Entre le on et le off, les coulisses d'une crise gouvernementale inédite pour les journalistes

Entre le on et le off, les coulisses d'une crise gouvernementale inédite pour les journalistes
Entre le on et le off, les coulisses d'une crise gouvernementale inédite pour les journalistes - © RTBF

La Belgique étant ce qu’elle est, les journalistes politiques de la rédaction en ont vu d’autres, des crises. Mais celle qui agite le gouvernement en ce moment prend tout de même un tour inédit. Ce qui en fait un défi particulier. "Il n’y pas beaucoup d’antécédents où quand ça ne va plus, on fait semblant que ça va quand-même", explique Thomas Gadisseux, qui décortique les événements aussi bien en radio qu’en télévision. "Dans le schéma classique de la politique, quand Nicolas Hulot n’est pas d’accord avec le gouvernement, il s’en va, quand les ministres britanniques ne sont pas d’accord avec Teresa May sur le Brexit, ils démissionnent… Ici, tous les codes bougent : majorité, opposition, parlement, gouvernement, tout ce qui fonde notre schéma politique est en train de voler en éclat. Cela devient complètement surréaliste". Et cela devient du coup particulièrement complexe à décoder, même pour les collègues les plus chevronnés.

Alors, pour démêler l’information, il n’y a pas trente-six solutions : il faut multiplier les sources, les contacts au sein des partis. "Plus on a de sources, plus on a d’infos qu’on essaie d’étayer, plus on discute avec les collègues aussi, mieux on peut étoffer un raisonnement, faire des liens historiques aussi", poursuit Thomas Gadisseux. "La particularité ici, c’est que c’est très mouvant", détaille Philippe Walkowiak, spécialiste lui aussi des tours et détours de la politique belge. "La réalité d’un moment peut être tout à fait inversée une heure ou deux plus tard. On est dans réalité très floue, compliquée. Il faut amasser beaucoup d’infos pour être en mesure d’en donner très peu - parfois ça porte sur des détails, sur des virgules, sur des jeux de rôle. Il faut voir l’ensemble du paysage pour comprendre tout ce qui se passe".

Un constat partagé par sa collègue Danielle Welter, qui a notamment passé la journée de jeudi dans les travées du Parlement. Face à l’info qui s’emballe, elle souligne l’intérêt de l’entraide entre journalistes, y compris de médias différents : "On s’échange des infos : ‘as-tu bien compris ce que j’ai compris ?’ Tout va tellement vite… On n’a pas le temps de faire de la rétention d’information… On est dans l’urgence, on veut surtout une info fiable. À chaque crise, on voit cette entraide : ce qui prime, c’est d’avoir une info complète et vérifiée".

Le on et le off

Une information qu’il faut aller chercher, au-delà des déclarations publiques. A la Chambre par exemple, il y a les débats en séance, et puis, tout ce qui se joue à côté. "Il y a des interruptions de séance qui durent… Et ça ne veut pas dire qu’il ne se passe rien. Au contraire, ça veut dire qu’il y a des réunions en coulisses, entre deux partis, trois partis, il se passe justement plein de choses", raconte Danielle Welter.

C’est aussi en coulisses que les partis délivrent certaines clefs de compréhension de la crise. En jargon journalistique, on parle du on et du off… Le on, c’est ce qu’on nous dit quand le micro est allumé. Le off, c’est tout le reste. Et c’est essentiel. "Cela permet de mesurer la dimension d’une déclaration", explique Thomas Gadisseux. "Est-ce que c’est juste un petit buzz, une petite musculation, ou est-ce qu’il y a vraiment un positionnement derrière…" Ce sont d’ailleurs les déclarations en off qui lui ont permis de comprendre assez rapidement qu’un blocage politique se profilait : "Quand on avait les partis politiques de part et d’autre en off, on se rendait compte qu’il y avait un vrai nœud, pur, politique, que personne n’allait bouger, que c’était à la fois un dossier fondamental (la migration) pour l’un et une question de parole donnée de la Belgique pour l’autre". NVA d’un côté, MR de l’autre.

Derrière le théâtre politique

Mais ce n’est pas parce qu’un journaliste recueille des confidences en off que tout est dit. Le off c’est aussi un exercice de communication politique… Et donc de décodage. "Chacun donne son interprétation en fonction de ses intérêts", décrypte Danielle Welter. "Donc nous, en tant que journalistes, on doit faire le tour de toutes les ‘popotes’ pour démêler le vrai du faux. Car il ne faut jamais oublier que chaque parti, avant tout, est dans la communication, même en situation de crise". "Il y a un côté théâtral", ajoute Philippe Walkowiak.

"Quand il s’agit d’un accident de voiture, de chemin de fer, vous racontez les faits, vous récoltez les témoignages.  Ici, le témoignage ne vaut pratiquement rien. Il faut savoir ce qu’il y a derrière".

Ce qui signifie qu’au-delà des mots ou des postures, du on et du off, des déclarations fracassantes et des confidences discrètes, il faut pouvoir comprendre les enjeux : "Est-ce que le gouvernement a des chances de tomber ou pas ? Est-ce qu’il y a une volonté de le faire tomber ? etc".

Et ça, c’est à force de pratiquer le terrain politique que les journalistes spécialisés se donnent les moyens d’y parvenir. Sans pour autant pouvoir prédire comment l'histoire se terminera. Ce que les acteurs politiques ignorent d'ailleurs tout autant.

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