Comment faire un reportage "naturiste" en restant habillé ?

Une visite d'expo à la Boverie, à Liège, plutôt insolite.
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Une visite d'expo à la Boverie, à Liège, plutôt insolite. - © RTBF

Vous en avez certainement entendu parler : l’expo temporaire "Sculptures hyperréalistes, ceci n’est pas un corps" au Musée de la Boverie à Liège. Vous l’avez peut-être même déjà vue… Tout nu ? Ou pas ?

La question se pose puisque le musée a organisé une soirée inédite permettant de visiter l'expo dans son plus simple appareil. Une initiative originale qui nous a poussés à y tourner un reportage pour le Journal Télévisé (un deuxième reportage en réalité puisque nous étions déjà allés filmer au moment de l'ouverture)

Une mission difficile pour le journaliste et le cameraman. Que peut-on montrer ? Peut-on reconnaître les visiteurs nus ? Comment éviter ceux qui ne veulent pas qu’on les reconnaisse ?

Juliette Pitisci, journaliste à la RTBF a réalisé ce reportage. "A 27 ans, c’est la première fois que je fais ce genre d’expérience". Non, elle n’était pas toute nue. Elle aurait pu… mais a choisi de rester habillée. Tout comme Denis Galand, son cameraman.

"Lorsque nous sommes arrivés, c’était un peu tendu", explique Juliette. La presse était invitée; il y avait quatre équipes TV. Les organisateurs semblaient être dépassés par l'affluence. Cent cinquante personnes nues étaient prévues… Il y en avait trois cents ! "C’était impressionnant. Je n’osais pas les regarder. J’étais gênée. Je ne regardais que mes pieds", poursuit Juliette.

Denis Galand, le cameraman qui travaillait avec Juliette, a plusieurs années de métier derrière lui. Mais quand on l’a averti de ce sujet, il s’est dit : "Aïe aïe aïe". Car il sait qu'il est déjà arrivé que l’on demande à l’équipe de se déshabiller. On se souvient notamment d’un reportage (voir ci-dessous) sur une randonnée en forêt. Le journaliste n’avait gardé que sa cravate. Et Denis de préciser : "J’étais un peu réticent. Ce n’est pas un reportage sur le naturisme. Me mettre à poil dans une expo, moi je ne le fais pas".

Revoir le sujet JT sur la randonue (2010) :

Des règles drastiques pour respecter la vie privée

"On nous a donné les règles. On ne pouvait filmer que d’un seul endroit et uniquement les visiteurs de dos. Ce n’était pas possible de faire un reportage comme cela. De plus, j’avais besoin de bouger, que ce soit vivant", explique Juliette.

Ils ont distribué des bracelets rouges aux personnes qui ne voulaient pas être filmées

Alors les organisateurs ont eu une idée. "Ils ont distribué des bracelets rouges aux personnes qui ne voulaient pas être filmées", explique Juliette. Là, c’était déjà beaucoup plus simple pour le cameraman. Quoique…

Alors que Juliette essaie de trouver des interlocuteurs qui acceptent d’être interrogés à "visage découvert", le cameraman, lui, doit trouver des solutions pour faire des images. Pour Denis, même s’il est un cameraman aguerri, c’est un casse-tête : "Faire des images, sans pouvoir faire des images. C’est compliqué. J’ai alors été trouvé des gens qui me semblaient sympas, et je leur ai dit : 'Là, vous devez m’aider'..."

Denis a alors suivi deux ou trois couples qui ont accepté de jouer le jeu. "J’ai réussi à les mettre en confiance On leur a dit qu’on flouterait ce qui ne peut pas être vu. Personne ne m’a pris à partie".

Au fil de l’exposition, l’ambiance est devenue très détendue. "Tu commences à oublier qu’ils sont tout nus", ajoute Juliette.

Voilà pour le côté tournage. Viennent ensuite le moment du montage et la question du floutage. Car oui, même si le cameraman a filmé de manière spécifique (de dos, les pieds…), il a fallu "cacher" certaines choses...

Quelles précautions pour la diffusion ?

S'agissant d'heures de grande écoute, au JT de 13 heures et au JT de 19h30, deux questions se posent. Que peut-on montrer et que doit-on dissimuler ? Deuxièmement, les présentatrices doivent-elles mettre en garde en lançant le reportage ?

"Lors du montage du sujet, je savais que je devais flouter les sexes. Mais pour le reste, je ne savais pas trop", explique Juliette. "Je me suis tournée vers Nora Khaleefeh, l’éditrice du JT ce jour-là. Et de là, nous avons posé la question au service juridique".

Conclusion, flouter les sexes, en dessous de la ceinture. Mais alors pourquoi ne pas avoir masqué les seins d’une dame visibles lors d’une interview ? Le cadrage était assez large. Dans ce cas, c’est la journaliste qui a tranché. "Je ne voyais pas pourquoi il fallait flouter. C’est une poitrine. Sinon il faut aussi flouter celle des hommes", précise Juliette.

Ça, c’était pour les images et le montage du sujet. Quant aux "lancements", les deux présentatrices ont mis en garde ou en tout cas, ont donné le ton.

Ophélie Fontana, présentatrice du JT de 13 heures : "Une autre exposition fait sensation en ce moment. Des sculptures de corps humains plus vraies que nature sont présentées à Liège. Et le Musée de la Boverie a reçu des visiteurs étonnants, entièrement nus pour être en communion avec les œuvres. Une visite insolite que nous découvrons avec Juliette Pitisci. Et je préviens que certaines images pourraient choquer certaines personnes".

Nathalie Maleux, présentatrice du JT de 19h30 : "Avant de refermer ce journal, je vous propose de tomber la veste et l’ensemble des vêtements même… Nous allons accompagner quelque 300 nudistes qui ont visité l’exposition "Hyperrealisme sculptures" au musée de la Boverie à Liège. Elle dévoile des sculptures de corps humains plus vraies que nature. Et pour les amateurs de naturisme, c’est l’occasion d’être en communion avec les œuvres".

Ça sublimait les œuvres et les œuvres sublimaient les gens.

On laissera le mot de la fin à notre jeune collègue Juliette : "En fin de compte, ça démystifie totalement la nudité. Ça sublimait les œuvres et les œuvres sublimaient les gens."


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