Comptez les femmes expertes sur nos antennes: notre info est-elle sexiste?

Comptez les femmes expertes sur nos antennes : notre info est-elle sexiste ?
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Comptez les femmes expertes sur nos antennes : notre info est-elle sexiste ? - © Tous droits réservés

C’est une petite histoire qui en dit long… Celle d’une politologue présente à une réunion de rédaction pour préparer la soirée électorale en télévision, sauf que personne ne semble la remarquer. "Je vois les journalistes qui s’exclament 'Oh on n’a pas de politologue cette année !'", raconte Emilie Van Haute, présidente du département de Sciences politiques à l'ULB. "Et je leur dis : ben si c’est moi en fait ! Je ne sais pas qui vous pensiez que j’étais mais c’est moi !". Il faut dire que la jeune trentenaire n’a pas le physique de l’emploi : en télévision, l’expert reste le plus souvent un homme blanc dans la cinquantaine. C’est même un phénomène écrasant dans les médias francophones selon le dernier baromètre du CSA : environ huit fois sur dix, en radio comme en télé, "expert = veston, voix grave et cheveux grisonnants".

C’est pour sortir de ce cliché que la responsable de la Diversité à la RTBF, Safia Kessas, organisait fin 2018 une rencontre entre journalistes et une vingtaine de femmes expertes, actives dans toutes sortes de domaines. Des femmes qui tentent de percer le mystère de nos carnets d’adresses… Comment fait-on pour y entrer au juste? Emilie Van Haute le constate : elle est moins appelée que ses collègues masculins, y compris ceux du même âge, ce qui lui semble difficilement compréhensible. "Il y a une question d’être identifiée à un moment donné par un journaliste et d’être dans la liste des numéros que cette personne va appeler. Et la manière d’arriver dans cette liste, ça je n’en sais rien", confie-t-elle. "Je pense qu’il y a une question de connaissance interpersonnelle, il y a toute une question de réseaux et forcément si un réseau est dominé par le masculin, il va davantage y avoir une tendance à s’adresser à des experts masculins".

 "Quand il y a une femme dans un débat, il n’y en a qu’une"

Et quand une femme pénètre le cercle médiatique, il faut bien constater qu’elle est souvent isolée. C’est ce que pointe Mireille-Tsheusi Robert, active dans la lutte féministe et anti-raciste : "Quand il y a une femme dans un débat, on n’en a qu’une. Il y a beaucoup de plateaux où il n’y a que des hommes mais il y a très peu de plateaux où il n’y a que des femmes. Ce n’est pas forcément nécessaire mais c’est questionnant".

Pourtant, des femmes, il y en a, et plus souvent qu’on ne pourrait le croire. Une base de données spécifique a été créée par l’association professionnelle des journalistes. Baptisée Expertalia, elle rassemble actuellement 440 noms avec numéros. Des expertes mais aussi des experts issus de la "diversité". Mais on ne peut pas dire que les journalistes s’y bousculent, même si 286 d’entre nous y sont inscrits, tous médias confondus. Hafida Hamoudi y est reprise comme interlocutrice pouvant s’exprimer à propos de la réforme du cours de citoyenneté dans les écoles. Elle aurait adoré répondre à nos questions, sauf qu’on ne lui a jamais tendu le micro… "Il faudrait déjà la consulter cette base de données ! Les journalistes préfèrent l’option de facilité : ils appellent ceux qu’ils connaissent déjà", constate-t-elle.

Alors là cher lecteur et chère lectrice, je dois bien admettre que moi-même j’ai été amenée à couvrir la réforme du cours de citoyenneté pour le JT et que non, je n’ai pas été sur cette fameuse base de données Expertalia – je ne connaissais d’ailleurs pas du tout mon interlocutrice. En toute franchise, je n’y vais jamais sur Expertalia (mais ça va changer, bonne résolution 2019). C’est étrange, j’avais pourtant accueilli l’idée avec enthousiasme. J’ai bien essayé de me connecter une fois mais ça n’avait pas été concluant et puis je suis repartie dans ma course contre la montre quotidienne sans plus y penser.

"On a pris l’habitude d’aller chercher des gens qu’on connait"

Il faut bien l’admettre, pour les journalistes de terrain, c’est l’urgence qui dicte sa loi et comme le dit ma collègue de radio Mélanie Joris, on préfère se rabattre sur des gens qu’on connait, ou qu’un collègue nous recommande, plutôt que de plonger dans une liste de noms inconnus. Parce que ce qui prime, dans l’actu chaude, c’est l’efficacité. "Quand tu es dans le chaud, le principal c’est d’avoir ton interview, peu importe le sexe", dixit Mélanie, qui comptabilise deux mille contacts dans son carnet d’adresses… "Je préfère me baser sur mes contacts parce que je connais les gens, parce que je sais qu’ils sont bons, parce que je sais qu’ils auront toujours quelque chose à dire, qu’ils seront toujours dispos – c’est le principe du ‘bon client’ et parfois on pêche par la surabondance de ‘bons clients’".

