Crise climatique : peut-on sortir de l’info-déprime ? La réponse du journalisme dit "constructif"

Ça y est, on va tous mourir. On est cuit, au sens figuré et peut-être bientôt au sens propre. Sur notre site info, on vous l’a dit : la Terre pourrait carrément ne plus être habitable en 2500 et d’ici là, nous-mêmes, nos enfants et nos petits-enfants vont souffrir. L’angoisse.

Si vous avez trouvé la couverture médiatique de la crise sanitaire anxiogène, imaginez ce que pourrait être celle de la crise climatique – peut-on d’ailleurs parler de crise ? N’est-ce pas plutôt une dégringolade inexorable au fond d’un fossé (un précipice) aux parois trop lisses pour remonter ? (Ok, là j’en rajoute un peu – quoique, mais vous allez comprendre).


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Les médias ont un grand pouvoir : celui de vous plomber pour la journée, ou de vous plomber tout court, comme ce début d'article. De quoi vous passer l’envie de vous informer – dégât collatéral. Et pourtant, n’est-ce pas notre rôle, ne dit-on pas que le journaliste doit "porter la plume dans la plaie"? Rapporter les dysfonctionnements, les problèmes, les "trains qui arrivent en retard plutôt que ceux qui arrivent à l’heure"?

Certes. Mais pas que. Voilà en résumé ce que soutient le courant du "journalisme constructif", porté chez nous par l’association New6s. Une vision qui influence diverses rédactions du pays dans leurs choix éditoriaux, et qui est de plus en plus présente à la RTBF.

Cette semaine, vous allez d'ailleurs voir fleurir ce logo à la RTBF comme dans d'autres médias : c'est le logo conçu pour attirer votre attention sur cette approche spécifique de l'actualité.

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Mais de quoi parle-t-on exactement quand on parle journalisme constructif? Yasmine Boudaka de New6s revient ici sur ses grands principes, appliqués au thème du changement climatique.

"A mon sens, faire du journalisme constructif, c’est être conscient de la responsabilité, dans les sujets d’info qu’on répercute, de l’impact qu’on a", explique-t-elle. "Et du coup se poser la question de l’impact qu’on veut avoir, du rôle qu’on veut jouer par rapport à ce fait de société. Se demander comment on veut parler du changement climatique par exemple". Et donc éventuellement décider, comme à la RTBF, qu’on ne veut pas se limiter aux constats anxiogènes mais bien continuer à les aborder sans s'en contenter.

Yasmine Boudaka distingue quatre axes principaux pour une approche qui pourrait être considérée comme constructive (à vous de juger à quel point ces axes vous semblent suivis dans notre traitement de l'info) :

  • La vision équilibrée de la société : "Il y a des choses dysfonctionnelles et il faut en parler mais il y a aussi, en ce qui concerne la crise climatique, des choses qui peut-être fonctionnent : pourquoi ne pas mettre l’accent dessus, voir quels sont leurs impacts ?"
  • Parler des perspectives et des solutions
  • Chercher la nuance : "Ce qui signifie bien contextualiser, chercher des angles moins faciles que ceux qu’on a l’habitude d’aborder."
  • Veiller à la manière dont on traite l’info dans sa globalité : "Tant le ton, que les mots ou les illustrations comptent".
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Cette photo d’un ours polaire tout seul sur son morceau de banquise vous fait quel effet ? On a beaucoup vu ce type d’image symbolique mais elle peut induire l’impression que le changement climatique est un problème lointain, qui menace quelques grandes espèces. Dans une perspective constructive, on ne s’interdira pas de l’utiliser mais on réfléchira davantage à la pertinence de ce choix.

Et puis, en ce qui concerne le choix des mots, aviez-vous remarqué que j’ai titré "crise climatique" et non "changement climatique"? Est-ce un détail pour vous ? Pas pour The Guardian qui a mené une réflexion approfondie sur ces questions et qui a opté pour un choix de vocabulaire réfléchi : "Il faut être clair et précis", justifiait la rédactrice en chef. "Ce dont parlent les scientifiques est une catastrophe pour l’humanité", ce qui n’est pas reflété selon elle par le terme "changement", trop doux. Le terme "négationniste de la crise climatique" est également privilégié par rapport à "climatosceptique". Pas (encore ?) de décision de ce type à la RTBF.

A la rédaction, on réfléchit par contre beaucoup sur les angles des sujets climatiques, dans la perspective entre autres de la COP26 début novembre, et sur la mise en valeur de "solutions", à côté des sujets sur les mobilisations ou les constats. Mais choisir de parler des solutions soulève aussi des questions : quand on montre une initiative de type "solution" dans une entreprise, ne risque-t-on pas de faire un sujet un peu "pub"? Et si on se concentre sur les initiatives locales de citoyens, ne risque-t-on pas de passer à côté de la dimension structurelle du problème ?


►►► A lire aussi sur Inside : "Ras-le-bol de l'info qui déprime : parler des solutions, c'est encore du journalisme?"


"Les médias ont beaucoup mis en valeur les initiatives individuelles, la part du colibri que chacun peut faire", estime à ce sujet Yasmine Boudaka. "Est-ce que maintenant, en tant que média, il faut continuer à faire ça, ou évoquer des initiatives plus collectives qui auront un autre impact par rapport à la problématique ? Ça peut être une des pistes. Ou alors, s’il n’y a pas d’initiative particulière, poser la question : et si on faisait autrement ?"

Toujours avec, idéalement, une attention portée à la mise en perspective, à la contextualisation, pour ne pas aboutir à donner l’impression que tout est aussi simple que sur cette photo, grosso modo.

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© anatoliy_gleb

"Le journalisme constructif pourrait être l’une des solutions pour ramener les gens à s’informer", ajoute Yasmine Boudaka. "Je pense que c’est important dans les démocraties qu’il y ait un journalisme de qualité qui emporte l’adhésion du public. En démocratie, on appelle les médias 'le quatrième pouvoir' et pour qu’ils puissent encore jouer ce rôle, il faut qu’il y ait une confiance entre le public et les médias".

Ce à quoi cette approche "constructive" pourrait contribuer soutient New6s, rejoignant l’analyse qui peut en être faite en rédaction. Une approche qui est donc davantage mise en pratique que par le passé, sans être l'unique approche en vigueur - les grilles de lecture de notre traitement de l'actualité sont donc également multiples.


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : là. Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.


Revoir ce reportage du JT consacré à une initiative pour sensibiliser les enfants au changement climatique (6 septembre 2021) :

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