"De mauvais goût, offensant"? Pourquoi la rédaction a choisi de parler de la mort sous l'angle écologique

" De mauvais goût, offensant, opportuniste " ? Voici pourquoi la rédaction a choisi de parler de la mort sous l'angle écologique
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" De mauvais goût, offensant, opportuniste " ? Voici pourquoi la rédaction a choisi de parler de la mort sous l'angle écologique - © Tous droits réservés

C’est une séquence qui n’est pas passée inaperçue. Ce premier novembre, jour de la Toussaint, le JT a diffusé une clef de l’info comparant l’impact écologique de l’inhumation par rapport à celui de la crémation. Présente en studio, la journaliste commentait des infographies précisant l’émission de CO2 pour chacune de ces pratiques et détaillant les diverses sources potentielles de pollution (teinte et vernis du cercueil, tissus, stèles, plombages dentaires…). Des informations basées sur une étude des Services funéraires de Paris, précisait-elle. "Même morts, nous polluons", pouvait-on lire sur un écran derrière le présentateur.


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Certains téléspectateurs n’ont pas tardé à réagir, via Facebook ou par mail à la médiation. Extraits. "Scandalisé par le passage sur la pollution générée par les cadavres", écrit par exemple Paul B. "C’est une honte de culpabiliser les gens de cette manière". "Vous êtes tellement influencés par l’écologisme que vous en arrivez à faire un sujet sur la pollution des ‘morts’. Et pourquoi pas celle des naissances tant que vous y êtes ?", s’insurge Arnaud H. "C’est purement opportuniste de la part de la RTBF et offensant par rapport à un choix unique et individuel" estime Alain C. "C’est la première fois que je réagis à un reportage. J’ai 39 ans. Mais là, c’est trop", expose pour sa part P.M. "Tout le reportage inculquait une sorte de mauvaise conscience du citoyen, sur un sujet particulièrement intime. Et de surcroît, le choix du graphisme (digne d’Halloween) pour représenter le corps du défunt était tout simplement inadapté". Bref pour elle, un sujet "choquant et de mauvais goût". "D’un très mauvais goût, d’autant plus un soir de Toussaint", abonde Martine J. "C’est un manque de respect des morts et des vivants endeuillés".

Revoir la séquence : 

Alors, pourquoi avoir choisi d’aborder ce thème-là, ce jour-là et de cette façon-là ? Que répondre aux critiques des téléspectateurs qui nous ont écrit ? Je suis allée poser ces questions aux collègues directement et principalement impliqués. Avec quelques jours de recul, et au vu des réactions suscitées chez une partie du public, quel regard portent-ils aujourd’hui sur ces choix ?

Comment ce sujet a-t-il été choisi ?

Il s’agit d’une décision collégiale, prise lors d’une réunion à laquelle participaient des managers, des représentants de la TV, de la radio, du web, des régions… L’idée avait été suggérée au présentateur du JT Laurent Mathieu par un journaliste qui avait lu un article à ce sujet sur un site d’info français (France inter).

"Tout le monde a trouvé ça intéressant parce que tout le monde a été surpris par cette info dont on parle peu", explique Laurent. "On a décidé de façon assez unanime de le faire parce que ça permettait de traiter la Toussaint de façon un peu différente et justement de ne pas faire le marronnier habituel – ce qu’on nous reproche aussi assez souvent, de toujours faire les mêmes sujets".

Les marronniers, ce sont ces sujets qui reviennent régulièrement dans l’info et pour lesquels la rédaction tente régulièrement de trouver des angles originaux, différents. Nous abordions déjà ce thème dans cet article INSIDE. Cette année, pour la Toussaint, l’éditeur Gérald Vandenberghe avait aussi par exemple demandé une séquence plus intime à propos du dialogue que les gens ont avec la personne qu’ils vont visiter au cimetière.

