Christchurch, Utrecht… Parlons-nous trop ou pas assez vite de "terrorisme"?

« A la Une de l’actualité, cette attaque terroriste dans deux mosquées en Nouvelle-Zélande. Quarante-neuf personnes ont été tuées par un homme affirmant vouloir préserver son pays des envahisseurs ». C’était l’un des titres du journal télévisé de 19h30 vendredi 15 mars. « Attaque terroriste », des mots sans ambiguïté. Ils avaient déjà accompagné les auditeurs et téléspectateurs tout au long de la journée. Et pourtant, ils ne se sont pas imposés d’emblée. Ce qui a suscité des questionnements, notamment sur les réseaux sociaux.

"Pour la RTBF, un blanc qui massacre des musulmans, ce n’est pas du terrorisme !", nous écrit l’un. Un commentaire parmi d’autres, reflétant une impression d’un traitement biaisé de l’information à cause du profil du tireur : blanc et d’extrême droite. Alors, quels mots ont-ils été choisis et pourquoi ? Y a-t-il une prudence à géométrie variable dans notre couverture des attentats en fonction du profil des auteurs présumés ?

 

La première dépêche parle de "fusillades"

Petit retour sur la chronologie des faits. Ce matin-là, c’est une dépêche de l’AFP (Agence France Presse) qui nous donne l’alerte, à 5 heures du matin. A la rédaction, le premier journaliste web arrive à 6 heures. La dépêche est publiée sur le site puis, à 6h52, un article est posté sur Facebook. On y évoque des "fusillades". Les informations sont encore parcellaires. A 6h59, nouvelle alerte de l’AFP qui cite le Premier ministre australien (la nationalité du tueur présumé) parlant d’"un terroriste extrémiste de droite et violent".

L’article Facebook est modifié en conséquence entre 7h et 7h17. A noter que la mise à jour de l’apparence du post sur Facebook peut prendre plusieurs minutes. Ce premier article restera ce matin-là l’article RTBF « porte d’entrée » dans le jargon, c’est-à-dire un article factuel qui sera mis à jour continuellement pendant les premières heures et qui renverra ensuite vers d’autres contenus liés (les réactions internationales, etc.). Et contrairement à certaines suppositions d’internautes, les modifications apportées au titre et au contenu n’avaient pas de liens avec les commentaires apparus sur les réseaux sociaux. « Il n’y a pas eu de rétropédalage », explique Paul Verdeau, le journaliste web qui a suivi les événements. « Ce sont les informations contenues dans les dépêches qui ont amené des précisions ». A noter que nous n’avons pas de correspondant en Nouvelle-Zélande.

Je savais que c’était très probablement du terrorisme

« Moi, en mon for intérieur, je savais dès le début que c’était très probablement du terrorisme », poursuit Paul Verdeau. « Mais ‘moi en tant que citoyen' n’est pas la même chose que ‘moi en tant que journaliste’. Et en tant que journaliste je ne peux pas écrire que c’est terroriste tant qu’il n’y a pas au moins une source qui dit que c’est terroriste ». A partir du moment où le Premier ministre australien évoque cette possibilité, le conditionnel reste de mise mais le mot est lancé.

 

« Terrorisme » en radio et télévision aussi

En radio, sur La Première, le flash info de 7h30 fait référence aux dernières informations de l’AFP : « Un Australien, terroriste extrémiste de droite, violent… Les mots avec lesquels le Premier ministre australien décrit le tireur de Christchurch en Nouvelle-Zélande ». Même choix dans le flash info des chaînes musicales : « Selon le Premier ministre australien, un tireur a été identifié, un ‘terroriste australien extrémiste de droite et violent’».

Dans le journal de 8 heures, le journaliste dit quant à lui : « Un tireur est identifié, un Australien. Selon les autorités, un terroriste d’extrême-droite ». Le terme « terroriste » est toujours mentionné en tant que citation. Par la suite, les nouvelles informations parvenant à la rédaction donneront de plus en plus de crédit à cette hypothèse d’un acte terroriste. Des informations qui se succéderont rapidement, grâce aussi dans ce cas au décalage horaire avec la Nouvelle-Zélande. Les guillemets tomberont. D’autres termes factuels continueront à être utilisés en parallèle : tireur, tueur, attaque, fusillade…

Finalement, le Journal de 13h en télévision ouvrira avec l’attentat, tout comme celui du soir. Le bandeau visible sur le sujet est très clair. Il indique : « Violente attaque terroriste ». Les termes employés par la présentatrice et la journaliste responsable du sujet le sont tout autant.

