Enlèvement d'un ado à Genk : pourquoi les médias se sont tus pendant 42 jours ?

La Justice n'a pas les moyens légaux de faire taire un journaliste
La Justice n'a pas les moyens légaux de faire taire un journaliste - © © boonchai wedmakawand - Getty Images

"L’enquête est restée top secrète jusqu’à présent, pour préserver la vie du jeune garçon." Ce sont les premiers mots du reportage de la RTBF, diffusé le 1er juin, consacré à l’enlèvement d’un adolescent et sa libération 42 jours plus tard. Et ce n’est pas anodin, une telle enquête sans aucune fuite dans la presse pendant si longtemps.


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Pourtant, plusieurs médias du pays, particulièrement en Flandre, étaient au courant de cet enlèvement. Ils n’ont rien publié, contrairement à ce qui se fait normalement en cas de disparition inquiétante. Pourquoi ce secret ? Cacher des informations, c’est l’inverse du métier de journaliste. Les médias sont-ils muselés par la Justice ? Plongée dans les relations, parfois tumultueuses, entre la presse et le monde judiciaire.


►►► Revoir le premier sujet consacré à cet enlèvement, dans le JT de 13h du 1er juin 2020 :


 

Le journaliste décide

"Non, nous ne sommes pas aux ordres des autorités", tranche d’emblée Sébastien Georis, Responsable éditorial du Pôle "Police – Justice" à la RTBF. "On ne retient pas une information parce que les autorités nous le demandent. Jamais, jamais, jamais ! On ne le fait que quand on a à notre connaissance des éléments qui nous semblent le justifier. Il faut qu’on nous explique pourquoi on doit retenir une info, qu’on en débatte et puis on décide en notre âme et conscience si on le fait ou pas mais ce n’est jamais un ordre venu d’en haut auquel on se plie". "Et c’est très rare", ajoute Justine Katz, journaliste judiciaire à la RTBF et présentatrice de #Investigation. "En 10 ans de carrière, ça m’est arrivé deux fois ce genre de demande."

Si une vie est en jeu

Retenir une information d’intérêt général, qui mérite d’être portée à la connaissance du public est donc un choix assumé d’une rédaction. C’est une décision délicate à prendre parce qu’elle va à l’encontre du devoir d’informer. A la RTBF, il y a néanmoins deux raisons qui pousseront à le faire : si diffuser cette information met des personnes en danger physique ou de mort et si diffuser cette information présente un risque terroriste.

"Nous ne sommes pas irresponsables", assure Jean-Pierre Jacqmin, directeur de l’Information et des Sports à la RTBF. "Nous participons d’une société. Et dans cette société il y a des règles, des valeurs, celle de la vie humaine notamment. Et ce sont des critères relativement restreints. Ça ne nous arrive pas tous les jours d’être informés à l’avance d’une atteinte physique à une personne ou la préparation d’un attentat. Quand on sait qu’une personne est menacée, on doit se demander, à plusieurs, en équipe, si diffuser l’information peut mettre quelqu’un en danger." A la lumière de ces deux critères, il arrive d’ailleurs parfois qu’un journaliste décide, avec sa hiérarchie, d’initiative de ne pas diffuser tout de suite une information parce qu’il ne le juge pas opportun, sans pour autant qu’il y ait eu de demande de la Justice en ce sens.

Ce qui est notable dans le cas de l’enlèvement de Genk, c’est que l’ensemble de l’enquête est resté secret. C’est très rare. Le plus souvent, la question de retenir une information se pose à propos d’une partie d’un dossier (le nom d’un suspect, une adresse, la préparation d’une perquisition…). Dans certains cas, le risque pour l’intégrité physique de quelqu’un ou la menace terroriste est évident. Dans d’autres situations, il l’est moins. C’est alors plus compliqué de trancher, la discussion s’engage dans la rédaction pour déterminer jusqu’où aller dans la précision des informations.