Le jour J, le sujet sur l’impact écologique de l’inhumation et de la crémation, validé, est confié à la journaliste Danielle Welter. "Au début, j’étais un peu étonnée", dit-elle. "Puis, en lisant l’étude des Services funéraires de Paris, je me suis dit que c’était intéressant. Pourquoi ne pas en parler ?"

On a voulu désamorcer, ça ne se fait quasi jamais

L’équipe a malgré tout conscience du caractère délicat de ce thème un jour de Toussaint. "Soyons clairs, depuis le début je savais qu’il y aurait une polémique avec cette clef de l’info", confie Gérald. "Dès qu’on parle de la mort autrement qu’au travers de la peine que ça peut représenter, au travers de la douleur, de la symbolique c’est toujours potentiellement polémique. Parce que quand on vit en deuil, l’écologie ce n’est pas le plus important donc on est en décalage par rapport à ça".

En concertation avec l’éditeur, la journaliste réfléchit donc à une manière de mettre cette information en perspective. "On a voulu désamorcer, ça ne se fait quasi jamais", explique Danielle. Décision est prise de terminer son intervention en plateau par ces mots : "Ces chiffres, ils sont étonnants, déroutants ; ils peuvent être choquants ; ils sont surtout dans l’air du temps. Remettons les choses à leur place, ils ne seront évidemment jamais la première préoccupation lors d’un deuil."

Pour une partie du public, cette précaution n’était pas suffisante. Fallait-il en dire plus ? "Je peux accepter qu’on dise qu’on ne l’a pas 'assez' dit. On se dit ‘attention il faut éviter l’écueil' et puis boum on va dedans", répond Gérald. "J’admets qu’on n’a peut-être pas fait suffisamment. On a raté notre coup quelque part". "Mais si on en ajoute de trop, alors autant ne pas traiter le sujet", estime Danielle. "Il ne faut pas être tout le temps dans l’émotionnel". "Aurait-on dû prévenir qu’on allait aborder un thème un peu tabou ?", s’interroge pour sa part Laurent. "Honnêtement, je n’ai pas la réponse. Je n’ai pas l’impression d’avoir manqué de respect aux morts ou à quoi que ce soit…"

Mais des précautions supplémentaires auraient-elles vraiment suffi à éviter de choquer cette partie du public qui a réagi ? Ce n’est pas sûr, pour Gérald. "Je pense qu’il y a aussi des gens qui resteraient choqués par principe par le fait qu’on ait choisi cet angle-là. Ceux-là, je n’arriverai pas à les rassurer. Certaines personnes n’ont pas envie de parler de la mort de cette façon."

La mort, un sujet tabou ?

"Ce n’est jamais agréable de choquer", souligne le présentateur du JT. "Ça m’embête qu’il y ait des réactions comme ça, que des gens se soient sentis heurtés. Mais ce n’est pas parce que des gens ont une sensibilité particulière qu’on doit s’empêcher de traiter le sujet. Le but n’est pas non plus de culpabiliser les gens. Mais si on doit arrêter de faire des sujets qui sont susceptibles de culpabiliser certaines personnes, je crois qu’à un moment on ne fait plus de sujets du tout. Il y a un argument dangereux qui va à l’encontre du journalisme."

"Quand une question est taboue pour certaines personnes, est-ce qu’on doit éviter de la traiter ? Je crois que ça pose cette question-là", poursuit Laurent. "Moi je pense qu’il faut pouvoir en parler. Je revendique le droit de pouvoir parler de choses qui peuvent choquer certaines personnes si on estime qu’il y a une information derrière qui est pertinente". Ce qui, insiste-t-il, ne doit pas empêcher de "réfléchir à comment on aurait pu faire autrement pour que ça choque peut-être moins".

Le choix des images

Les infographies n’ont-elles pas également joué un rôle dans la façon dont le sujet a été perçu ? Certains téléspectateurs l’ont en tout cas relevé. On pouvait y voir un vampire dans un cercueil, un crâne fleuri, des couleurs orangées dans l’esprit d’Halloween… Des images dont la perception dépend (là aussi) forcément de la sensibilité de chacun.