Un "syndrome du bon client" que relève aussi Arnaud Ruyssen, qui présente l’émission CQFD en direct tous les soirs en radio. "Ce n’est pas forcément genré. On a pris l’habitude d’aller chercher des gens qu’on connait -parce qu’on sait qu’ils sont à l’aise, parce qu’on les a déjà eus, etc - et donc il y a une sorte de reproduction une fois que les gens sont entrés dans le cercle. Mais on a du mal à agrandir le cercle".

Il faut le préciser, tout n’est pas personnalisé dans nos prises de contact - il y a aussi les attachés de presse qui nous cherchent un interlocuteur, ou les bons plans comme celui de ce collègue spécialisé en économie qui a régulièrement recours à un cabinet d’avocats spécialisés en droit du travail et qui trouve toujours quelqu’un capable de répondre à ses questions – en l’occurrence des femmes, plus de la moitié du temps. Quand on appelle un hôpital à la recherche d’un médecin spécialiste de telle ou telle matière, peu nous importe que ce soit une femme ou un homme, du moment qu’il peut répondre à nos questions et qu’il est disponible. "Tout de suite ?" Oui tout de suite, c’est pour le 13h…

"Il va falloir déconstruire cette sorte de réflexe"

L’urgence, l’efficacité, la bonne excuse ? Marie Hendrix, du Conseil wallon pour l’Egalité hommes-femmes, a déjà écrit plusieurs fois à la RTBF pour s’offusquer du manque d’expertes sur nos antennes. "A chaque fois, on me répond qu’on n’en a pas trouvé…", détaille-t-elle. "Je ne jette pas la pierre aux journalistes mais pour changer les choses il va falloir déconstruire cette sorte de réflexe et se demander si on a respecté une forme de diversité, et je ne parle pas que des femmes d’ailleurs – je pense qu’on ne voit pas assez de personnes d’origine étrangère non plus". Mais comment déconstruire ce réflexe justement ?


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Pour Mireille-Tsheusi Robert, il faudrait taper plus régulièrement sur le clou. "Attendre un an pour avoir le rapport du CSA c’est trop long. Il faudrait faire le point tous les trois mois pour chaque émission avec des propositions pour les trois mois suivants". Un baromètre trimestriel, c’est justement ce qui vient d’être mis en place à la rédaction depuis ce mois de janvier, une information détaillée dans l’article Inside "Notre info, si blanche… Pourquoi et comment mieux incarner la diversité ?".

Mais baromètre ou pas, à la RTBF, certains sont déjà très proactifs sur cette question, comme Sarah Hammo, assistante pour Jour Première. "On est deux femmes et un homme à travailler sur l’émission. Il se fait que l’homme est le présentateur, c’est lui qui a la visibilité, nous on est invisibles mais on fait très attention à équilibrer un maximum, qu’il y ait des femmes, des personnes d’origine étrangère aussi,…". Serait-ce lié au fait qu’elle est une femme, justement ?  "Je sais que le fait d’être une femme -je suis aussi d’origine arabe et je suis issue d’un milieu très pauvre- je sais que ça m’habite en permanence et que ça fait beaucoup de ce que je suis, moi. Je ne sais pas dans quelle mesure je pourrais être autrement en étant autrement".

Il n’est effectivement pas dit qu’être une femme suffise à être sensibilisée et proactive sur la question. "On est tous formatés, c’est la société qui nous éduque d’une certaine manière", pointe Mireille-Teushi Robert. Des femmes sexistes, même inconsciemment, ça existe. Des hommes qui veulent faire bouger les lignes aussi.

"C’est une question d’oxygène"

Depuis septembre 2018, le journaliste Arnaud Ruyssen a pris une "bonne résolution" : chercher systématiquement à mettre plus de femmes dans les débats de son émission. Une démarche déjà entamée un an plus tôt quand il avait décidé d’inviter au moins une nouvelle personne chaque soir. Mais en pratique, ce n’est pas si simple : s’imposer ce type de contraintes "ajoute une couche de complexité". Il met désormais plus de temps à booker ses débats. Et ce qui achève de corser le défi, c’est que l’émission débute à 18h20. Certains invités déclinent parce qu’ils doivent s’occuper des enfants. Et devinez quoi ? "Je dois bien constater qu’aujourd’hui une fois sur cinq, c’est un homme qui me dit ça, les quatre autres fois c’est une femme. Ca reste une réalité dans l’organisation de beaucoup de familles. Et ça joue". Distribution des rôles, quand tu nous tiens…

Face à l’heure qui tourne, il lui arrive de renoncer. Mais ce n’est alors que partie remise… au lendemain, car il en est convaincu : "renouveler notre réservoir d’invités potentiels, c’est utile, c’est une question d’oxygène".

