Conseil National de Sécurité : pourquoi on vous annonce certaines mesures AVANT leur officialisation ?

Avant la conférence de presse, certaines mesures ont déjà fuité dans la presse
2 images
Avant la conférence de presse, certaines mesures ont déjà fuité dans la presse - © RTBF

Le Conseil National de Sécurité se réunit à 14h30. La réunion n’a pas encore commencé, pourtant, depuis mercredi déjà certains médias, dont la RTBF, vous informent des mesures qui sont en discussion et pourraient être confirmées par la Première Ministre cet après-midi. Et c’est comme ça avant chaque Conseil National de Sécurité : les médias anticipent certaines annonces, souvent avec beaucoup de certitude.

Cela interpelle certains sur notre page Facebook : "Elle sert à quoi cette réunion si les décisions sont déjà prises, et en votre possession ?" nous demande Jennifer J. en dessous de l’article publié le mercredi 15 avril à 12h45, soit cinq heures avant la conférence de presse du dernier Conseil National de sécurité. "On demande de l’info, pas des spéculations sur ce qui pourrait/pourra/sera… peut-être." rappelle Jeannic L., "Ils sont forts les médias. Ils ont des espions chez les scientifiques et ont recours à madame Soleil pour savoir ce qu’ils vont décider" ironise Marcello D. M.

L'annonce, plusieurs heures en avance, de certaines mesures ont beaucoup fait réagir sur notre page Facebook

" On ne publie que si c’est béton "

Alors, la RTBF joue-t-elle à Madame Irma en essayant de deviner ce que les gouvernements vont annoncer quelques heures plus tard, au risque de se perdre en conjectures ou, pire, d’annoncer à tort des mesures qui ne verront pas le jour ? "Non" répond fermement Thomas Gadisseux, Responsable Editorial Politique de la RTBF et lui-même souvent présent en plateau télé ou radio pour commenter les nouvelles mesures avant ou après leur annonce, comme lors du Journal de 13 heures de ce jour. "Lorsque nous annonçons des mesures à l’avance, c’est béton. Nous sommes absolument certains qu’elles sont déjà validées politiquement et seront annoncées telles quelles. C’était le cas, la semaine dernière avec la réouverture des magasins de bricolage et les pépinières par exemple, on était en mesure de l’affirmer. En revanche, la possibilité d’organiser à nouveau des visites dans les maisons de retraite, ça, ce n’était pas clair avant la conférence de presse, nous ne le savions pas. Je l’avais entendu circuler en coulisses mais je n’étais pas certain que la mesure serait adoptée. Je n’ai jamais donné cette info à l’antenne". Il ne s’agit donc pas d’émettre des hypothèses sur ce qui pourrait être annoncé mais bien de dévoiler ce qui sera annoncé.

Des heures de coups de fil et de préparation

Même prudence dans le chef d’Elisabeth Groutars. C’est elle qui a assuré le direct dans le JT de 19h30 le 14 avril, veille du dernier Conseil National de Sécurité : "J’ai pris l’après-midi pour préparer cette intervention, pour appeler des sources. Et on travaille en équipe, chacun dans la rédaction politique active ses contacts, en les mettant en commun, on glane pas mal d’infos. A ce moment-là, la veille, par exemple on parlait de la réouverture des magasins de bricolage mais elle n’était pas encore acquise. Dans mon direct j’ai donc dit ce qu’on savait à ce moment-là sans anticiper la décision finale : certaines entités fédérées demandaient cette réouverture mais qu’elle n’était pas encore décidée". S’en tenir à ce qu’on sait donc et pas à ce qu’on imagine.