En tout cas, l’idée derrière ce choix était d’éviter le côté sinistre et morbide, d’apporter un peu de légèreté et de recul, de "dédramatiser" explique l’équipe. Pour l’infographiste en charge de la séquence, Cristian Abarca, il fallait répondre à plusieurs impératifs. Dédramatiser, mais aussi être rapide (car les délais de production sont serrés) et être efficace (clair, concis et précis). Or les images à disposition ne réunissaient pas toutes les conditions. "Je n’avais que des photos de tombes et de cimetières dans les images gratuites auxquelles on a accès", expose-t-il. "Pas de belles images, peu d’éléments graphiques… Le sujet n’était déjà pas très fun. Avec des images de cercueils, ça devient vite assez glauque". Il décide alors de se tourner vers les illustrations qui font penser à Halloween, mais aussi au film Coco de Disney ainsi qu’aux squelettes mexicains.

"L’intention n’a pas été de choquer. Je peux le concevoir mais en même temps, c’est un JT, c’est pédagogique, explicatif. Si quand on parle de la mort, il faut mettre les mêmes images mortuaires glauques… A un moment donné, quoi qu’on fasse de toute façon on va choquer quelqu’un", estime-t-il. Tout comme le texte de la séquence, les images avaient été vues et validées avant leur diffusion, sans être jugées choquantes.

Un thème dans l’air du temps

Pour terminer, revenons sur l’autre grande critique qui transparaît dans les réactions : ce soupçon que la rédaction a voulu surfer sur un thème en vogue, l’écologie, par opportunisme. "C’est un thème qu’on rencontre dans tous les domaines", réagit Danielle, "pourquoi pas dans celui de la mort ?"

Mais pour une partie du public, justement, notre info "en fait trop" sur ce thème, décliné à toutes les sauces… "L’écologie, qu’on le veuille ou non, qu’on soit d’accord ou pas, elle est partout dans le débat public aujourd’hui", contextualise Laurent. "Il y a eu des marches, on a vu le résultat des élections, Greta Thunberg… Forcément on applique cette problématique hyper présente dans l’actualité à des événements comme la Toussaint.

"Les Etats-Unis viennent de quitter l’accord de Paris", abonde Gérald, l’éditeur. "C’est dans l’air du temps mais ce n’est pas un phénomène de mode, ça a un impact global, ça touche des gens partout dans le monde. C’est un thème certes porteur mais qui crève les yeux aussi. On ne peut pas passer à côté. Parler de la mort sous cet angle-là, on peut le faire. Je n’ai pas l’impression d’avoir cherché l’audience à tout prix."

Aujourd’hui, des gens plaident pour que la Wallonie autorise l’humusation (le retour du corps en pleine terre en vue d’une forme de compostage, dans le cadre d’une démarche écologique). Une séquence à ce sujet a été diffusée dans le JT du lendemain, le 2 novembre. Elle avait été décidée à la même réunion que celle dont on parle ici (parmi bien d’autres). Pour l’équipe, il s’agit d’un fait de société qui rend d’autant plus pertinente l’explication sur la pollution liée aux pratiques funéraires.

"On ne le fait pas par opportunisme, on le fait parce que c’est notre job justement de sentir quelles sont les grandes problématiques qui parcourent la société. Je n’y vois pas d’opportunisme, j’y vois le travail du journaliste", conclut Laurent. Qui souligne aussi un paradoxe : "Si on fait une séquence sur les morts qui polluent, on nous reproche de culpabiliser. Si on fait une séquence sur les navires de croisières mais qu’on ne précise pas que ça pollue, on nous reproche de ne pas le préciser. Il y a des sensibilités différentes".

L’exemple des navires de croisière est récent. Mais il y en a de nombreux autres. A la rédaction, comme au service de Médiation, on constate aujourd’hui que le thème de l’écologie suscite dans le public des réactions aux antipodes les unes des autres.


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