Comment nommer les personnes noires dans les médias ?

La question raciale est au cœur de l'actualité depuis la mort de George Floyd. Comment en parler dans les médias?
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La question raciale est au cœur de l'actualité depuis la mort de George Floyd. Comment en parler dans les médias? - © © OLI SCARFF - AFP

Depuis la mort de George Floyd, la RTBF a utilisé au moins six expressions différentes pour qualifier la victime : "un homme noir" le plus souvent, "un noir", "un afro-descendant", "un Afro-Américain", "un noir Américain", "un Américain noir". Dans les reportages qui ont suivi, nous avons utilisé une dizaine d’expressions pour parler des personnes noires ou racisées : "la communauté noire", "les noirs", "les personnes de couleur", "les Belges issus de l’immigration", "les minorités", "les personnes non-blanches", "les allochtones", "les personnes racisées",… Pourtant, toutes ces expressions ne veulent pas dire exactement la même chose. Elles sont chargées de sens, d’Histoire, de symboles, de préjugés et elles ne sont pas toutes adéquates. Alors dans cet article, on se pose la question : comment nommer les personnes noires sur nos antennes ?


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Le mot parfait n’existe pas

Dido Lakama, cofondateur de l’ASBL Change, coordinateur de la manifestation antiraciste du 7 juin à Bruxelles, prévient d’emblée quand on lui pose la question : "C’est un sujet compliqué. Même au sein de la communauté subsaharienne (vous voyez, j’utilise ce terme pour ne pas inclure les Maghrébins par exemple), on a des positions différentes, tout le monde n’est pas d’accord. Certains veulent qu’on les appelle ‘afro-descendant’, d’autres préfèrent le mot ‘noir’, il n’y a pas de consensus". Et de fait, c’est une constante, tous les interlocuteurs que nous avons contactés pour cet article nous l’ont dit, il n’existe pas un mot adéquat en toutes circonstances.

Il n’en existe pas, parce que les mots ne servent pas qu’à décrire objectivement une personne ou une couleur. "Les mots ont aussi une valeur argumentative explique Laurence Rosier, analyste des discours à l’ULB, ils peuvent être utilisés à des fins différentes et produire des effets différents en fonction du contexte". La réflexion qui accompagne le choix des mots se révèle, dès lors, d’autant plus importante pour un média.

Dans le premier sujet consacré à la mort de George Floyd, dans le JT de 13 du 27 mai 2020, les expressions "Afro-américain" et "un homme noir" sont utilisées

L’importance du choix des mots

Un mot pourra donc être jugé adéquat par un journaliste mais blessant pour un téléspectateur ou factuellement correct pour l’un mais réducteur pour l’autre. "Dans le choix des termes, il faut veiller à la fois à ne pas ramener constamment une personne à sa condition raciale" estime la sociologue et chercheuse à l’ULB, Véronique Clette. "Et en même temps, ne pas minimiser l’importance de cette même condition raciale en l’effaçant du langage. Ce serait tomber dans le piège de la color blindness".

Le concept de color blindness (daltonisme, littéralement) consiste à ne pas (vouloir) voir la couleur de peau comme un facteur constituant des rapports sociaux. "C’est ignorer que la question raciale est centrale et structurelle dans nos interactions en société, précise la sociologue. Le risque, dans le cas de la mort de George Floyd, c’est d’expliquer les violences policières par toute une série d’autres facteurs que la couleur de peau, c’est de relativiser voire ignorer la dimension raciale du problème". Il faudrait donc nommer la couleur de peau parce qu’elle est importante pour comprendre les rapports sociaux (de domination, de discrimination, de racisme,…) mais ne pas réduire une personne à cette seule dimension de sa personne. Périlleux équilibre à trouver.

Il faut veiller à ne pas ramener constamment une personne à sa condition raciale et en même temps, ne pas minimiser l’importance de cette condition raciale

Et on n’y est pas encore. Djia Mambu est journaliste, elle a écrit un livre sur la représentation des personnes noires dans les médias belges francophones et s’étonne de la référence fréquente à la couleur de peau de quelqu’un. "Il n’y a aucun problème avec le fait de dire de quelqu’un qu’il est noir, dit-elle. Mais parfois je me demande pourquoi c’est précisé. Quand on parle d’un blanc, on ne dit pas qu’il est blanc. Je n’entends jamais parler de 'jaune' non plus pour nommer un Asiatique dans les médias. Mais quand il s’agit d’un noir, on précise qu’il est noir. Comme s’il y avait un besoin d’informer sur le background socioculturel de la personne qui agirait de telle ou telle manière d’abord parce qu’elle est noire. Je ne crois vraiment pas qu’il s’agisse de racisme mais d’un réflexe inconscient que beaucoup de monde, de journalistes, y compris noirs, ont".