►►► Revoir le direct d’Elisabeth Groutars dans le JT de 19h30 du 14 avril, veille du dernier Conseil National de Sécurité


 

Mais comment les journalistes savent-ils avant tout le monde ce qui va être annoncé ? En fait, une réunion du Conseil National de Sécurité est l’aboutissement de nombreuses réunions de préparation en amont, dans les jours qui précèdent. Les mesures de confinement et leurs modalités font l’objet de discussions dans ces groupes de travail et certaines y sont validées. "Il y a déjà beaucoup de choses que l’on sait donc à l’avance explique Himad Messoudi, journaliste politique à la RTBF et auteur de plusieurs articles sur notre site dévoilant des mesures quelques heures avant leur annonce. Pour être informé de ce qui se décide en coulisses, on passe beaucoup de coups de fil. Et puis, avec le temps certains contacts nous font confiance et nous remontent spontanément des informations. On les recoupe et on ne publie qui si on a acquis un degré de certitude qui nous permet d’être affirmatifs dans ce qu’on écrit ou dit à l’antenne".


►►► Retrouvez d’autres coulisses de notre info sur la page INSIDE de la rédaction


Mais certaines infos échappent aux rédactions, elles ne fuitent pas "On ne s’est jamais trompé en annonçant des mesures à l’avance assure Himad Messoudi. Par contre, il y a des mesures qui ont été annoncées et que nous ignorions".

Le terrain glissant des hypothèses

Mais les journalistes n’annoncent quand même pas que des certitudes. Il arrive souvent que des articles, des interventions en plateau évoquent des hypothèses, au conditionnel. Depuis mercredi des médias, dont la RTBF, parlent d’une réouverture partielle de certains commerces non-essentiels à partir du 4 mai par exemple, alors que cela ne semble pas encore décidé. Les articles précisent d’ailleurs bien qu’il s’agit de recommandations d’experts qui doivent encore être validées politiquement. Les journalistes sont régulièrement dans l’expectative, ça ne les empêche pas d’aborder des sujets avec des si, des peut-être. "Quand on ne sait pas, on le dit tout simplement explique Thomas Gadisseux. A propos de ces recommandations d’experts qui ont fuité cette semaine par exemple, on a pris le soin de rappeler que c’est un document de base, pas un catalogue de décisions définitives. L’accord général ne sera tranché qu’à l’issue de la réunion du Conseil National de Sécurité. C’est très important de ne pas ajouter de la confusion dans une période anxiogène comme l’on vit actuellement".


[Edit 4 mai : Malgré les précautions et les rappels que tout dépendait d'une validation politique, la multiplication de sujets et d'analyses, autour de ce rapport d'experts en particulier, a pu contribuer à une certaine confusion autour des mesures de déconfinement annoncées finalement vers 22h ce vendredi-là, soit après la parution de cet article. A ce propos, lire sur Inside : "Conseil National de Sécurité : les journalistes ont-ils (aussi) ajouté à la confusion?"]


 

Pourquoi anticiper malgré tout ?

Quand bien même une information est fiable, pourquoi vouloir anticiper à tout prix ? Pourquoi ne pas laisser la primeur des annonces aux responsables politiques ? "Parce que quand on possède une info d’une telle ampleur qui va bouleverser le quotidien, la vie des Belges, on la donne, pour Thomas Gadisseux. Il y a une profonde demande d’information en cette période, nos audiences le montrent ces dernières semaines. Lorsqu’on a fait notre boulot, qu’on a recoupé, qu’on est certain d’une information d’intérêt général, pourquoi devrait-on la retenir ?".

Ce n’est pas la course au scoop, c’est informer. C’est notre métier

La période suscite beaucoup d’inquiétude, dans les entreprises, chez les indépendants, chez les Belges de manière générale : "Tout ce qui ressort des contacts que j’ai avec des interlocuteurs de terrain, c’est de l’inquiétude, constate Elisabeth Groutars. Les gens ne demandent qu’une chose : être informés, rassurés. C’est notre boulot de donner une info dès qu’on l’a. Ce n’est pas la course au scoop, c’est informer. C’est notre métier".

