Comment devenir un expert incontournable à la RTBF ?

Comment devenir un expert incontournable à la RTBF ?
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Comment devenir un expert incontournable à la RTBF ? - © Tous droits réservés

Ceci n’est pas un mode d’emploi… mais presque. Parmi tous les experts possibles, comment nous, les journalistes, faisons-nous notre choix ? Quel rôle leur faisons-nous jouer dans nos reportages et nos émissions ? Pourriez-vous être un expert à la RTBF ? Explications et cas pratiques… Sortez vos fluos !


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Alors, déjà, on ne va pas vous forcer. Notre choix se réduit à ceux qui acceptent de passer dans les médias. Il y a aussi des filtres : ceux qui n’ont pas de fonctions hiérarchiques et sont donc moins visibles ou moins maîtres de leur agenda, ceux qui n’ont pas été repérés par les attachés de presse de leurs institutions et sont donc moins recommandés, etc. Quantité de profils intéressants et compétents ne sont sans doute pas dans les médias.

Si on vous rappelle souvent, c’est que vous entrez sûrement dans la catégorie des "bons clients " : ceux qui ont non seulement de l’expertise dans leur domaine, mais aussi la capacité de s’exprimer dans notre langage médiatique : de façon concise, claire, concrète. Ceux qui "rentrent" dans le format imposé, qui parviendront à enrichir l’information en respectant ses codes (ce qui peut se justifier mais aussi se regretter, c’est selon). Et qui en plus sont dis-po-ni-bles. A la limite, si vous êtes un peu moins pointu qu’un autre mais très disponible (c’est-à-dire au pied levé, en soirée, le week-end…), on ne fera pas la fine bouche, parce qu’on a des délais à tenir et qu’il faut bien qu’on trouve quelqu’un à interviewer, à un moment

Les experts les plus présents dans nos médias sont aussi certainement ceux qui correspondent à nos habitudes (parce qu’on a déjà leur numéro) voire à nos idées reçues. Les experts les plus récurrents sont, par exemple, très souvent des hommes (d’où la plupart des exemples qui illustrent cet article). On vous en a déjà parlé sur INSIDE. La rédaction le sait et tente de corriger ce biais. C’est ainsi qu’au fil des semaines, on a vu de plus en plus d’expertes à propos de la crise du coronavirus.

Passons aux cas pratiques. 5 types d’experts. Les reconnaitrez-vous ?

1 : L’expert providentiel

C’est l’expert subitement révélé par une crise. On le verra beaucoup voire énormément et puis peut-être plus du tout. Pas besoin de chercher très loin en ce moment : avec la crise du coronavirus, la RTBF a jeté son dévolu sur quelques figures récurrentes, notamment l’épidémiologiste Marius Gilbert et le professeur de Santé publique Yves Coppieters, très réguliers dans nos JT.

Mais ils ne sont pas les seuls, loin de là : beaucoup d’autres répondent présents avec la volonté d’apporter des réponses claires et fondées au public au cœur d’une actu très déstabilisante. Or on en a bien besoin. Là où pendant les attentats, une journaliste (Justine Katz) a pu incarner les réponses à apporter au public, ici ces réponses demandent un degré d’expertise scientifique qu’un journaliste, même spécialisé, ne peut pas apporter.

Les femmes sont désormais bien présentes aussi sur nos plateaux et dans nos sujets, notamment la cheffe de clinique associée et infectiologue Leïla Belkhir (Saint-Luc) ou encore la géographe de la santé Catherine Linard (UNamur). Au début de la crise, les hommes étaient sur-représentés. La rédaction a redressé la barre.

2 : L’expert généraliste

Voilà un expert bien pratique, pour nous les journalistes. Quelqu’un qui a une vision d’ensemble, qui n’est pas uniquement focalisé sur un sous-domaine extrêmement pointu et à la limite du compréhensible pour le non-initié.

Quelqu’un comme Damien Ernst. Mais oui, vous savez, cet expert en énergie de l’Université de Liège qu’on interviewe sur l’énergie, et puis aussi sur les SUV


Certains d’entre vous nous ont écrit pour s’en étonner. "Monsieur ERNST dort-il dans les couloirs de la RTBF ? Auriez-vous besoin que l’on vous trouve d’autres spécialistes en énergie ? Si vous avez des difficultés, faites-le savoir", nous dit ainsi un téléspectateur attentif.

Alors non, Damien Ernst n’a pas de couchette attitrée dans nos locaux… Côté chiffres, un rapide comptage dans nos archives montre qu’il est interviewé en moyenne deux fois par mois depuis septembre 2019 (avant la crise du coronavirus), sans compter la réutilisation des interviews JT dans l’émission Vews ou leur double emploi dans les deux JT de la journée. Quand il s’agit d’énergie, il semble en effet incontournable – ou incontourné.