Dans le deuxième sujet consacré à la mort de George Floyd, dans le JT de 19h30 du 27 mai 2020, les expressions "un Noir" et "un homme noir" sont utilisées ainsi que "un policier blanc"

Pourtant, la recherche du juste terme n’est pas absente dans les rédactions, particulièrement ces semaines-ci où la question raciale est au cœur de l’actualité. "La première chose que l’on se demande en commençant un sujet dans ce domaine c’est de savoir s’il faut qualifier une personne sur base de sa couleur de peau ou pas" explique Frédéric Gersdorff, Directeur-adjoint de l’Information de la RTBF. "Dans le cas de George Floyd, c’est parce qu’il est un homme noir que ça soulève l’indignation dans le monde entier. Sa couleur de peau est une information sans laquelle on ne peut pas comprendre ce qu’il se passe". Avant de se poser la question du choix des mots, se poser la question de leur pertinence.

Se réapproprier son identité

Nous avons reçu plusieurs réactions à la rédaction sur les mots que nous avons utilisés pour parler des personnes noires. Ces choix cristallisent beaucoup d’attention et de critiques. Or, pour Mireille-Tsheusi Rober, militante antiraciste et présidente de l’ASBL Bamko, il est absolument nécessaire de trouver les mots justes qui soient partagés et acceptés par tous : "L’appellation, ce sont les autres qui t’appellent mais toi aussi qui t’appelle. Comment je m’appelle ne peut pas être déterminé par moi seulement ou l’autre seulement. C’est un échange. Pendant longtemps on ne nous a pas, les personnes noires, fait entrer dans cet échange. Se nommer fait partie du processus de résilience. C’est pour cela qu’il est nécessaire aujourd’hui que les médias soient attentifs à la manière la plus respectueuse de nommer les personnes".

Se nommer fait partie du processus de résilience.

Il fut une époque où les esclaves n’avaient pas de nom, tout au plus celui de leur propriétaire rappelle la linguiste Laurence Rosier. "Prenez l’activiste Malcom X, le "X" symbolise l’ignorance de son nom. Il y a une charge symbolique importante autour du nom. Et puis, les populations colonisées ont été catégorisées avec des mots négatifs, pensez aux insultes ‘bamboula’, ‘bougnoule’, ‘macaque’, l’altérité est négative. Il y a donc, aujourd’hui, une volonté de réappropriation symbolique d’une identité, non seulement à soi mais aussi aux yeux des autres".

Et c’est parce que cette volonté de réappropriation est au cœur du débat public ces semaines-ci qu’elle nous amène à y réfléchir, en tant que journalistes. Faut-il mentionner la couleur de peau d’un protagoniste de l’actualité et si oui, comment ? Quelle expression suscitera cette acceptation réciproque ?

Alors, quel mot utiliser ?

Noir. Le mot le plus fréquemment utilisé par la RTBF ces dernières semaines est le mot "noir". Il a des avantages mais aussi des inconvénients.

Le problème de ce mot, pour la militante Mireille-Tsheusi Robert, c’est qu’il revoit à un imaginaire négatif et qu’il véhicule une série de clichés. "Dans les médias, les personnes noires sont très souvent présentées (à part dans le sport et la culture) dans des postures agressives, en situation de pauvreté, d’humiliation, cela renforce l’idée, inconsciemment, dans la tête des téléspectateurs que noir = misère, soumission, délinquance,…". Ce n’est pas le mot en tant que tel qui pose problème mais sa charge symbolique. "Même si les mentalités évoluent et que les médias font une utilisation respectueuse de ce mot, il n’y a pas eu de rupture avec sa signification stigmatisante, il reste associé à trop de clichés" regrette Mireille-Tsheusi Robert.

Il en va de même au cinéma, c’est ce qu’épinglaient une série de comédiennes françaises noires dans le livre "Noire n’est pas mon métier" en 2018. Elles y dénonçaient l'emploi qui est fait des comédiennes noires toujours "dans des rôles de noirs". "Dans les castings, j’avais l’impression d’être avant tout noire et peut-être éventuellement après, une comédienne. Mais noire, n’est pas mon métier" déplorait Aïssa Maïga, l’instigatrice du livre. Le mot "noir" n’est donc pas seulement descriptif, il charrie énormément d’imaginaire.

D’un autre côté, il présente l’avantage d’être très facilement et directement compréhensible par tout le monde. Pour les rédactions, c’est donc un mot précieux : "Dans nos reportages, nous avons le souci de choisir le mot juste, le meilleur qualificatif pour parler d’une personne. Il faut être le plus court, le plus précis et le plus clair possible" explique Frédéric Gersdorff. Autre contrainte que nous avons c’est de ne pas répéter trop souvent le même mot, avec le risque, en utilisant des synonymes de s’éloigner de la signification la plus juste".