Quand on sait qu’une personne est menacée, on doit se demander, à plusieurs, en équipe, si diffuser l’information peut mettre quelqu’un en danger

Dans le cas de la libération conditionnelle de Michel Lelièvre (ancien complice de Marc Dutroux), par exemple, certains médias ont jugé qu’il ne fallait pas taire le nom du quartier où il s’est installé en sortant de prison (certains donneront même l’adresse). Michel Lelièvre a été passé à tabac quelques jours plus tard. Rendre publique cette information semble avoir menacé son intégrité physique.

Protéger ses sources

Et puis, dans la pratique, une troisième raison pousse à être prudent dans la diffusion d’une information : la protection des sources. Un journaliste peut détenir une information que très peu de personnes ou une seule personne détiennent. La rendre publique telle quelle rendrait l’origine de la fuite facilement identifiable. Cela reviendrait à mettre la source en difficulté.

D’ailleurs, les deux premiers critères qui peuvent inciter à retenir une information sont inspirés de la loi de 2005 sur la protection des sources. Elle établit une obligation pour un journaliste de protéger les personnes qui les renseignent, ne pas donner leur identité, sauf en cas menace grave pour l’intégrité physique de personnes, en ce compris les actes terroriste (art. 4).

Révéler où se trouve Abdeslam avant l’assaut ?

Justine Katz se rappelle avec précision la semaine du 14 mars 2016, celle qui a précédé les attentats de Bruxelles. La Police belge recherche activement Salah Abdeslam en cavale, les enquêteurs s’en rapprochent, ils ont découvert sa planque, l’assaut est imminent. La RTBF apprend que les enquêteurs ont retrouvé la trace du fugitif et qu’ils touchent au but. "On l’a su trop tôt nous ont dit les autorités", raconte Justine Katz. "On nous a demandé de ne pas le dire. Nous avons dû faire un choix. C’est sûr que c’est un scoop qui aurait fait le tour du monde mais il a fallu mettre notre devoir d’informer dans la balance avec les risques pour la sécurité publique. Les autorités nous disent : 'si vous publiez ça, on risque de le perdre, on ne sait pas quelle peut être sa réaction". On a accepté d’attendre. Nous informons les gens mais aussi les terroristes qui nous regardent. Qui sait comment il aurait réagi s’il découvre qu’il est repéré ? On était dans un contexte de menace terroriste élevée. Cela nous a semblé responsable de retenir l’information. Mais on l’a fait parce qu’on a pesé les pour et les contre en toute liberté. On ne l’a pas fait parce qu’on nous l’a demandé."


►►► Revoir un extrait de l’édition spéciale sur l’arrestation de Salah Abdeslam le 18 mars 2016


 

Sébastien Georis aussi se rappelle très bien cette semaine. "Ce sont des moments d’une extrême tension. On sait qu’on a une information importante. Ça mérite d’être connu de notre public, on se dit qu’on doit dévoiler ça et en fait, on s’abstient. C’est aller complètement à contresens de sa fibre de journaliste. Il faut trouver le bon moment pour diffuser l’info. C’est une grosse responsabilité."

Pas censurer mais bien postposer la diffusion

Pour l’enquête tenue secrète de l’enlèvement de Genk comme pour la traque de Salah Abdeslam ou l’affaire Dutroux dans laquelle les médias aussi ont tu des noms de suspects recherchés, les informations n’ont été gardées que quelques jours et ont fini par être publiées par la presse. Et ça, c’est capital pour Sylvie Chevalier, journaliste judiciaire à la RTBF et éditrice de #Investigation. "Il n’est pas question de cacher des choses, de censurer des informations, il s’agit de ne pas diffuser une information à un moment qui n’est pas opportun. On ne retient pas une information pour protéger la carrière ou la réputation de quelqu’un par exemple, on le fait pour ne pas entraver gravement un travail de justice dont on pourra parler quelques heures ou quelques jours plus tard."

Sylvie Chevalier se souvient de deux occasions, en 20 ans de carrière, pour lesquelles les autorités ont demandé de la discrétion aux médias. C’était dans l’Affaire Dutroux et celle de la fusillade de la place St-Lambert à Liège. "Franchement, on n’est pas là pour faire capoter ce genre d’enquête. On a une responsabilité morale. Mais ça ne doit jamais se faire sous la contrainte des autorités, c’est très important."

