Des citoyens dans la peau des journalistes : « On a peut-être le droit d'être plus impertinent »

Pendant 6 semaines, Matin Première a invité dans son studio des auditeurs.
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Pendant 6 semaines, Matin Première a invité dans son studio des auditeurs. - © Tous droits réservés

C’était une première pour la Première. Inviter des citoyens dans les coulisses de la radio. Pas seulement pour en visiter les lieux, mais pour être acteurs de la tranche matinale. Pendant 6 semaines, une vingtaine d’auditeurs sont venus poser leurs questions à différents invités politiques. Le dernier numéro s’est déroulé ce mercredi 9 mai, avec Paul Magnette, candidat du parti socialiste.

L’idée est venue d’un constat : cette rupture entre d’une part le monde politique, médiatique et les citoyens et cette revendication de vouloir peser plus dans le débat public. Dans ce contexte, la RTBF a décidé de tricoter son dispositif électoral autour d’un slogan : « Ma voix, mon choix » et d’aller sonder plus encore les citoyens. Sur la Première, cette envie s’est traduite par les Matins citoyens.

Mais qu’en ont pensé les auditeurs qui ont participé à l’expérience ? Et du côté de la Première, quel bilan en tire-t-on ?

Sophie Dumoulin, interprète de conférence, indépendante

On se rend compte que l’exercice n’est pas facile

Comment avez-vous vécu cette expérience ?

Quand on est derrière son écran ou sa radio, on se dit toujours : 'Moi, j’aurais posé telles questions, j’aurais dit ça'. Quand on est dans les conditions réelles du direct, dans un format assez cadenassé, puisqu’il y a des impératifs de timing, de passages de publicité, on se rend compte que l’exercice n’est pas facile. Il faut à la fois poser des questions qui soient concises et pertinentes en étant pas trop lacunaires. Il faut aussi pouvoir réagir au débotté à ce que va pouvoir dire l’invité politique. Et cet invité pratique parfois la langue de bois ou noie le poisson en étant très bavard et en ne répondant pas directement à la question. C’est difficile, parfois frustrant. 

Quelles questions avez-vous portées lors du débat ?

J’ai posé des questions qui m’intéressaient au niveau européen. C’est un niveau de pouvoir qui m’intéresse énormément. Et qui affecte la vie de beaucoup de gens, même si on ne s’en rend pas toujours compte parce que malheureusement les infos européennes ne sont pas toujours mises en avant dans les médias. Pourtant, les décisions européennes nous touchent vraiment de près. Donc je pensais que c’était important d’en parler aussi.

Qu’en retiendrez-vous ?

Pour ma part, je suis revenue trois fois dans l’émission, parce qu’il manquait de femmes parmi les citoyens intéressés. Je trouve que c’est dommage ! Sinon, je suis heureuse d’avoir relevé ce défi personnel.

Jean-Claude Deleuze, retraité, ingénieur en télécommunications

Impliquer les citoyens, cela apporte une crédibilité supplémentaire à la Première 

Que pensez-vous de la démarche d'inviter des auditeurs-acteurs de la matinale? 

Je pense que c’est très bien que l’on entende les citoyens de temps en temps. Surtout sur la Première sur laquelle on a tendance à entendre beaucoup d'experts. D'autant plus qu'il y a un climat malsain en ce moment par rapport aux journalistes professionnels et aux experts. On les accuse notamment de fake news sur les réseaux sociaux. Faire participer les citoyens, je pense que cela apporte une crédibilité supplémentaire à la Première. 

Quelles questions vouliez-vous porter dans le débat? 

Moi je suis particulièrement préoccupé par l’avenir de la planète. Les questions que j’ai posées aux politiques portaient à chaque fois sur l’énergie. Comment on va faire pour remplacer les centrales nucléaires, le coût de l'énergie pour les citoyens? Ce sont des questions qui m'intéressent, de par ma formation et puis parce que j’ai construit une maison à énergie positive. C’est mon projet de fin de vie. J'ai aussi des petits-enfants et je suis particulièrement préoccupé de leur avenir. 

Qu'est-ce que vous en retiendrez? 

C’est toujours bien de rencontrer des gens que l’on voit à la télé ou à la radio. On se rend compte qu’ils ne sont pas différents des autres. Le contact est plus facile. Ces invités politiques sont plus sympas dans la vraie vie que quand on les voit pérorer dans des congrès de parti ou au gouvernement. Ils m’ont dit qu’ils étaient un peu angoissés d’être en face de citoyens parce qu’ils ne savaient pas quels thèmes on allait aborder. Ici, pour eux, comme Paul Magnette nous le disait, c'est un peu venir passer un examen sans en connaître la matière.

