Coronavirus : les 5 ingrédients d'une (très) bonne histoire médiatique

Pékin, en ce mois de février. D'habitude bondées, les rues de la mégalopole sont désertes.
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Pékin, en ce mois de février. D'habitude bondées, les rues de la mégalopole sont désertes. - © BELGA/AFP

►►► Cet article a été publié le 18 février 2020, lorsque l'épidémie de Covid-19 était encore circonscrite à l'Asie.

Des rues désertes et des stations de métro vides, des masques sur chaque visage, des hôpitaux bondés, sans parler d’un bateau de croisière en quarantaine au large de Tokyo : les images et récits qui nous parviennent de Chine – et désormais du Japon – frappent les esprits.

"On se croirait dans un film de science-fiction. Pour moi, c’est du niveau de Fukushima, nous dit Mehdi Khelfat, responsable de l’information internationale de la RTBF. On est face à un danger un peu mystérieux, qui permet un storytelling incroyable."

C’est une évidence : l’épidémie de coronavirus est d’intérêt public et mérite une large couverture médiatique. Mais il est tout aussi clair qu’elle contient des éléments narratifs aux ressorts quasiment cinématographiques. Indépendamment des conséquences parfois dramatiques de cette épidémie, c’est sur cet aspect que nous nous penchons ici.

Quels sont les ingrédients qui font du coronavirus une histoire prisée des rédactions ? Deux spécialistes du discours médiatique se sont penchés sur cette question pour nous.

1. Un scénario et une intrigue en béton

"C’est un récit qui s’accompagne d’images très parlantes, entame Grégoire Lits. Des images qu’on a l’habitude de voir dans un film de science-fiction ou apocalyptique, mais absolument pas dans la réalité", analyse ce professeur à l’école de communication de l’UCLouvain.

Nombreux sont donc ceux à s’être laissé aller à l’exercice de la comparaison. Si certains observateurs font le rapprochement avec le film Alerte ! (1995), dans lequel Dustin Hofmann campe un scientifique chargé d’éradiquer un virus mortel transmis à l’homme par un singe africain, ce sont surtout les points communs entre l’actuelle épidémie et le film Contagion qui sautent aux yeux. Dans ce film de 2011, le réalisateur Steven Soderbergh frôle la réalité.

Le pitch de Contagion ? Une femme d’affaires américaine qu’interprète Gwyneth Paltrow revient au pays, après un voyage à Hong Kong. Elle décède rapidement, des suites d’un mystérieux virus contracté sur un marché chinois. MEV-1, de son petit nom, a été transmis à ce "patient zéro" par un animal.

Près de dix ans après sa sortie en salle, Contagion est bluffant de réalisme. A tel point que le coronavirus Covid-19 l’a replacé dans la catégorie des films les plus populaires sur des plateformes de diffusion telles que Netflix et iTunes.

2. Du suspense

Un bon film, c’est aussi du suspense. L’épidémie de coronavirus est source de "plein de rebondissements qui rendent la chose intéressante à raconter", résume Laura Calabrese, qui enseigne l’analyse de discours et la communication à l’ULB.

Une fois sorti de Chine, le Covid-19 a engendré de nombreuses nouvelles questions.

Les ressortissants belges rapatriés de Wuhan sont-ils contaminés ? Comment se déroulera leur quarantaine ? Une partie de la population belge sera-t-elle à terme touchée ?

Au fil de la propagation du virus, le récit s’est diversifié, au niveau belge comme international : à terme, quelle partie du monde sera touchée ? Qui sera épargné ? Et la saga de ces 3700 personnes bloquées sur un navire en quarantaine, comment s’achèvera-t-elle ? Autant de questions qui animent les rédactions du monde entier.

Journal télévisé 16/02/2020

La temporalité échappe complètement aux journalistes

"Lors d’une manifestation, d’une grève ou d’une explosion, la narrativité dépend de facteurs purement humains, explique Laura Calabrese. Les journalistes voient quand et comment cela peut s’arrêter, ils perçoivent l’issue, le bout du tunnel. Ici, la narrativité est très particulière, la temporalité dépend de facteurs qui échappent complètement aux journalistes. C’est ce qui fait que l’événement peut s’étendre dans la durée, contrairement à d’autres qui s’épuisent vite", estime l’experte de l’ULB.

 

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3. Des personnages attachants

Un bon film, c’est encore des personnages qui suscitent l’empathie. Voilà aussi pourquoi le coronavirus continue de tenir le haut de l’affiche un mois après le début de sa médiatisation.

"Si on analyse les récits médiatiques qui restent longtemps dans l’actualité, explique Grégoire Lits (UCL), ce sont ceux qui parviennent à créer des personnages qu’on va suivre, auquel on va éventuellement s’attacher."

On a déjà évoqué le cas de ces passagers qui pensaient vivre une paisible croisière sur le paquebot Diamond Princess, mais ce n’est pas le seul.

Si un réalisateur décide de relater dans quelques années l’histoire de l’épidémie qui nous occupe, il y a fort à parier que le docteur Li Wenliang apparaîtra en bonne place au casting.

Cet ophtalmologue de Wuhan, décédé début février du Covid-19, avait vainement tenté d’alerter les autorités sanitaires chinoises de premiers cas d’un virus inconnu dans son hôpital.

La mort de ce "médecin martyr", lanceur d’alerte, à seulement 34 ans, a fortement ébranlé la population chinoise.

4. Un virus chinois

Les deux termes comptent ici. L’un renvoie à la nature de la menace, l’autre à son origine. D’abord, il y a ce virus, par nature intangible, incontrôlable, qui se propage de manière aléatoire et en l’absence de tout vaccin.

"Cela réactive des peurs très présentes depuis longtemps dans nos sociétés, décode Grégoire Lits (UCL). Les grandes pestes du Moyen-Âge, c’est quelque chose de très présent dans l’imaginaire collectif."

Il y a ensuite l’épicentre de l’épidémie : Wuhan, en Chine. "Nous ne sommes pas face à un événement purement sanitaire, souligne Laura Calabrese (ULB). Il y a dans ce cas-ci une dimension politique qui s’ajoute : le fait que le pouvoir chinois, qui exerce la censure et contrôle très fort l’information, a caché des informations et mis en danger ses propres citoyens et la population mondiale." Cela a évidemment influencé les médias dans l’ampleur de la couverture à accorder à l’épidémie.

5. Une menace globale

La professeure de l’ULB lie aussi l’intérêt médiatique à l’aspect mondial de l’épidémie. "Tous les événements globalisés ont un intérêt particulier car il y a énormément de ramifications. C’est un terrain propice à raconter plein d’histoires ", fait remarquer Laura Calabrese.

"Les problèmes globaux, c’est assez rare, enchaîne son confrère Grégoire Lits (UCL). Ce risque de pandémie, c’est un récit qui parle de ce qu’est un monde globalisé. Pour les médias, c’est très dur de rendre compte de la globalisation. Ici, c’est une manière concrète d’en parler. C’est pour cela que ça suscite de l’intérêt. "

 

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