Embrassades au JT : les journalistes doivent-ils taper sur le clou des consignes sanitaires ?

Notre traitement journalistique des retrouvailles le jour de la fête des mères a suscité de nombreuses réactions, dans un contexte d'inquiétude sur l'impact potentiel du déconfinement
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Notre traitement journalistique des retrouvailles le jour de la fête des mères a suscité de nombreuses réactions, dans un contexte d'inquiétude sur l'impact potentiel du déconfinement - © Tous droits réservés

Ce sont des images qui ont ému mais aussi choqué. Le jour de la fête des mères, des familles se retrouvent après des semaines de confinement et "craquent" : chez les uns, les grands-parents serrent leur petit-fils dans les bras, chez les autres, c’est la maman qui ne peut résister à étreindre la sienne. Combien de familles auront fait pareil ce jour-là ? On ne le sait pas. Mais ces deux-là l’ont fait sous l’œil de notre caméra. Et ont été vues par des centaines de milliers de téléspectateurs au Journal télévisé.


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A l’émotion de ces familles a répondu l’émotion des témoins par écran interposé. Car beaucoup d’autres familles se sont tenues aux consignes de distance physique, même si c’était pénible. D’autres ont même renoncé à aller voir leurs proches pour les protéger, "par prudence et civisme" nous dit une téléspectatrice, en estimant que c’était prématuré en termes de risques. Nous avons reçu de nombreuses réactions du public. "Choqué", "bouleversé", "scandalisé", "abasourdi", "en colère" à cause des comportements filmés… et surtout de notre traitement journalistique.

Revoir le sujet tourné le jour de la fête des mères (Journal télévisé, 10 mai 2020):

"Je pense que vous avez une obligation morale soit de ne pas diffuser des images qui légitimisent des comportements dangereux, soit du moins de rappeler les conseils avisés des gestes barrière", écrit Thierry V., apparemment médecin puisqu’il ajoute qu’une patiente en a retiré l’impression que c’était permis : "Mais oui, on peut se serrer maintenant dans les bras sans masque, je l’ai vu au journal de la RTBF".

"Pourquoi choisir des images de familles où les personnes se jettent dans les bras les unes des autres ?", demande Sarah N. "Ne pensez-vous pas que beaucoup de personnes vont les imiter ?"

L’effet incitatif est pointé, tout comme le manque de clarté du message. L’intervention d’un spécialiste en plateau, non remarquée ou jugée trop tardive, n’a pas suffi à lever l’ambiguïté.

"Les images et les paroles portent à confusion", estime Samla R. "Je comprends que vous n’êtes pas là pour juger les gens mais je suggère d’ajouter des spécialistes pour nous dire si les gestes sont corrects ou pas". "Pourquoi montrer un mauvais exemple et beaucoup trop de compréhension face à ce comportement inadéquat ?", interroge Jeanine V. K. "Comment assumez-vous de passer ce reportage sans mettre en garde les téléspectateurs ensuite ?", demande Laurence D. "J’espère que les téléspectateurs auront plus le sens des responsabilités que vous", écrit Pierre L.

Quelle réponse de la rédaction ?

La réponse la plus visible et immédiate, c’est celle apportée le lendemain sur antenne. Dans le Journal, tout comme dans Questions en prime, un retour a été effectué sur cet épisode avec un rappel beaucoup plus insistant sur les consignes en vigueur (en particulier sur la distance physique préconisée). Les familles concernées ont à nouveau été sollicitées, et sont revenues sur leur attitude, ce qui n’a pas manqué de susciter d’autres questionnements et même un certain malaise chez plusieurs collègues à la rédaction : était-ce bien nécessaire d’aller jusque-là, n’était-ce pas les stigmatiser ou les pointer du doigt publiquement ?

Question difficile et exercice délicat, car réévoquer ces scènes (et montrer à nouveau les images) sans leur donner la parole aurait peut-être pu aussi donner cette impression de stigmatisation. Et les perceptions peuvent varier. Un téléspectateur nous remercie ainsi en ces termes : "Très bien pour la mise au point concernant les embrassades lors des retrouvailles familiales de dimanche".

