Coronavirus : la RTBF en fait-elle trop ?

Au JT comme en radio ou sur le web, "la RTBF essaye de garder la mesure", assure Jean-Pierre Jacqmin, directeur de l'Information.
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Au JT comme en radio ou sur le web, "la RTBF essaye de garder la mesure", assure Jean-Pierre Jacqmin, directeur de l'Information. - © RTBF

"Pas de panique à propos du coronavirus" : c’est avec ces mots que François De Brigode ouvrait son JT de 19h30 ce lundi 2 mars, alors que les premiers cas se confirmaient en Belgique. Un appel à ne pas s’emballer et à relativiser que la RTBF multiplie sur toutes ses plateformes, y compris dans l’émission spéciale diffusée mercredi soir sur la Une.

Pourtant, au sein de nos publics, certains nous reprochent un traitement anxiogène de l’épidémie. Sur les réseaux sociaux ou parmi les réactions que reçoit le service médiation de la RTBF, transparaît souvent l’idée que les journalistes entretiennent volontairement et inutilement la peur, même si "le nombre de réactions reçues est proportionnellement très faible par rapport à l’ampleur de notre production sur le coronavirus", nuance Louise Monaux, la médiatrice de la RTBF.

"Pourrait-on enfin cesser de paniquer inutilement pour le coronavirus ?" nous interroge Christian B. Pour Michèle B., les médias créent "une psychose inutile."

Puis, il y a ceux qui manient l’ironie, comme Thierry D. : "Je commence à tousser… Vous pensez que j’ai droit à un reportage ?Non, Thierry, désolé, pas de reportage en vue… Par contre, voici quelques explications sur nos choix éditoriaux. Les débats qui traversaient déjà la rédaction lors de l’apparition du Covid-19 en Chine prennent aujourd’hui plus d’ampleur, depuis la propagation du virus en Belgique.

La RTBF essaye de garder la mesure

Alors, dans ce dossier, les journalistes de la RTBF cèdent-ils à la tentation d’en "faire trop" parce que c’est une "bonne histoire médiatique"? Tombent-ils parfois dans le sensationnalisme ? Le Directeur de l’Information ne le pense pas : "la RTBF essaye de garder la mesure", assure Jean-Pierre Jacqmin.

Un équilibre subtil à trouver, d’abord en termes de place accordée au coronavirus. "Le jour de la rentrée après les vacances de carnaval, c’est vrai que nous avons fait 14 minutes dans notre journal télévisé, analyse Jean-Pierre. Mais d’autres médias ont fait 30 minutes."

Quel est le bon "dosage", comment éviter de "surdimensionner" l’événement ? Le défi concerne particulièrement notre rédaction web, confrontée à un flot incessant de dépêches d’agences qu’il faut passer à l’entonnoir.

"On publie beaucoup sur le coronavirus, mais on ne publie pas tout ce qu’on reçoit", nous expliquait déjà Julie Calleuw, journaliste et éditrice du site info de la RTBF, alors que le virus n’était pas encore arrivé en Belgique. Au rythme de plusieurs nouveaux articles par jour, la décision a été prise de les réunir dans un dossier, accessible en page d’accueil du site.

Effrayer, ce n’est en effet pas notre objectif. "Notre couverture se doit d’être sereine, sans aucun alarmisme face à l’arrivée de plusieurs cas de coronavirus en Belgique", précisent d’ailleurs à ce propos des consignes adressées par la direction de l’info à tous ses journalistes par mail. "Cette volonté d’éviter tout propos sensationnaliste et alarmant est valable pour les titres, les chapeaux et les textes sur toutes nos plateformes", peut-on encore y lire.

Mais, a contrario, les journalistes du service public sont-ils là pour rassurer leur audience ?

Jean-Pierre Jacqmin n’utiliserait pas ce terme-là. "Je dirais plutôt informer, expliquer, répondre à leurs interrogations, explique le chef de la rédaction. On doit interpeller les autorités publiques pour voir si elles gèrent cette crise convenablement. Et peut-être aussi interpeller ceux qui mettent un peu le feu en fermant très vite une école, ou en annonçant des centaines de milliers de cas à venir. Ceux-là, il faut les mettre en face de leur responsabilité sociale parce que c’est facile de balancer des informations comme celles-là."

On met en évidence les conseils pratiques

Faire la chasse à l’alarmisme, et fournir à la place des informations utiles, pratiques et constructives : c’est une autre demande formulée par certains au service médiation de la RTBF. "Au lieu de nous bassiner avec la contagion possible, nous dit Izabel G., pourriez-vous communiquer sur les possibilités de booster son immunité ? "

Guider concrètement ses publics dans leur gestion quotidienne de cette crise sanitaire, c’est ce que tente de faire de plus en plus la rédaction, et particulièrement sur le site info de la RTBF.

"On met en évidence les conseils pratiques, explique Xavier Lambert, journaliste et éditeur du site. Notamment grâce à une infographie qui répond aux 10 questions les plus fréquentes et qui se trouve dans tous les articles." Tout en continuant à livrer les informations que nous récoltons sur l’épidémie et ses conséquences sanitaires et économiques, ici et dans le monde, ce qui peut inévitablement être anxiogène.

Ne pas participer à un décompte morbide

Autre question très concrète pour les journalistes ces jours-ci : devons-nous donner les chiffres des nouvelles contaminations chaque jour ?

Tout est question de timing selon le Directeur de l’information de la RTBF. "Quand c’est la rentrée après les vacances de carnaval, quand il n’y a pas encore de cas en Belgique alors qu’il y en a partout autour de nous, c’est normal de dénombrer les premiers cas, explique Jean-Pierre Jacqmin. Après, s’il se confirme que c’est une épidémie à peine plus grave que la grippe, on va certainement ralentir ce décompte un peu morbide dans les jours qui viennent."

A noter que désormais, chaque jour à heure fixe, les autorités belges communiquent le chiffre des nouvelles contaminations. Un dispositif transparent qui contribue sans doute à calmer le jeu dans les rédactions.

La volonté de "ne pas verser dans le catastrophisme" se traduit aussi, selon Xavier, par "la mise en évidence des bonnes nouvelles : désormais, on ne parle plus seulement du nombre de contaminations, mais aussi du nombre de guérisons", nombre qui figure parfois dans les titres.

Il faut continuer à regarder ce qui se passe ailleurs

"La rédaction doit être à la hauteur de l’enjeu, dans de justes proportions, résume Jean-Pierre Jacqmin. C’est une crise sanitaire, on en a vécu d’autres, il faut continuer à regarder ce qui se passe ailleurs."

Garder un œil sur les autres dossiers belges et internationaux : voilà qui renvoie à une autre préoccupation de nos publics.

"Pourrait-on avoir des nouvelles de la formation du futur gouvernement fédéral ?" nous interpelle Jean-Claude F. " Il y a d’autres choses très importantes qui se passent dans le monde", nous rappelle​Michèle B.

"Le monde ne va pas s’arrêter avec le coronavirus", convient largement Jean-Pierre Jacqmin. Parce que l’épidémie ne durera qu’un temps. Parce que le monde continue à évoluer pendant ce temps-là. Et parce que certains acteurs profitent de l’attention extrême accordée au coronavirus pour faire avancer d’autres dossiers sensibles.

"Le Parlement français qui veut faire passer la loi sur les retraites, au moment où l’attention du monde entier est ailleurs, est-ce si innocent que cela ?", interroge le Directeur de l’Information de la RTBF.

 

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