Son carnet d’adresses, c’est le fruit de quinze ans de travail – quinze ans d’habitudes donc aussi. "En plus, j’ai repris le carnet d’adresses de mes prédécesseurs d’il y a vingt-trente ans", explique Arnaud. "Le déséquilibre était encore plus marqué à l’époque. On hérite de tout ça et si on ne fait que reproduire, on va toujours rester dans les mêmes proportions". Or, la société est en train de bouger, "il faut être les premiers sur ce coup-là", estime-t-il, au risque sinon d’être en décalage… "Et peut-être qu’on l’est déjà".

Alors oui, il est amené à privilégier des femmes, "à compétences égales" toujours. Par exemple quand il cherche des représentant.e.s d’organisations syndicales. De là à forcer le trait de façon disproportionnée, non : "la RTBF ne peut pas à elle seule corriger les plis que la société a pris". Et c’est vrai qu’il reste plus compliqué aujourd’hui de trouver des femmes dans certains domaines, comme l’économie, la construction, le numérique, entre autres.

Une diversité manquée ou manquante ?

Au sein-même de chaque domaine, la répartition des rôles reste une réalité, parfois caricaturale. C’est par exemple cette étude notariale où j’étais allée faire une interview et où toute l’équipe de notaires était masculine tandis que toutes les nombreuses juristes du back office, invisibles aux yeux des clients, étaient des femmes. "Dans l’enseignement ou la santé, il y a globalement plus de femmes", pointe mon collègue Thierry Van Gullick. "Mais les grands chefs restent encore souvent des hommes".  Lui qui couvre souvent l’actualité wallonne constate aussi des différences régionales : "il y a plus d’hommes que de femmes à certains postes dans certaines régions, par exemple dans le Luxembourg".

Discrimination ou choix de vie différents, le résultat est le même. Le déséquilibre hommes-femmes sur nos antennes, c’est bien aussi un reflet de notre société. Une société qui reproduit des stéréotypes… que les médias contribuent à construire. "Les médias représentent et en même temps ils co-construisent la société dans ses représentations. Ils ont donc une responsabilité particulière", souligne la responsable de la Diversité de la RTBF Safia Kessas. Si tout a été entrepris pour mettre des femmes dans une émission et qu’il n’y en avait pas, elle plaide pour le dire sur antenne. De façon à distinguer la diversité manquée - "quand le journaliste passe à côté" et la diversité manquante – "quand elle n’existe pas dans la société".

"Quand on tire un premier fil, il y a tout un collier derrière"

Ceci dit, entre diversité manquée et diversité manquante, ne faudrait-il pas ajouter une troisième catégorie, la diversité "cachée" ? "Quand on regarde de loin, les seules personnes à l’avant sont les hommes, et on ne voit pas forcément les femmes derrière qui peuvent être super", expose ma collègue Mélanie. "Et comme on n’a pas le temps, on prend le premier qui vient".

Derrière les postes clefs occupés par des hommes, il y a souvent d’autres hommes et femmes de talent "sans étiquette", sans le "label" que confère un poste à responsabilité. Des profils pourtant potentiellement intéressants pour nos reportages et qu’on détectera plus facilement si on connait très bien le domaine que l’on couvre, ce qui n’est pas toujours le cas... "Quand on tire un premier fil, il y a tout un collier derrière", estime la responsable de la Diversité. "Ce n’est pas toujours évident mais une fois qu’on commence à entrer dans un univers, dans un milieu, on se rend compte à quel point c’est abyssal, le nombre de personnes qui sont là mais qui ne sont pas visibles parce qu’elles n’ont pas l’habitude de se mettre en avant".

A bien y réfléchir, ne devrait-on pas aussi (encore) plus souvent bousculer les codes de préséance ? Interviewer la vice-présidente, plutôt que le président ?  La collaboratrice plutôt que le chef de labo ? Celle qui n’a rien demandé plutôt que celui qui estime que ça va de soi, grosso modo ? Mais en même temps, les titres, c’est quand-même censé vouloir dire quelque chose, signifier une compétence particulière, supérieure… Ou pas (toujours)?

