Enquête sur les enfants volés du Guatemala : "Tout est parti d'un post Facebook"

Sophie, dans les bras de sa mère adoptive belge qui ignorait tout du trafic
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Sophie, dans les bras de sa mère adoptive belge qui ignorait tout du trafic - © RTBF

Une information, de prime abord noyée dans la masse des publications des réseaux sociaux… "Proud to be their lawyer"... En français : "Fière d’être leur avocate". Un post qui a attisé la curiosité de la journaliste de l’émission Devoir d’enquête, Malika Attar. S’en est suivie une vaste enquête qui a révélé l’incroyable histoire de milliers d’enfants adoptés illégalement au Guatemala. Une centaine d’enfants en Belgique seraient concernés. Ils auraient en effet été vendus et volés pour être adoptés chez nous depuis leur pays d’origine.

►►►Revoir l’enquête "Trafiquants d’âmes" sur AUVIO (première diffusion le 8 janvier sur la Une)

Comment réalise-t-on une émission d’investigation à partir d’une simple info "qui passe" sur Facebook ? Combien de temps ça prend ? Comment le journaliste procède-t-il ? Toutes ces questions, nous, journalistes, nous les entendons souvent.

La journaliste Malika Attar, qui a signé "Trafiquants d’âmes", revient ici avec nous sur les coulisses de l’enquête.

Repérer l’info

70 minutes d’émission. 7 mois d’enquête. 50 heures d’enregistrement. Et tout cela à partir d’un post. Cela peut paraître étonnant et pourtant il n’est pas rare que les enquêtes les plus surprenantes démarrent d’une info a priori anodine.

Le post renvoyait vers une interview de Coline et Sophie dans un talk show. Ces deux femmes, aujourd’hui âgées d’une trentaine d’années ont été adoptées par une famille belge. Elles sont nées au Guatemala. Un jour, elles se sont intéressées à leur dossier d’adoption, ont commencé à avoir des doutes et à avoir envie d’enquêter sur leur propre histoire.

Ouvrir les tiroirs

C’est à partir de là que la journaliste s’est mise à creuser. "On ouvre tous les tiroirs", explique-t-elle. "Pour réaliser une telle émission, il est nécessaire de repartir d’une page blanche et on recommence à enquêter. On a repris cela avec un œil vierge. Est-il possible que des dossiers d’adoption aient été falsifiés au Guatemala ? Oui ou non ? Que savait l’organisation d’adoption belge, qui est le point commun à tous nos "témoins"? Notre objectif n’est pas de se positionner sur le sujet mais de savoir si c’est possible que ces dossiers aient été falsifiés. Est-il possible que c’est possible que des familles belges aient été embarquées là-dedans. Et ces questions reviennent en permanence."

Tout vérifier

Malika s'est mise à tout décortiquer. "Les victimes connaissent leur dossier par cœur. Ce sont leurs dossiers d’adoption, il y a des dizaines et des dizaines de références qui, pour nous, dans un premier temps, ne signifient pas grand-chose. On doit faire la part des choses pour pouvoir enquêter de manière la plus objective possible", explique-t-elle. 

"Nous, on doit mettre là-dessus notre travail journalistique. Nous, on n’est pas des victimes. C’est mettre une grille d’enquête et d’investigation. A chaque fois que l’on cherchait tel document, telle preuve. Vous dites cela, oui, mais qu’est-ce qui nous montre que… Et c’est l’une des difficultés. C’est reprendre point par point, à zéro. Tout vérifier".

Là, la journaliste n’a encore tourné aucune image, ni interview. Elle est en phase de préparation, de recherches d’informations, elle vérifie. Elle tisse des liens. Elle remonte, pas à pas, la filière.

Convaincre

Elle rencontre les victimes, les familles belges… Des jours et des jours passent. "Il y a beaucoup de personnes à convaincre, car il s’agit de personnes qui sont particulièrement bousculées, qui ont des difficultés à faire confiance".

Après des semaines de recherches, la journaliste fait son plan de tournage. Elle et son équipe (cameraman, réalisateur, preneur de son,…) décident de partir au Guatemala. Tout est méticuleusement planifié. Il faut s’adapter en fonction de ce qu’elle découvre.

Et puis parler hors caméra, et devant la caméra, c’est tout autre chose.

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Ne pas tomber dans l’émotion

" Ce qui est difficile dans ce genre d’enquête c’est de faire la part des choses entre l’affect et l’enquête en tant que telle. Et ne pas prendre tout ce qui est dit pour argent comptant ", précise Malika. Et d’ajouter : "Il y a des moments où on est touché, évidemment". Le journaliste est avant tout un être humain, et il se doit de mettre ses sentiments de côté, au risque de faire des erreurs. Ça s’apprend, ce qui ne veut pas dire qu’on doit être insensible. C’est un peu la même chose lorsque l’on fait un reportage sur un procès. On a bien sûr son avis, mais on n’est pas là pour le donner, ni le faire sentir.

Le montage

De retour en Belgique, il faut passer au montage. On s’enferme dans une petite salle avec un monteur et un réalisateur. Avant cela, la journaliste aura minutieusement retranscrit toutes ses interviews. Un mot à mot précis qui lui permettra de poser ses choix au moment de la réalisation du plan de montage. On passe ensuite en revue toutes les images, les interviews… Ça prend du temps. Cinquante à soixante heures de "rushes" à visionner. Des "rushes", ce sont les images brutes qui ont été filmées.

Certaines séquences sont laissées de côté et plutôt gardées pour les réseaux sociaux.

Coline fait connaissance avec son père biologique

Trafiquants d'âmes

Ma kidnappé, on m'a, on m'a séquestré pendant un an presque un an onze mois. Puisque sous les couverts des frais d'adoption et c'est pas des frais d'adoption, c'est une vente d'enfants. On a pas triché pour que pour que la mienne Es una parte de vida que me extraño es que te robó el destino mero barro en la vida.

Construire, modifier, faire et défaire. Des semaines passent. Les cerveaux sont surmenés. Et puis, il faut commencer à écrire. Ecrire le commentaire. Trouver le bon mot, le bon terme, qui permet de rendre le mieux possible ce qu’on a vécu, sur le terrain. Les versions se multiplient. Tant au niveau du montage, qu’au niveau de l’écriture. L’écriture… Un exercice difficile. Oui, ça n’a l’air de rien, que le commentaire passe "comme une lettre à la poste"… C’est justement cela la difficulté. Prendre le téléspectateur par la main, et l’emmener au bout de l’enquête. Le tenir en haleine. Il doit rester dans l’histoire, dans l’enquête.

Des mois s’écoulent… Un travail de fourmi. Sept mois d’enquête pour 70 minutes à l’antenne… 

Après la diffusion

Le lendemain de la diffusion, nous avons recontacté Malika Attar. Une émission qui a réalisé une excellente audience. Les responsables de l’émission l’ont félicitée pour ce travail d’orfèvre. De son côté, la journaliste est toujours bouleversée. Soulagée aussi. La pression est seulement en train de redescendre. Les personnes qu’elle a interrogées, qu’elle a rencontrées, l’inondent de messages. L'"affaire" se répand comme une traînée de poudre, ici en Belgique, mais aussi au Guatemala. Les réseaux sociaux font leur part du boulot. "Ils sont tous ravis d’avoir fait confiance. A moi, mais aussi à toute mon équipe", explique Malika. Et d’ajouter : "Leur combat continue, et si je peux, je continuerai à le suivre"


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