" Couper l’herbe sous le pied des fake news "

Preuve en est, les articles web d’Himad Messoudi, du 17 mars, 27 mars et 15 avril qui détaillent les nouvelles mesures de confinement (chaque fois publiés quelques heures avant l’annonce officielle) font des records d’audience. De 435.000 vues à presque 700.000, c’est énorme pour un article d’information en Fédération Wallonie-Bruxelles.


►►► A lire aussi sur la page INSIDE de la rédaction : "Coronavirus : les 5 ingrédients d’une (très) bonne histoire médiatique"


Et puis, surtout, ce qui incite Himad Messoudi à publier en primeur, c’est de couper l’herbe sous le pied des fake news : "dans les jours qui précèdent des annonces officielles, on entend des rumeurs, de fausses informations circulent sur les réseaux sociaux, en cette période ça peut susciter d’inutiles craintes. C’est notre boulot de dégager le vrai du faux, de dire, quand on en est sûr, "voilà ce que les responsables politiques vont annoncer". On n’est pas un média d’Etat, on n’est pas tenu au timing du gouvernement. On fait notre job en informant notre public avec des infos fiables, checkées et vérifiées".

Préparer des reportages à l’avance

Les annonces officielles de ces mesures lancent un autre défi aux rédactions : s’en faire l’écho dans les journaux parlés, télévisés, dans les articles web très rapidement après la conférence de presse. Elle a souvent lieu en fin d’après-midi. C’est alors la chasse aux réactions et aux témoignages qui commencent pour les équipes de la RTBF. En découvrant de nouvelles mesures à 17 heures ou 18 heures, le délai est trop serré pour mettre en œuvre un reportage qui doit être à l’antenne à 18 heures à la radio ou à 19h30 au JT. Là aussi, il faut donc anticiper. Mais comment tourner un reportage plus tôt dans la journée sur une décision qu’on ne connaît pas encore ? Comment faire réagir des interlocuteurs à ce qu’ils ne savent pas encore ?

Je ne prends aucun risque. Je ne veux pas spéculer sur des questions dont personne n’a la réponse

Pour Aline Delvoye, journaliste au JT, c’est simple : "on dit ce qu’on sait. Je ne veux pas spéculer sur des questions dont personne n’a la réponse". Exemple le 15 avril dernier : L’une des questions qui se pose, c’est de savoir si les écoles vont rouvrir après les vacances de Pâques. Ce qui est certain, c’est que si les écoles restent fermées, les examens de juin n’auront pas lieu. Or, en coulisses, "il était acquis que les écoles resteraient fermées et que cela serait annoncé dans l’après-midi, il n’y avait pas de doute là-dessus, se rappelle Aline Delvoye. J’en ai eu la confirmation auprès de plusieurs sources officielles. Par déduction on pouvait déjà donc dire que les examens de juin étaient annulés". Encore rien d’officiel début d’après-midi mais des informations en coulisses suffisamment solides pour décider d’anticiper le reportage.


►►► Revoir le sujet d’Aline Delvoye dans le JT de 19h30 du 15 avril. Quelques minutes après l’annonce de l’annulation des examens dans l’enseignement obligatoire et pourtant déjà prêt.


 

"J’ai interviewé la ministre et lui ai demandé sa réaction "comme si l’annonce était déjà officielle". On a convenu que si, à la surprise générale, les examens étaient quand même maintenus, je ne diffuserais pas son interview. Mais il n’y avait aucun risque, je ne me suis franchement pas sentie jouer à Madame Irma. Pour ne pas me mettre en difficulté j’ai fait un sujet sur ce que je savais avec certitude à ce moment-là : les examens sont annulés. Pas sur d’hypothétiques informations comme la date de réouverture des écoles, ça, ça aurait été périlleux".

Après discussion au sein de la rédaction, le reportage est préparé. Et quand l’annonce officielle tombe, il est déjà disponible pour être diffusé. Et voilà encore un de nos secrets de fabrication dévoilé.


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : . Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.