Encore faut-il que les femmes elles-mêmes soient prêtes à passer de l’ombre à la lumière médiatique. "On a plusieurs vies à combiner donc on ne met pas nécessairement l’accent sur la visibilité", commente Vaïa Demertzis, politologue et chercheuse au CRISP. "Je pense qu’on a tendance aussi à parfois manquer un peu de confiance en soi ou avoir dû trop batailler que pour avoir envie de mettre l’énergie restante dans une visibilité".

Des expertes (trop) prudentes ?

La réticence plus fréquente chez les femmes à s’exprimer dans les médias, c’est ce qu’a découvert avec surprise Marie Vancutsem, féministe assumée, quand elle a pris les rênes de l’émission "Les Décodeurs" sur La Première. "J’ai découvert que, souvent, les femmes ont une très grande conscience professionnelle et ne veulent être interrogées que sur des sujets qu’elles sont sûres de maîtriser à 100%", explique-t-elle. "Si ça sort de leur champ de compétences, elles vont dire non. S’il faut donner un avis plus large, plus global, prendre une position dans un débat, amener une réflexion qui sort un peu de leur domaine d’expertise, elles refusent car elles ne se sentent pas légitimes. Alors qu’elles le sont, quand tu entends ce qu’elles te disent au téléphone".

Du coup, quand elle trouve une experte au profil idéal pour son émission mais qui hésite, Marie prend le temps - quand elle le peut - de discuter, de convaincre, de rassurer. Un constat partagé par plusieurs collègues, comme Mélanie : "Parfois, j’ai l’impression qu’elles ont moins confiance et que les hommes vont plus avoir tendance à dire oui même s’ils sont parfois un peu à côté de la plaque. Ils ont ce côté plus assuré, assumé". Une impression confirmée par plusieurs expertes interviewées dans le cadre de la rencontre organisée à la RTBF.

"Ah non, pas moi !"

"Le premier réflexe c’est de dire ‘non, je ne suis pas la personne appropriée’", reconnait la politologue Emilie Van Haute. "Puis on se rend compte que d’autres collègues n’ont pas forcément les mêmes freins et peuvent parler de sujets plus variés et donc petit à petit on relativise le degré d’expertise qui est attendu par les médias. Nous en tant qu’académiques, on a des degrés d’expertise, des barrières très élevées".


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Marie Hendrix explique pour sa part qu’elle a changé d’attitude depuis une dizaine d’années. "Avant, je disais ‘ah non, pas moi’, et je proposais quelqu’un d’autre de mon entourage". Un homme ? "Oui!" Et dire que c’est pourtant bien elle qui me disait écrire régulièrement à la RTBF pour s’offusquer du manque de femmes ! Mais qu’est-ce qui a changé la donne, en ce qui la concerne ? "D’abord l’âge : au bout d’un certain temps, on se dit ‘il ne me reste plus beaucoup de temps à vivre donc il faut que j’en profite’. Et puis le fait qu’au bout d’un certain temps d’expérience, on se dit ‘bah oui c’est quand-même pas mal ce que j’ai fait’". Une question d’éducation selon elle : "On a éduqué les femmes à se tenir en retrait, à ne pas trop se faire remarquer, à être douces et gentilles. Alors qu’on apprend aux hommes qu’il faut se battre et être le premier". Marie Hendrix admire aujourd’hui les jeunes qui osent…

"On est beaucoup plus attendues aussi sur la qualité de nos interventions que les hommes", ajoute Vaïa Demertzis. Une analyse partagée par la responsable de la Diversité Safia Kessas dont l’interview intégrale est à découvrir dans cet article.

S’exercer pour oser

Le manque d’habitude des médias est un autre frein récurrent. "Mais je n’ai jamais fait de radio !" : une objection que Marie Vancutsem entend à nouveau plus souvent chez les expertes que chez les experts à l’inexpérience similaire. Là encore elle rassure : "Je ne suis pas là pour vous piéger, je suis là pour vous mettre à l’aise"…

C’est pour dépasser cette crainte que des "entraînements" (média-training ou média-coaching) sont organisés à la RTBF spécifiquement pour les femmes qui le souhaitent, notamment en collaboration avec l’Association des journalistes professionnels. Une initiative utile et intéressante pour Emilie Van Haute. Mais elle n’a jamais trouvé le temps d’y aller. "Finalement, le meilleur média-training, c’est d’y aller et d’expérimenter", conclut-elle.

Et une fois que ces expertes ont mis le pied dans la porte, il y a de grandes chances que celle-ci leur reste grande ouverte. Au point de se retrouver parfois sur-sollicitées… Car au-delà de la RTBF, ce sont les médias de façon générale qui sont désormais plus attentifs à une meilleure représentation des femmes.


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Correction apportée le 30 janvier 2019 : Emilie Van Haute n'est pas rattachée au CRISP mais bien présidente du département de Sciences politiques à l'ULB.

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