Pas de moyens légaux de faire taire un journaliste

D’ailleurs, les autorités judiciaires n’ont pas le pouvoir de faire taire un média. "Non, nous n’avons pas de moyens de convaincre un journaliste. Et d’ailleurs, ce ne serait pas souhaitable qu’il y ait une censure", juge Eric Van Duyse, responsable de la communication du Parquet fédéral et ancien journaliste. "Par contre, quand c’est nécessaire, on installe un dialogue, on fait un appel à la raison. Et le but n’est pas de cacher une information aux citoyens mais de postposer sa diffusion à un moment qui nuirait moins à notre travail. D’un point de vue démocratique, qu’une information paraisse 15 jours plus tôt ou 15 jours plus tard, quand la vie d’un enfant est en jeu – et c’était le cas dans l’affaire de l’enlèvement de Genk - est-ce que ça change vraiment quelque chose ? L’information est finalement sue du grand public. Mais à un moment où elle ne portera plus à conséquence. Quelle information révélée au public vaut plus que la vie d’un enfant ?"

Quelle information révélée au public vaut plus que la vie d’un enfant ?

Pour le porte-parole du Parquet Fédéral, il faut donc arbitrer entre le rôle sociétal de la Justice de protéger le citoyen et celui de la presse d’informer. "C’est un dialogue avec les journalistes. Et dans ce cadre, il est parfois intéressant d’expliquer au journaliste le contexte. On lui donne des informations de background qui ne sont pas destinées à être diffusées mais plutôt à sa compréhension d’un dossier et de nos motivations à lui demander de ne pas en parler. Ça lui permet, sur base de son libre arbitre, de comprendre l’intérêt de diffuser, ou pas, une information. Au final, c’est toujours lui qui juge."

Avoir une longueur d’avance

Lorsque, à la lumière de tous les éléments dont elle dispose et après ce dialogue avec les autorités judiciaires, une rédaction décide de retenir une info, elle ne reste pas dans l’attente pour autant. Elle prépare la diffusion. Savoir permet d’avoir une longueur d’avance. "On se replonge dans les archives du dossier, on rassemble des images pour les sujets télé, on collecte les chiffres-clés, on peut quasiment écrire l’article pour le site internet à l’avance", raconte Sébastien Georis. "Être au courant, même si on diffuse l’information en même temps que les autres, permet d’être fort le jour de la diffusion."


►►► Revoir un sujet du JT avant l’arrestation de Salah Abdeslam le 18 mars. Ce genre du reportage peut être préparé à l’avance lorsqu’une rédaction possède des infos


 

Parce qu’il y a de la concurrence entre les médias, chacun essaye d’être le mieux informé, le plus complet. "Ça m’est déjà arrivé que des sources me disent : 'Ne dis rien pour l’instant mais prépare-toi, fais déjà des recherches sur ce type'", raconte Justine Katz. "Alors on recherche des photos, on va filmer la rue où ont eu lieu les événements dans lesquels il est impliqué, on anticipe nos reportages". "Quand on est bien préparé, ça montre aussi que la RTBF est costaude sur ces dossiers, ça renforce notre crédibilité auprès du public", assure Sébastien Georis.

La crédibilité. C’est aussi ce qui pousse Jean-Pierre Jacqmin à être prudent, pour gagner la confiance des sources. "Si on commence à balancer tout et n’importe quoi, on ne sera plus informés. On va se couper d’une série d’informations qui nous permettraient de nous préparer."

Pour Sylvie Chevalier, c’est d’ailleurs ce qui constitue encore toute la raison d’être des médias traditionnels : la préparation des dossiers, la mise en contexte, la réflexion sur ce qu’on dit et comment on le dit, la responsabilité sociétale que ces médias endossent, contrairement aux réseaux sociaux par exemple. "C’est parce qu’on réfléchit encore à cela, qu’on garde notre label de qualité."


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