Déboulonnage de statue : la RTBF "complice de vandalisme" ?

Le reportage sur une action antiraciste a beaucoup fait réagir
Le reportage sur une action antiraciste a beaucoup fait réagir - © RTBF

Dans la nuit de jeudi à vendredi, une équipe de la RTBF filme l’action de militants antiracistes. Ils dégradent au marteau et mettent à terre un buste de Leopold II à Auderghem. Dès le lendemain matin, des reportages sur cette action sont diffusés sur notre site internet, dans les journaux parlés, et puis dans les journaux télévisés. Ils ont suscité beaucoup de réactions d’une partie de nos publics nous reprochant, le plus souvent, d’être complice de vandalisme et de ne pas avoir averti la police. C’est loin d’être la première fois que la RTBF montre des actions illégales. Alors, un média est-il complice d’un acte de vandalisme qu’il filme et qu’il relate dans ses journaux d’information ?


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Légalement, pas complice

L’avocat pénaliste David Riban est très clair : aux yeux de la loi, non. Quelqu’un (journaliste ou pas) qui assiste à un acte illégal et le filme n’est pas complice. "Pour être complice, il faudrait avoir donné des instructions pour commettre ce délit ou avoir fourni du matériel", précise l’avocat. C’est l’article 67 du Code pénal.

Revoir le reportage consacré à l’action des activistes antiracistes dans le JT de 13h du 12 juin :

Un journaliste peut encore moins être considéré comme coauteur, c’est l’article 66. "Pour être coauteur, il faudrait avoir coopéré directement à l’exécution du délit ou avoir apporté une aide sans laquelle il aurait été impossible de le commettre. Dans le cas de ce reportage sur la statue de Leopold II, on n’est pas dans ce cadre-là. Le journaliste n’a pas commis le délit, n’a pas apporté d’aide, ne l’a pas commandité, n’a pas coopéré, n’a pas donné d’argent pour le faire. Au niveau pénal, il n’y a aucune responsabilité" tranche l’avocat.

Voilà pour la Loi. Mais les journalistes n’ont-ils pas une responsabilité morale qui aurait dû nous pousser à avertir la police sachant que le délit allait avoir lieu ?

Journaliste, pas juge ou policier

"Nous ne devions certainement pas avertir la police, non. Ça aurait été une faute", juge Sébastien Georis, journaliste à la RTBF. Il est l’auteur du reportage, c’est lui qui a assisté à cette action en pleine nuit. "Nous ne sommes ni des juges, ni des auxiliaires de police, ni des policiers, d’un point de vue déontologique, on ne peut pas dénoncer quelqu’un".

L’avocat David Riban va dans le même sens : "Le journaliste est protégé par le secret des sources. A moins que l’intégrité physique de quelqu’un soit en jeu, il n’a pas l’obligation de dénoncer un délit. Si on lui avait dit ‘je m’apprête à agresser quelqu’un’, là oui, comme n’importe quel citoyen, le journaliste à une responsabilité. S’il ne prévient pas la police, il y aurait non-assistance à personne en danger. On n’est pas dans ce cas de figure ici".

Fallait-il pour autant montrer cette action ?

Beaucoup de commentaires qui nous sont parvenus reprochent à la RTBF d’avoir offert de la visibilité à des actes de vandalisme. Philippe Paquet, par exemple, journaliste à La Libre Belgique, juge dans son journal que "cela devient problématique, quand la presse est littéralement convoquée pour donner du retentissement à des actes délictueux, a fortiori quand ceux-ci ne se justifient pas. Car il n’est pas nécessaire de filmer complaisamment des actes de vandalisme pour faire comprendre ce qu’était la colonisation ou rendre compte de la souffrance causée par le racisme".

C’est notre métier que de chercher à savoir qui sont ces activistes

Pour Sébastien Georis, l’auteur du reportage, filmer cette action c’était aller au plus près de ceux qui tiennent un discours qui porte pour le moment, c’est contribuer au débat public : "On a appris que cette action allait avoir lieu. Ça aurait été une erreur de ne pas aller la filmer. La question de la décolonisation de l’espace public et le déboulonnage des statues est au cœur de l’actualité. Il s’est passé des actions similaires récemment. C’est notre métier que de chercher à savoir qui sont ces personnes qui font cela. Quelles sont leurs motivations ? Est-ce que ce sont des casseurs ou des militants au discours construit avec une connaissance du sujet ? C’est de la curiosité journalistique saine. Quand on sait que des événements comme ceux-là se déroulent, on y va, on montre et on raconte, c’est l’essence de notre métier. Mais avec des balises !"

Des balises

La RTBF a déjà assisté et montré régulièrement des actions illégales. En décembre dernier, le vol ou la libération (selon le point de vue) de lapins d’élevage par des militants antispécistes ; en juin 2018, dans au centre fermé 127 bis ; en janvier 2019, le placardage de centaines d’affiches "Act for Climate Justice" sur des panneaux publicitaires en pleine nuit… Chaque fois la RTBF est prévenue à l’avance, par les organisateurs eux-mêmes ou par des sources que la rédaction sollicite pro activement. La décision de filmer, ou pas, ces actions se discute alors en équipe, à l’aune de plusieurs balises. Avant, pendant et après le reportage.

Personne en danger ?

Avant. "D’abord, on vérifie bien au préalable qu’il n’y aura pas d’atteinte à des personnes, qu’il n’y aura pas de risque pour une vie humaine, de risque de terrorisme, qu’il n’y aura d’usage d’arme ou d’explosif", insiste Jean-Pierre Jacqmin, directeur de l’Information de la RTBF.