Revoir l'émission Questions en prime du 11 mai 2020 :

Dans cet article Inside, on formule un autre type de réponse. Que nous dit cet épisode d’une part des attentes du public vis-à-vis de nous, les journalistes, en ces temps de pandémie, et d’autre part quel rôle devons-nous/estimons-nous devoir jouer par rapport à cette question des mesures sanitaires ?

Pour commencer : ce n’est pas la première fois

Si l’ampleur des réactions était inhabituelle – ce qui est peut-être lié à l’émotion particulière de ce jour de fête des mères dans le contexte actuel – ce n’est pas la première fois que des reportages qui montrent des comportements s’éloignant des consignes font réagir et nous demandent plus de clarté sur les consignes. C’était aussi le cas pour un sujet sur un autre "craquage", où l'on voyait des grands-parents rendre visite à la famille alors que ce n’était pas encore autorisé. Par exemple.

Revoir le reportage sur les réunions familiales bientôt autorisées (Journal télévisé, 24 avril 2020):

Nos propres comportements sur antenne sont également scrutés et font l’objet de réactions étonnées ou indignées : lorsque tel journaliste ne respecte pas assez les distances de sécurité, par exemple en allant à la pêche aux commentaires de ministres (nous vous en avons déjà parlé sur INSIDE), ou lorsque tel autre ne porte pas de masque le temps de s’adresser 30 secondes à la caméra dans un Thalys alors qu’il vient de préciser dans son propre commentaire que le port du masque était obligatoire pendant tout le trajet…

Revoir la séquence avec et sans masque dans le train (Journal télévisé, 11 mai 2020) :

Dans cette séquence, c’est le journaliste Pierre Marlet (par ailleurs l’un des éditeurs du JT) qui est pris en "flagrant délit" de contradiction avec les règles énoncées. Pour Inside, il explique qu’il a en réalité porté le masque tout le temps, sauf quelques minutes, le temps d’enregistrer son intervention face caméra, moment où le wagon était pratiquement vide. "Je n’ai pas eu le sentiment de prendre des risques ou de mettre des personnes en danger", me dit-il. "Mais je n’ai pas respecté la règle dont je venais de parler, c’est vrai ". Pourquoi ne pas avoir gardé le masque ? "La règle jusqu’ici c’est qu’on fait des ‘face caméra' masqués. Est-ce que j’aurais pu garder le masque ? Je n’y ai pas pensé". Notre norme professionnelle s’est imposée avec plus d’évidence que la nouvelle norme sanitaire. Il faut dire aussi qu’au moment de tourner, le journaliste ne sait pas encore de quelle façon précisément il va monter son sujet. Ici le montage a renforcé après coup l’effet de contradiction car son intervention s’est retrouvée juste après l’image de la contrôleuse rappelant la règle…


 

Pourquoi tant de réactions ?

Nous avons demandé à trois observateurs extérieurs de partager leur regard sur l’attente du public vis-à-vis des journalistes, en ces temps si particuliers, sur base de ces exemples…

Pour le professeur de psychologie sociale Olivier Klein (ULB), toutes ces réactions démontrent bien que nos journaux, au-delà d’informer, sont aussi des transmetteurs de normes, et à quel point la population compte aujourd’hui sur nous pour remplir ce rôle, dans ce contexte très particulier. L’attente est énorme. Car, si "notre existence est régie par des habitudes", dans le contexte actuel, toutes les habitudes sont remises en question.

La norme est utile en situation d’incertitude

"D’habitude, il y a toute une série de comportements qu’on adopte de façon naturelle, sans besoin de la norme. La norme est vraiment utile en situation d’incertitude, quand on est dans un changement dans notre contexte social. Et c’est vraiment le cas ici", explique-t-il.

