Comment le JT parle des sorties musicales (ou pas)

Patrick Bruel
Patrick Bruel - © HAND OUT / RTBF / Martin Godfroid - BELGA

Il aimerait "tout recommencer". Patrick Bruel le chante sur nos antennes radio, que ce soit sur Vivacité ou La Première. Vous l'avez d'ailleurs peut-être entendu en interview dans des émissions des deux chaînes, pour évoquer la sortie de son nouvel album. Mais pas dans l'info. Pas de reportage, de chronique, d'interview de Patrick Bruel dans nos journaux radios et télévisés ces dernières semaines. Sauf quand il s'invite au début du journal pour revenir chercher sa veste…

Patrick Bruel s'invite dans le journal de Sébastien Pierret

"Il est arrivé en retard, explique Sébastien Pierret qui présentait le journal de 9h ce jour-là. Son interview s'est donc prolongée au-delà de 9h. Et il était assis là où je présente les infos. Ce qui m'a un peu surpris, c'est qu'il ne s'est pas gêné pour venir la récupérer alors que le journal avait déjà commencé. C'est un homme habitué aux médias, donc il aurait pu attendre que le premier sujet soit en cours de diffusion. Cela dit, il a été sympa."

Si on ne l'invite pas dans l'info, ce n'est donc pas parce qu'on ne l'aime pas. Mais alors, pourquoi ?

C'est un choix

Un journal télévisé dure grosso modo une demi-heure. Il faut donc faire des choix. Le rédacteur en chef du journal télévisé l'a annoncé en réunion de rédaction il y a quelque temps : plus question de se laisser imposer un calendrier de reportages par les maisons de production des artistes. "Sans mentir, que ce soit en musique ou en cinéma, je reçois une ou deux sollicitations par jour, nous confie Bruno Clément. On peut potentiellement inviter beaucoup d'artistes, mais au JT, on a décidé de ne pas suivre systématiquement la sortie des albums. D'abord parce qu'on n'a pas assez de temps pour ça. Mais aussi parce que notre objectif est de mettre en avant des phénomènes culturels."

Des sujets journalistiques, pas de la promo

La responsable éditoriale Culture nous détaille ce choix. "On n'est pas la caisse de résonance des maisons de disque, nous explique François Baré. C'est vrai aussi pour le théâtre. On parle d'une pièce de théâtre quand il y a un angle, pas pour remplir la salle ! On est dans une logique de décryptage de phénomène culturel. Et puis, parler de Patrick Bruel, en plus, ne touche pas vraiment un public rajeuni, et c'est important aussi de toucher également un public plus jeune. Par ailleurs, nous voulons être des découvreurs de talents. Prenez Eddy De Pretto, on a couvert l'émergence de l'artiste, l'un de nos journalistes l'avait suivi en concert à Londres et on n'avait pas attendu cette interview de promo pour parler de lui."

L'opportunité de la promo

Soyons honnêtes, la promo au moment des sorties d'album permet d'avoir accès à certains artistes, qui, sinon, nous ignoreraient peut-être. On est libres, par contre, de faire ce qu'on veut de l'interview. Mais encore faut-il que l'artiste parle d'autre chose que de son disque…

C'est grâce à la sortie de son nouvel album qu'on a pu rencontrer Vanessa Paradis. Elle devait accorder une interview fleuve de 40 minutes à la RTBF. "En 40 minutes, nous expliquait Françoise Baré la veille de l'interview, on peut déjà balayer une carrière, passer du cinéma à la musique. Donc, à vrai dire, ce n'est pas son nouveau disque mais bien la personne qui nous intéresse."

Voilà pour les attentes. Mais la maison de disques ne l’a pas vu comme ça. Finalement l'entretien de 40 minutes a été raboté à 30 minutes, positionné en fin de journée, après le marathon d'interviews accordées aux médias français. Vanessa Paradis était exténuée et on peut le comprendre. On imagine facilement le tableau : une artiste lasse de répondre aux mêmes questions - comment faire autrement quand la maison de disque cadenasse la communication et freine, quand on essaye d'aborder autre chose que son nouvel album? "Elle était là pour parler du nouvel album et c'est vrai qu'elle le défendait vraiment mais c’était très difficile de sortir du cadre imposé, précise Bruno Tummers qui était à Paris pour la RTBF. Quand on est dans des journées promo comme ça, il y a tout l’état-major derrière toi." On est donc loin de l’entretien confidences. Faut-il ou non en parler? La question se pose en rédaction. En revisionnant l'interview, un collègue journaliste repère quand même quelques réponses qui permettent de mettre sa carrière en perspective. 

Conclusion : le JT évoquera le nouvel album de Vanessa Paradis, dans un reportage qui reviendra sur les 30 ans de carrière de l'artiste. 

On évoque les albums quand notre ligne éditoriale le justifie"

Vous avez certainement aussi vu le visage de Vanessa Paradis sur la Une, un matin. Autre média, autre chaîne, Vivacité a estimé pouvoir parler de l'album sans forcément élargir le propos. "Au cas par cas, Viva continuera à évoquer les nouveaux albums, explique Manu Delporte, cheffe adjointe de l'information sur Vivacité, lorsque sa ligne éditoriale le justifie.  Et dans ce cas-ci, une artiste du calibre de Vanessa Paradis qui sort un nouvel album après 5 ans justifiait une évocation". Une évocation en pleine promo d'album qui n'a d'ailleurs pas empêché le journaliste et l'animateur de rester critique par rapport à l'album en question.

Un choix éditorial reste éminemment subjectif, en fonction d'une ligne que s'impose un média, mais aussi inévitablement des inclinaisons personnelles de celui ou celle qui tranche. "Ce sont des décisions subjectives, ajoute Bruno Clément. Mais je les assume tout à fait."

>>> Pour retrouver plus de coulisses sur notre traitement de l'information, découvrez nos articles sur la nouvelle page INSIDE

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