Les collègues amenés à traiter du thème me décrivent cet expert comme un "bulldozer", sans langue de bois, très au fait de son domaine et d’une disponibilité phénoménale, tous les jours, à toute heure. Lui-même confie un certain plaisir intellectuel à répondre à la presse (et je constate qu’il a décroché son téléphone après une sonnerie à peine). "J’aime bien expliquer", dit-il. "J’aime la dynamique avec laquelle vous travaillez. En recherche, entre le moment où vous pensez à la contribution et le moment où vous la sortez, il y a 6 mois ou un an. Ici au niveau journalistique, vous ne pouvez pas dire au journaliste ‘reviens dans trois jours et j’aurai l’explication parfaite’, il faut très rapidement analyser le problème, ne pas se planter, bien le mettre en perspective et cristalliser un message bon et pour lequel le journaliste a un intérêt."

Et il a manifestement compris nos besoins en tant que média généraliste : "Quand on parle d’énergie, il y a beaucoup d’experts qui travaillent sur un composant : le moteur à combustion, les pales d’éoliennes,… Moi j’ai énormément travaillé dans les systèmes énergétiques, donc j’analyse les systèmes, la dynamique, dans leur ensemble. Donc j’ai une vue d’ensemble des problématiques, dont certaines que j’ai étudiées plus en détail. Je suis né comme un chercheur, ça m’amuse énormément".

Il n’y a pas que Damien Ernst. A d’autres moments, ce sont d’autres experts qui semblent omniprésents sur nos antennes, soyons de bon compte. Et à la rédaction, que le public nous écrive ou pas, on se dit régulièrement qu’on doit faire attention à la diversité de nos interlocuteurs sur tel ou tel sujet. D’ailleurs, quelqu’un qui dit "trop" oui sur "trop" de domaines peut perdre en crédibilité à la fois aux yeux du public et aux yeux des journalistes. A quel moment est-ce "trop", c’est toute la question, et la réponse se fait au cas par cas.

Autre motif de prudence : quand l’expert prend position dans un débat, comme Damien Ernst sur le nucléaire ("J’ai surtout envie que le débat sur la sortie ne se fasse pas à la lueur d’arguments incorrects", me précise-t-il à ce sujet).

Un expert qui prend position ne sera pas évité. Mais les journalistes de la rédaction vont en tenir compte quand ils l’interrogent. Par exemple pour veiller à l’équilibre des points de vue dans un débat.

3 : L’expert engagé

Là, on passe un cap. Un expert engagé reste un expert. Mais on n’aura pas recours à vous de la même façon. Prenons le spécialiste des migrations liées à l’environnement François Gemenne (chercheur FNRS – Université de Liège), très présent en radio (mais pratiquement absent en tv. "Je me suis dit que je ne devais pas être assez beau pour la télévision", dixit l’intéressé. On l’a quand même vu dans le Scan au JT il n’y a pas si longtemps).

Quelqu’un qui s’est notamment exprimé à propos de l’affaire Publifin. Un expert engagé et qui l’assume absolument. "Notre responsabilité en tant que chercheur, en tant qu’académique, c’est de former des citoyens critiques et acteurs de la démocratie. Donc par rapport à tous les scandales qui peuvent atténuer la démocratie, je pense que tous les chercheurs sont concernés", soutient-il.

Et la neutralité ? "Personne n’est absolument neutre, la recherche en elle-même non plus : il y a toutes sortes de biais cognitifs qui sont importants", répond-il. "Je trouve qu’il faut avancer à visage découvert. En termes de déontologie personnelle, je pense qu’il faut être honnête mais pas forcément neutre. Je trouve que la démocratie a tout à gagner à entendre une pluralité de voix qui soient engagées politiquement et qui soient détachées des partis politiques et de la partisanerie."

Si vous êtes un expert de ce genre, on aimera bien vous inviter justement pour exprimer votre point de vue. Par exemple dans le troisième volet de l’émission Matin Première, qui est un débat d’opinions à propos de faits d’actualité. Y sont invitées des "personnalités", dont des académiques amenés à s’exprimer sur toutes sortes de sujets et qui "sortent" ainsi de leur statut d’expert. "L’idée n’est pas de faire un débat d’experts mais d’ouvrir le champ", me dit le présentateur François Heureux.

Dans certains cas, on peut se demander si la "personnalité" ne prend pas le pas sur "l’expert"… Quand un chercheur devient particulièrement engagé, il prend le risque de ne plus être interrogé (ou moins souvent) dans les émissions d’info en tant que spécialiste de son domaine justement. Il devient un leader d’opinion. C’est un positionnement qui vous fait changer de catégorie dans les médias et dans la perception du public. Au risque parfois de brouiller certains repères comme dans le cas d’experts qui militent pour des causes comme celle de la lutte contre le changement climatique, par exemple. D’autres experts se refuseront à toute once de prise de position.

4 : L’expert professeur

Celui-là intervient pour donner des éléments d’analyse et de compréhension, sans jamais donner sa propre opinion. On est dans de la pédagogie, de la contextualisation, de l’analyse. Vous retrouvez dans cette catégorie un expert comme le politologue Jean Faniel, grand habitué de la RTBF, notamment quand il commente les soirées électorales.

