va relancer d’autres types d’activités et d’actualités. Ce qui se répercutera à la RTBF comme dans les autres médias. Ce mardi, l’édito du journal Le Soir évoquait d’ailleurs son premier sujet "déconfiné", le dossier "prosumers", à propos des détenteurs de panneaux photovoltaïques – un thème dont on vous parlera certainement aussi. Parmi tant d’autres. En sachant aussi que le virus peut resurgir avec plus ou moins de vigueur et se réimposer à la Une à tout moment dans les prochaines semaines. Et les prochains mois. Voire plus.


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