La norme sociale a deux dimensions : "Il y a ce que font les autres et puis la perception de ce que les autres jugent moral, ce qu’il faut faire." Aujourd’hui, beaucoup plus qu’en temps normal, c’est via les médias qu’on peut s’informer sur ces deux dimensions. "On est isolé, on voit beaucoup moins de gens à cause des mesures sanitaires. Ce qui fait qu’on a peu d’autres sources d’information sur ce que les autres font à part ce qu’on voit à la télévision ou sur les réseaux sociaux. Ça renforce potentiellement le pouvoir des médias (traditionnels comme les autres) par rapport à l’observation directe des comportements."

Indirectement, ça va influencer les gens

Dans ce contexte, montrer des gens qui ne respectent pas les consignes, sans souligner l’écart par rapport aux consignes peut selon lui effectivement avoir un effet incitatif comme le craignent certains téléspectateurs qui nous ont écrit. "C’est clair que si vous dites, voilà ce qui se fait, indirectement, ça va influencer les gens. C’est difficile car ça transforme le rôle du journaliste qui doit être objectif et extérieur à la situation qu’il décrit, et là on lui demande de faire la morale."

Nous demande-t-on vraiment de faire la morale ? Dans les messages du public, on lit en tout cas une demande de clarté et de constance dans les messages sanitaires que nous relayons et de la cohérence, voire de l’exemplarité, dans les reportages et les images que nous diffusons. Nous sommes enjoints à montrer de la "responsabilité" dans la lutte contre la propagation du coronavirus.

Revoir la vidéo du journaliste Laurent Henrard qui répondait aux téléspectateurs s’étant indignés de le voir oublier le respect des distances physiques lors d’une intervention en direct :

Pour la spécialiste du discours médiatique Laura Calabrese (ULB), ce qui est inhabituel ici pour les journalistes, c’est qu’ils sont partie prenante de la résolution du problème posé par le coronavirus chez nous. "L’attente est très forte et vous jouez un rôle que vous n’étiez plus habitués à jouer : c’est le rôle d’exemple, de relais d’information, un journalisme de solution : vous faites partie de la solution au problème", explique-t-elle. "Il faut qu’il y ait des relais d’information parce que si ce n’est pas les médias de masse, comment les gens vont savoir qu’il faut se laver les mains, qu’il faut les gestes barrières, que la courbe s’aplatisse. On est très dépendant en ce moment."

Ici, informer, c’est tellement proche de protéger

Le moment est pour elle très particulier. "Il faut être conscient qu’il y a une nouvelle logique dans la vie sociale. Les journalistes jouent un rôle essentiel qu’ils ne jouaient pas il y a deux mois. C’est vraiment un service de proximité que vous jouez, vous vous êtes rapprochés du discours institutionnel, vous êtes un peu un relais de ce discours. C’est comme si le journalisme, au lieu d’être le 4e pouvoir, devenait un pilier institutionnel. Donc il se rapproche fort du rôle de l’Etat qui est celui de protéger la population. Le rôle des journalistes n’est pas de protéger, c’est celui d’informer. Mais ici, informer, c’est tellement proche de protéger."

Le danger, ce serait de devenir des communicants

Pour la spécialiste, nous servons de relais de communication, "jusqu’à un certain point". "Ce n’est pas votre rôle mais sur le court terme oui. Ici on est dans une urgence : c’est tenir les gens informés pour pas qu’ils chopent le virus. On est dans une mission de court terme. Le danger, ce serait de devenir des communicants."

C’est une période très émotionnelle

Le responsable de l’Ecole de journalisme de Louvain, Benoît Grevisse, fait de son côté le parallèle avec d’autres périodes chargées en émotion comme celle de l’affaire Dutroux ou celle du tsunami en Indonésie. "On est dans une période très émotionnelle, il y a une tendance naturelle dans un moment comme ça à avoir un discours unanimiste", dit-il. "Il y a une tentation du public à avoir un avis unanime tranché".