"Je veille à ce que mes explications et analyses se fassent dans le respect de l’impartialité, de l’objectivité, qui sont aussi inhérentes à ma fonction de chercheur au Crisp. On n’est pas tous logés à la même enseigne en tant que politologue. Ma fonction est de ne pas prendre parti, c’est d’analyser les choses avec recul et impartialité, et de traiter de sujets que je peux analyser."

Et on a beau le voir souvent, il refuse parfois des interviews : "L’idée n’est pas d’avoir un avis sur tout. D’abord parce que ce n’est pas un avis, c’est une analyse. Les journalistes qui m’invitent savent que ce qu’ils peuvent attendre de moi : c’est un avis scientifique, ce n’est pas une chronique ou une prise de position. Donc, le jeu étant clair, ils ne cherchent pas à savoir ce que pense Jean Faniel – d’autant plus que je ne suis pas convaincu que ce serait très utile pour le public."

Si vous avez ce profil, on a aussi besoin de vous. Mais à en croire Jean Faniel, il se pourrait qu’on "se serve" parfois de vous pour votre aura de crédibilité. "Ce que je ressens parfois, c’est que le journaliste a besoin d’un expert pour son sujet alors que sur le fond, il aurait pu le dire lui-même", estime l’expert. "Je suis content si le journaliste repart avec un angle, une info à laquelle il n’avait pas songé".

Et notre expert de s’inquiéter de l’évolution de nos pratiques : "Aujourd’hui, si on compare les crises politiques, la crise actuelle n’est pas traitée de la même manière et les sujets se sont raccourcis. J’avais l’habitude de me dire qu’on allait garder 30 secondes. Aujourd’hui j’ai l’impression que ça va se résumer à 15 secondes. Je vois un problème potentiel. On pourrait alors arriver à perdre ce qui fait partie de notre métier : en tant qu’expert, que scientifique, on a besoin d’exposer un raisonnement et de faire preuve de nuances. Je risque de ne plus pouvoir amener cet élément d’analyse, de réflexion." C’est noté. Voilà de quoi méditer à la rédaction.

5 : L’expert journaliste

Dernier profil très recherché, qui pourrait bien vous ouvrir nos antennes : l’expert qui fait notre métier à notre place. Ok, je force le trait. Mais quand même.

Prenez Olivier Bogaert. Outre ses interviews dans les journaux radio ou télé, voilà douze ans que le commissaire à la Computer Crime Unit de la police fédérale tient une chronique sur Classic 21 le mardi matin. "Au début je pensais que ce serait ponctuel et en fait non", commente-t-il. "Avec mes chroniques, qui font deux minutes trente, je dois trouver les thématiques et la structure de façon à faire passer les deux-trois idées de base que je veux communiquer."

Le spécialiste de la sécurité sur le web fait le parallèle avec l’émission Contact : "Je pense que dans cet environnement numérique qui est devenu ultra-dominant, il faut donner des conseils pour que les gens prennent conscience d’un certain nombre de choses par rapport aux comportements qu’ils ont. Si par mes interventions, je peux faire passer des trucs et astuces pour permettre au public d’être un peu plus attentif, d’acquérir des réflexes plus forts par rapport aux situations rencontrées, j’espère diminuer l’impact que ça a sur leurs vies."

Dans un registre différent, la porte-parole de Test-Achats, Julie Frère, fait aussi en partie office de chroniqueuse spécialisée dans les questions de consommation. Cette expertise est précieuse dans les médias et les journalistes ne peuvent pas toujours la développer suffisamment dans tous les domaines où elle serait utile.


Ceci peut poser question, dans un contexte économique tendu pour la presse, comme le souligne, Corinne Van Merris, professeure à l’Ecole de journalisme de Lille : "Les experts ne sont pas payés : dans certains journaux, ce sont des pages remplies par des gens qui ne sont pas des journalistes. Ça rejoint un autre problème : quel temps et quel argent on consacre à l’approfondissement des sujets dans sa rédaction ? Est-ce quon a envie que des journalistes soient suffisamment compétents dans leurs sujets ? Si on n’a pas le temps, pas les moyens, et bien on ouvre ses colonnes à des tribunes, à des expertises etc. Donc il y a un contenu intellectuel, de réflexion et d’analyse qui est proposé aux lecteurs mais qui est moins coûteux pour le média que si c’était le journaliste qui était payé pour acquérir cette expertise. Avec en plus une distance requise puisque c’est le principe de ce métier."

Et c’est vrai que parfois l’apport d’une journaliste spécialisé et celui d’un expert pédagogique se rejoignent, même si chaque métier garde ses spécificités.


A noter que ce mode d’emploi fonctionne aussi pour les autres médias. Et qu’un expert ou une experte repérée chez l’un sera repris chez les autres. Mimétisme sans doute, gain de temps certainement. Et voilà donc une autre voie d’entrée pour la RTBF : quel que soit votre profil, mettre le pied dans la porte dans un journal, c’est se donner de bonnes chances d’entrer chez nous par les ondes. Et vice-versa.

 


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