Revoir le reportage sur l’action des activistes antispécistes dans un élevage de lapins dans le JT de 19h30 du 12/12/2019

Se pose alors la question de savoir s’il n’est pas possible de faire autrement. N’est-il pas possible de parler d’un sujet sans montrer des actions illégales ? "On aurait pu faire une interview classique", admet Isabelle Huysen, notre collègue qui a suivi les activistes antispécistes dans leur action de "libération" des lapins. "On aurait pu les interviewer le lendemain de leur opération dans un café mais j’avais envie de montrer jusqu’où ces gens étaient prêts à aller. De voir leur nombre, le genre de personnes que c’est, leur organisation, ça permet de comprendre. Ce n’est quand même pas rien de se réunir sur un parking en pleine nuit pour partir mener ce genre d’action et s’exposer à des amendes ou des petites peines de prison. Le montrer c’est autre chose que d’en parler".

Il faut donc s’assurer que la méthode apporte une plus-value à l’information pas simplement une dose de spectacle précise l’avocate Caroline Carpentier, spécialiste du droit des médias et membre du Conseil de Déontologie Journalistique : "Si l’information est d’intérêt général et qu’on ne pas peut l’obtenir autrement, on peut considérer que c’est une démarche journalistique légitime que d’aller à la source. Entendre la motivation de ces personnes, dans quel état d’esprit elles sont au moment de l’action, est-ce qu’elles font ça sur un coup de tête ? Est-ce qu’elles sont calmes et bien préparées ? Ce sont des informations qui ont de l’intérêt. C’est aller au cœur d’un discours d’une partie importante de la population qui manifeste son opinion pour le moment". Si une rédaction juge que cela apporte une plus-value, elle pourra alors décider d’assister et filmer l’action.

Ne pas se mettre soi-même dans l’illégalité

Pendant. Durant le tournage proprement dit, il y a aussi des balises. Il y a une grande nuance entre être témoin d’un acte illégal et se mettre soi-même dans l’illégalité, notamment en pénétrant dans une propriété privée. Dans le cas du reportage sur le déboulonnage de la statue, tout le tournage s’est passé sur la voie publique. Dans le cas de l’action antispéciste, Isabelle Huysen a filmé avant et après l’action proprement dite. Elle n’a pas suivi les activistes dans l’élevage, propriété de l’éleveur. "Nous en avons discuté avant avec ma hiérarchie, avec le service juridique de la RTBF et avons convenu que je resterais hors de la propriété privée".

Revoir le sujet sur une action de militants au centre 127 bis au cours de laquelle une équipe de la RTBF a été interpellée – JT de 13h du 20 juin 2018

La pratique montre que ce n’est pas une règle absolue pour autant. Une équipe de la RTBF a déjà suivi une action militante à l’intérieur du centre 127 bis, une autre a déjà suivi une action de Greenpeace à l’intérieur de la base militaire de Kleine-Brogel. "Quand on nous interdit de rentrer, ça ne veut pas dire qu’on ne rentrera pas mais on sait les impacts que ça peut avoir", explique Jean-Pierre Jacqmin. "Il peut arriver que pour les besoins de l’information, on décide de suivre des activistes dans leur action sur une propriété privée".

Pas une libre antenne pour les activistes

Après. Et puis au montage, dans la manière de présenter l’information le journaliste a une responsabilité. A cet égard, plusieurs observateurs regrettent qu’en montrant de tels actes sur ses antennes, la RTBF leur donne de la légitimité.

Au contraire, juge Sébastien Georis, il existe une série de garde-fous. "Il faut montrer ces actes pour ce qu’ils sont. Il faut dire et rappeler que c’est illégal" insiste l’auteur du sujet. Il faut rappeler ce que risquent ces personnes en infraction. Et puis, il faut donner un contrepoint". Dans ce cas, la parole a été donnée au Bourgmestre de la commune où ont eu lieu les faits, et qui les condamnait. Dans le cas de l’action antispéciste, l’éleveur de lapins a été sollicité, il a renvoyé vers sa fédération qui s’est exprimée dans le reportage. "Il ne s’agit donc pas d’offrir une libre antenne à des personnes qui se mettent dans l’illégalité. On témoigne d’un fait de société et les propos sont encadrés, contextualisés, c’est ça notre métier".

Un journaliste peut témoigner d’un fait sans le cautionner, le valider ou le juger

Sur ce point, Caroline Carpentier, avocate, précise : "Un journaliste ne doit pas s’approprier le discours des activistes qu’il filme. Mais s’il n’endosse pas leurs propos servilement, il peut parfaitement être présent, témoigner d’un fait, y compris illégal, sans pour autant le cautionner. Le journaliste est un témoin qui relate une réalité".

La caméra, miroir grossissant ?

Autre critique, filmer ces évènements les encouragerait, voire les susciterait. Ces activistes n’ont-ils pas fait cela "pour la caméra" se demande un internaute sur notre page Facebook ? Ou n’ont-ils pas été plus loin qu’ils ne l’auraient fait sans la présence de la presse ?

"Non, pense Jean-Pierre Jacqmin le directeur de l’Information de la RTBF, des statues tombent partout dans le monde depuis 15 jours et tomberont encore. La RTBF n’a pas provoqué cette action. Elle avait lieu et nous l’avons filmée. Il n’y a pas eu plus d’actions de ce genre depuis notre reportage. C’est un fait. Et c’est un fait que nous devons, me semble-t-il, rapporter et expliquer".

A noter que la RTBF n’a pas reçu autant de réactions après d’autres reportages montrant des actions illégales. La RTBF a été peu (ou pas) interpellée sur le fait de donner la parole à des personnes qui se mettent en infraction. Au-delà de la méthode, c’est donc probablement le sujet qui fait particulièrement réagir cette fois-ci.


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