C’est absurde par rapport à la nuance de la réalité que le journaliste doit montrer

Dans ces moments-là, la tentation unanimiste peut aussi se retrouver dans les médias. "Il y a une tentation du journaliste parfois à passer trop facilement du côté de l’opinion dominante – le point de vue qui fait que ‘les journalistes devraient être des sortes d’ayatollahs tout à coup de la militance prophylactique, et ils ne peuvent pas mettre un doigt de pied de travers et ils ne doivent pas montrer une image qui laisserait entendre que les gens ne respectent pas les consignes’… C’est complètement absurde par rapport à la nuance de la réalité qui est polymorphe, et le journaliste doit le montrer."

Pour ces trois observateurs, les attentes du public dans cette situation de crise (avec la notion d’urgence et de danger pour la santé publique, la profonde perturbation de la vie en société et la dimension émotionnelle) peuvent se trouver temporairement en décalage par rapport au rôle habituel des journalistes. Pour en revenir au titre de cet article, oui, on nous demande dans une certaine mesure de taper sur le clou.

Revoir le sujet qui rappelle que les consignes sanitaires restent d'actualité (Journal télévisé, 11 mai 2020):

Mais indépendamment des messages reçus dans ces cas précis de non-respect des mesures sanitaires, tous les trois soulignent aussi que le public est traversé par d’autres attentes également, et notamment le fait de prendre de la distance critique par rapport aux discours du gouvernement et à ses messages. Nous recevons aussi, d’autres fois, des réactions à ce sujet (nous y reviendrons par ailleurs). Sans parler de ceux qui ne nous écrivent pas/plus, parce qu’ils considèrent que la vérité est ailleurs, et certainement pas dans les "médias de masse".

On est dans un rapport paradoxal de confiance et de méfiance

"On est dans un rapport paradoxal de confiance et de défiance", dit ainsi Benoît Grevisse. "Mais le rôle journalistique reste le même, c’est essayer de montrer la complexité. Mais il le fait dans une situation très compliquée parce qu’en ce moment, l’horizon d’attente du public rétrécit. Il n’attend pas la complexité. Il attend une adhésion à son point de vue."

"La solidarité n’est possible que s’il y a une sorte de message d’union nationale autour des messages du gouvernement en quelque sorte, et en même temps, votre rôle c’est quand même de critiquer, de diffuser de l’info plus critique aussi", dit Olivier Klein. "Le risque, c’est que ça peut aussi nourrir à terme une défiance vis-à-vis des médias si on a l’impression que vous n’êtes que le porte-parole du discours gouvernemental, ce qui est le propre des complotistes. Je trouve que c’est difficile pour vous pour le moment, entre ces deux choses-là."

 

Comment les journalistes se positionnent ?

Alors, comment réagissons-nous face… aux réactions du public (celles reçues le jour de ces retrouvailles dans ce cas) ? La vigueur des réactions face à ces embrassades le jour de la fête des mères a surpris la journaliste et l’éditeur en charge de la réalisation et de la diffusion du sujet ce jour-là. C’est un exemple assez net de ce décalage qui peut exister entre les attentes du public (ou d’une partie du public) dans ce moment très particulier et nos pratiques professionnelles plus habituelles. Plus classiquement aussi entre le regard de celui qui vit une scène et celui qui la découvre à la télévision de but en blanc.

A bien y regarder nous naviguons entre plusieurs logiques. C’est ce qui peut être déstabilisant pour le public. Nous relayons massivement les consignes sanitaires, qui sont d’intérêt général. Nous faisons preuve de pédagogie sanitaire. Nous invitons en permanence des experts en plateau pour expliquer ce qu’il faut faire et pourquoi. Et nous avons jugé utile d’encore rappeler l’importance des gestes "barrière" au lendemain de la diffusion du reportage, pour lever toute ambiguïté. Nous l'avions déjà fait la veille.

Revoir le sujet sur le plan de table des retrouvailles (Journal télévisé, 9 mai 2020) :

 

C’est une première logique, liée à une situation sanitaire exceptionnelle, dans une visée d’intérêt général. Cette "mission de court terme" dont parlait Laura Calabrese qui pourrait nous faire paraître comme un relais pratiquement institutionnel, pour protéger la population. Que certains apprécient, que d’autres critiquent.