Chaque mot a des avantages et des inconvénients

Afro-descendant. Pour Mireille-Tsheusi Robert, il faut donc réhabiliter le mot "noir" pour ses avantages et rompre avec sa signification négative. Pour ce faire, elle suggère d’utiliser des terminologies intermédiaires : "Il en apparaît une nouvelle tous les 10 ans environ. On a eu ‘d’origine africaine’, puis ‘subsaharien’, puis ‘Afro-belge’ ou ‘belgo-congolais’, aujourd’hui le plus plébiscité, c’est ‘Afro-descendant’". L’inconvénient de l’expression "Afro-descendant" c’est qu’elle est moins claire, moins immédiatement et universellement appréhendable. Littéralement, elle inclut aussi les Magrébins, or ils ne sont pas visés par l’expression.

Mireille-Tsheusi Robert préconise dès lors d’utiliser "Afro-descendant" et "noir" en alternance, ou même ensemble : les noirs afro-descendants. Cela offre, pour elle, l’avantage d’être facilement compris par tous et factuellement correct à l’égard des personnes que l’on nomme.

Arrêtez de me qualifier d’Afro-Américaine, je suis une Américaine noire

Malgré ces atouts, la référence à l’Afrique ne convient pas à tout le monde. Citons par exemple cette manifestante américaine devant la Maison-Blanche à Washington, rencontrée par notre confrère de El Paìs (lu dans le supplément Léna du Soir) : "Arrêtez de me qualifier d’Afro-Américaine, je suis une Américaine noire, mes racines sont dans ce pays depuis le XVIIe siècle et j’ai autant de liens de sang avec l’Afrique qu’avec la Norvège". Notons d’ailleurs qu’on ne parle pas "d’Européo-descendants" pour qualifier les Américains blancs pourtant issus de l’immigration du Vieux Continent. On vous le disait, le choix des mots est question de contexte.

Tout est question de contexte

Le mot "nègre" par exemple, n’a pas la même signification aujourd’hui qu’il y a 50 ans. Même aujourd’hui il n’a pas la même signification dans la bouche d’une personne noire ou blanche "Dans la culture du rap, par exemple, les personnes noires s’appellent beaucoup ‘négro’ entre elles. C’est ce qu’on appelle le retournement du stigmate" explique la sociologue Véronique Clette. "‘Negro’ n’aurait évidemment pas le même sens dans la bouche d’une personne blanche". Le retournement du stigmate consiste à s’approprier un trait de soi stigmatisé par d’autres pour le revendiquer. Ce qui a donné le slogan "Black is beautiful" par exemple.

Le même mot peut être perçu comme affectueux dans un contexte et s’avérer blessant dans un autre. La tentation d’homogénéisation pourrait alors survenir. "On dit parfois à la communauté noire ’mettez-vous d’accord sur un mot’" observe Laurence Rosier. "Mais il y a des débats, il y a des dissonances en fonction de l’endroit d’où l’on parle. Le mot " black " par exemple, pour certains c’est une euphémisation, ça a un côté sympa. Pour d’autres au contraire c'est les Black Panthers, c’est beaucoup plus revendicatif. Il y a une arène des mots qui fait qu’il n’y a pas de réponse définitive, les mots se chargent et déchargent de sens suivant les circonstances".

Les mots se chargent et déchargent de sens suivant les circonstances

Pour la journaliste Djia Mambu, sentir le contexte, c’est la clé pour trouver les mots justes. C’est la clé pour les médias pour être adéquats dans leurs expressions "Je n’ai aucun problème avec le fait qu’on me qualifie de noire, c’est ce que je suis, j’en suis fière, pour autant que le contexte le justifie. Un bon exercice est de se poser la question à chaque fois, est-ce que là je dirais ‘blanc’ ? Si pas, c'est que préciser la couleur de peau n'est pas nécessaire".

On navigue, ici, entre éthique et pragmatisme conclut Laurence Rosier. "Il faut avoir un côté pragmatique dans l’utilisation des mots. Tous les mots ne sont pas toujours justes mais parfois on prend le plus court ou celui compris par le plus grand nombre. Et en même temps, il faut se poser la question de l’effet qu’a un mot que j’utilise sur l’autre et sur la société. Pragmatiquement, on peut utiliser le mot ‘black’ ou ‘noir’ pour désigner quelqu’un, il existe, il est disponible lexicalement mais est-ce que c’est bon pour l’autre ? Qu'est-ce que ça m'enlève à moi que l'autre puisse se nommer comme il l'entend?". De nouveau un équilibre à trouver…

Un chantier de réflexion à la RTBF

Et à la RTBF on le cherche cet équilibre. Les discussions au sein de la rédaction et les réactions de nos publics, entre autres, alimentent un chantier de réflexion sur les choix des mots pour nommer les minorités et plus largement leur représentation et leur place sur nos antennes. Un défi que nous avions déjà largement évoqué dans ce précédent article Inside.

Aujourd’hui, les personnes issues de la diversité d’origines représentent 34% des intervenants dans la presse quotidienne belge selon le baromètre de la diversité de l’Association des Journalistes Professionnels. Essentiellement dans les rubriques "International" et "Sport". Parmi les porte-paroles et les experts sollicités par les médias, elles représentent respectivement 20% et 6%.


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