 

Guillaume Van der Veeren, responsable opérationnel, PME dans le secteur de la parapharmacie

On a peut-être cette prise de risque que le journaliste ne peut pas se permettre

Que pensez-vous de la démarche des Matins citoyens ?

Je trouve que c’est important d’intégrer comme cela les auditeurs, à une époque où la société demande plus de participation citoyenne au débat politique. Là où le citoyen pense que le pouvoir a été confisqué par une 'caste'.

Notre avantage par rapport aux journalistes, c’est que l’on a peut-être le droit d’être plus impertinent, sans être trop arrogant. Là où un journaliste doit s’assurer de la continuité de ses interviews en tant qu’intervieweur, moi, demain je ne serai plus là. Ce n’est pas mon métier, je ne suis que de passage. Un journaliste doit pouvoir s’assurer que demain son invité sera d’accord de revenir. Nous, on a peut-être eu cette prise de risque qu’eux ne peuvent pas se permettre.

Quels thèmes vouliez-vous porter dans l’émission ?

Je suis très attaché aux questions économiques liées au développement de la Wallonie, de la Belgique plus généralement et de l’Europe. Je m’intéresse aussi aux questions de mobilité. Et j’ai pu aborder ces deux thèmes.

Qu’en retiendrez-vous ?

La première participation a été assez impressionnante. On arrive dans un milieu que l’on ne connaît pas. Dans un studio que l’on peut voir à la télé. La rapidité des échanges est impressionnante. Mais au fil du temps – j’ai participé trois fois à l’émission – on est plus à l’aise. On peut dire : 'stop', répondez à la question au lieu d’expliquer votre programme de manière scolaire. J’ai obtenu des réponses. Peut-être pas celles que je voulais entendre personnellement mais ce n’était pas l’objectif non plus.

Mhedi Khelfat, présentateur de Matin Première

 

Des rendez-vous intéressants, loin du café du commerce  

Qu'est-ce que les auditeurs ont apporté dans la mécanique de l'interview? 

Avec les Matins citoyens, les auditeurs partaient de leurs expériences et de leurs exemples concrets pour poser des questions. C'était très intéressant parce que quand quelqu’un vient parler de ses panneaux photovoltaïques par exemple, et qu'il a investi 10.000 euros pour cela, c'est incarné! On a plus de conviction. Et pour l'invité politique, c'est plus compliqué de répondre. Si le politique est face à une personne en difficulté, il répondra différemment qu'à un journaliste. C'est aussi un exercice d'équilibriste: il faut qu'il puisse ménager son électorat et la personne qu'il a en face de lui. 

Les auditeurs ont-ils porté des thèmes dont on aurait pas parlés sans eux? 

Les auditeurs ont aussi permis d'amener des thèmes que l'on aurait peut-être pas évoqués sans eux. L'un des citoyens est venu parler du RIC, le référendum d'initiative citoyenne. C'est un débat qui existe en France suite aux gilets jaunes. Je ne suis pas sûr que l'on en aurait parlé dans l'émission. Souvent, nous journalistes, on a un invité politique en face de nous. Il incarne quelque chose et on l'emmène sur ses thèmes de prédilection. Ici, ce qui était intéressant, c'est que c'était transgressif: un écolo, on pouvait lui parler d'autre chose que d'écologie, un socialiste, autre chose que du social. 

Un regret? 

Ma petite frustration tient au fait que l'on a essayé de respecter la parité pour les auditeurs invités. Mais c'était compliqué: qu'on le veuille ou non, les femmes ont aujourd'hui encore plusieurs vies. Elles ont leur vie professionnelle qu'elles concilient avec la vie de famille. Et par ailleurs, il y a beaucoup d’autocensure aussi. Elles se disent : 'ce n'est pas pour moi'. C'est un regret. Par ailleurs, j'ai entendu certaines critiques sur le fait que l'on entendait les mêmes auditeurs, à plusieurs reprises. C'est vrai, mais en amont, il y a eu tout un travail avec les auditeurs, une petite formation sur comment formuler leurs questions, les petites ficelles du métier. On a voulu que le travail réalisé avec eux puisse mûrir en quelque sorte.

Bref, je pense que l'on a eu des rendez-vous intéressants, interactifs. Sans que ce ne soit le café du commerce. 


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A voir aussi: cette séquence de l'émission Medialog sur les Matins citoyens

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