On est dans notre rôle aussi de montrer la réalité

Mais nous devons continuer à montrer la réalité telle qu’elle est. C’est notre rôle de montrer cette "nuance de la réalité, qui est polymorphe", comme le disait Benoît Grevisse. C’est même la base de notre métier. Pandémie ou pas.

Pierre Marlet est l’éditeur du Journal télévisé ce jour-là. "Je peux comprendre que les gens qui se sont retenus soient choqués car ils voient à la télé que d’autres ne le font pas. Mais on est là, non pas pour éduquer le public mais pour montrer les choses. Et après, apporter des commentaires, de la distance, des réflexions etc.", dit-il. "On est là pour augmenter sa dimension critique, de connaissance. On est dans notre rôle aussi de montrer la réalité. Je pense qu’on a fait notre travail. On a souligné qu’ils n’ont pas pu se retenir et après on repose la question au spécialiste en plateau."

A y repenser, aurait-il fallu modifier quelque chose dans le sujet ou les commentaires en plateau qui ont suivi ? "C’est une question de mesure, je trouve moi-même qu’on aurait pu être un rien plus carré", répond Pierre.

Le soir même, il avait été trop tard pour adapter le commentaire dans le sujet, même s’il comportait déjà de la nuance ("difficile de se retenir de se serrer dans les bras", "à nouveau, résister au contact semble quasi impossible"…). Certaines précautions avaient été prises (lancement du présentateur qui parle de "premier pas vers le déconfinement, qui n'est pas sans risque" et qui précise "nous y reviendrons", intervention d’un expert…) mais elles n’ont visiblement pas suffi aux yeux des nombreux téléspectateurs qui ont réagi. "Dans le fine tuning, ce n’était peut-être pas exactement ce qu’il fallait. Pour moi, ce n’est rien d’autre, il n’y a rien de scandaleux à avoir montré ce qui a été la réalité de milliers de Belges."

Je n’ai pas eu envie de stigmatiser ces familles-là

La journaliste, Sophie Mergen, qui a tourné le sujet et écrit le commentaire se souvient avec un peu de regret avoir supprimé un bout de phrase pour une question de longueur de sujet. "Avec le recul j’aurais mis une phrase en plus, plus claire", partage-t-elle. "Sur le moment, je n’ai pas eu envie de stigmatiser ces familles-là et je me suis bien rendu compte qu’avec de petits enfants, on est face à des choses quasi impossibles à respecter. On est là pour témoigner d’une réalité et si, dans les deux familles où j’ai été, il y a eu des contacts, j’imagine bien que dans bon nombre de familles il y a eu aussi ces contacts. Le montrer, ça donnait aussi une place pour faire des rappels."

Car Sophie savait – c’était convenu avec l’éditeur – que le sujet donnerait lieu à des commentaires en plateau, sur lesquels elle n’avait pas de maîtrise cependant, et qui sont intervenus plus tard dans le JT et non pas directement après le sujet. "Je n’ai pas eu envie de mettre des interdictions dans ma bouche à moi", dit-elle. "Je trouvais que c’était plus à l’expert qu’à moi de faire le gendarme." Il se fait que l’angle du reportage, son sujet, c’était "la joie des retrouvailles familiales". Et non pas, par exemple : "retrouvailles, quels sont les gestes à ne pas faire malgré l’émotion", auquel cas forcément le traitement aurait été différent.

"Tu es aussi dans ton angle qui est la joie et l’émotion des retrouvailles et à force de vouloir rester dans cet angle, peut-être que tu perds un peu cette prise de distance, tu es dans l’empathie", dit-elle encore. Au moment du tournage, Sophie a cherché à s’effacer pour ne pas influencer la façon dont les retrouvailles se dérouleraient. Le fait que les consignes de distance physique n’aient pas été suivies était une réalité découverte au moment même. Ne pas montrer les images (comme le suggère un téléspectateur) n’était pas une option, cela serait revenu à manipuler cette réalité.


A noter tout de même que montrer "la" réalité, dans un format JT, c’est montrer "une" réalité à un moment et un endroit donné. Idéalement, nous aurions pu aller plus loin et montrer d’autres familles aux comportements différents ce jour-là : ceux qui ont respecté les consignes, ou encore ceux qui ont renoncé à rendre visite à leur mère. En dehors du fait que la journaliste ne savait pas à l’avance comment les familles ayant accepté d’être filmées réagiraient au moment même, on touche là aux limites de l’info quotidienne, où les délais sont serrés et ne laissent pas souvent le temps de rebondir ou d’avoir le recul nécessaire.

L’info se construit au fil des jours, des déclinaisons dans les différents médias – un sujet de deux minutes ne fait pas le tour d’une question, il ne le peut pas. Nos sujets et nos journaux ne sont pas exhaustifs non plus : ils reflètent aussi des contraintes de production et des choix. Sans compter certains biais, quand par exemple nous représentons plus souvent certains types de familles. "La" réalité est toujours plus riche.


On ne doit pas être le porte-voix absolu des spécialistes de la santé

On a beau relayer les messages et consignes sanitaires des autorités et des experts, notre rôle n’est pas de se transformer en porte-voix, ni des uns ni des autres. A l’exigence de montrer la réalité, il faut aussi ajouter celle de l’indépendance vis-à-vis de toutes les voix.

Revoir le débat des Décodeurs "Les médias sont-ils devenus les porte-voix du gouvernement?" (15 mai 2020, La Première) :

"Je crois que notre responsabilité est plus forte encore que d’ordinaire", estime Pierre, l’éditeur. "La RTBF a un écho particulier, particulièrement par rapport à toute une série de fake news qui circulent. Il est important d’être au carrefour de toutes les attentes : il y a une exigence sanitaire, c’est très important mais on ne doit pas être le porte-voix absolu des spécialistes de la santé. Il y a une exigence sanitaire mais aussi économique, sociale, politique, de liberté aussi. Le débat public et politique, c’est d’arriver à faire un équilibre entre toutes ces attentes. Et là où c’est compliqué, c’est de faire un équilibre. Moi je pense qu’on doit se faire l’écho de ça, de cette complexité".

Se faire l’écho de l’ensemble des préoccupations et des enjeux, au-delà du sanitaire, c’est aussi une question d’intérêt général pour la société. "La mission traditionnelle du journaliste d’information est de nous donner les outils pour qu’on puisse voter, manifester, prendre des décisions sur la consommation, c’est à ça que sert le journalisme", rappelle, si besoin en était, Laura Calabrese.

A noter que l’urgence sanitaire a eu la particularité de faire taire certaines voix critiques par rapport à l’action du gouvernement, même chez les hommes et femmes politiques, au plus fort de l’inquiétude face à la propagation du virus. On nous disait, y compris en direct sur nos plateaux, qu’il y avait un temps pour tout. Depuis, le ton a changé.

Notre couverture a évolué aussi, notamment au fil de l’évolution de la courbe de l’épidémie. Face à cette situation inédite, trouver la juste distance, y compris la distance critique, n’est pas chose aisée. Nous y reviendrons dans un prochain article d’Inside.


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : . Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.


Edit 22 mai : La photo d'illustration initiale de l'article montrait une embrassade vue au JT et avait été choisie car les visages étaient peu visibles. Elle a été changée suite à la demande de l'une des familles, pour qui l'exposition médiatique n'a pas été facile à vivre suite aux réactions du public, d'autant qu'elle avait toujours respecté toutes les consignes jusque là nous précise-t-elle. L'image d'illustration actuelle fait toujours partie des images du reportage JT dont il est question mais présente un effet de flou encore plus prononcé pour atténuer l'exposition des familles concernées. Cet article s'intéresse à notre traitement journalistique, comme vous l'aurez compris en le lisant jusqu'ici, et non pas aux comportements proprement dits.

Dans la chronique radio Inside diffusée le vendredi 15 mai sur La Première, on revenait également de manière générale sur la question peu évidente du floutage des visages dans les circonstances actuelles de la pandémie. Revoir la chronique :