Finalement, avons-nous été trop prudents ? On pourrait tout aussi bien se demander si on l’a été suffisamment, ou pas assez… Pour répondre à cette question, il faut d’abord s’en poser une autre : au fond, qu’est-ce qui détermine qu’un acte aussi tragique soit-il relève effectivement du terrorisme ?

 

Le terrorisme, « une question d’intention et d’inscription »

« Un acte est terroriste à partir du moment où il y a une revendication d’ordre idéologique ou politique et que cet acte s’inscrit dans une cause idéologique ou politique », explique Thomas Renard, chercheur spécialisé en terrorisme à l’Institut Egmont. « Ce qui sépare un crime de haine (un crime homophobe par exemple) d’un attentat, c’est une différence extrêmement fine », complète le criminologue Michaël Dantinne (ULg). « C’est une question d’intention et d’inscription. »

Mais si l’intention de l’auteur est déterminante, on ne peut pas présumer de cette intention… « Ce n’est pas parce que quelqu’un se fait exploser ou tire sur une foule que c’est un acte terroriste », poursuit Thomas Renard. Le caractère terroriste ou pas d’un acte ne peut pas être déduit du modus operandi utilisé.

Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’une autorité affirme ou suppose qu’un acte est terroriste dans les premières heures de l’événement que l’enquête lui donnera raison par la suite. « Les autorités judiciaires vont souvent dire que la piste terroriste n’est pas exclue, c’est plutôt maximaliste à court terme », explique Michaël Dantinne. L’envoi d’unités antiterroristes ne permet pas non plus de tirer de conclusions.

Ceci plaide pour l’emploi de guillemets au moment où sont tombées les premières déclarations du Premier ministre australien à propos de Christchurch. Même cas de figure avec la tuerie survenue lundi à Utrecht. Un acte « potentiellement terroriste » estimait la police selon une dépêche reçue à 12h02 le jour même. Une citation reprise telle quelle sur nos antennes et notre site info.

Ensuite, dans le cas d’Utrecht, la piste d’un différend familial a été évoquée. Il se pourrait aussi que cette tuerie soit une action de représailles suite à l’attentat de Christchurch… Quelle est la nature des faits ? A l’heure d’écrire ces lignes, le suspect est poursuivi pour homicides à des fins terroristes.

 

Comment juger d’une intention ?

« On doit retomber sur des éléments tangibles : des informations trouvées dans le téléphone ou l’ordinateur de l’assaillant, des revendications, etc. : c’est une question de travail d’enquête », explique Thomas Renard. Testament, déclaration d’allégeance… Autant d’indices possibles.

Dans le cas de Christchurch, différents indices concrets se sont rapidement accumulés à propos de l’homme soupçonné d’être l’auteur des attaques. C’est ce qui a mené la rédaction à parler d’attaques terroristes. Et cela alors que l’enquête n’est pas terminée. Quelque part, la RTBF s’est donc avancée, comme d’autres médias, sur base de ses observations et des déclarations officielles, sans attendre de futures conclusions judiciaires.

Autre choix à l’AFP, où on a misé sur la prudence absolue. L’agence s’en est expliquée vendredi soir sur Twitter : éviter l’emploi direct du mot terroriste, partout dans le monde et quelles que soient les motivations ou idéologies des auteurs, c’est pour l’agence française une question de rigueur journalistique. Une façon aussi d’éviter toute instrumentalisation politique.

Quels mots pour quelle réalité ?

Les journalistes doivent rechercher et respecter la vérité. C’est l’une de nos règles déontologiques et c’est même la première d’entre elles. En choisissant de parler de terrorisme, parce qu’on pense que c’est le mot juste pour décrire une réalité, on entre dans une forme d’analyse des informations disponibles. Un exercice qui comporte des pièges, notamment si les faits sont ambigus ou les informations peu nombreuses, que plusieurs interprétations sont possibles. Il y a le risque dans certains cas de tirer des conclusions trop hâtives.

Le fait qu’un attentat soit revendiqué, par exemple, ne signifie pas forcément que les spécialistes – ou la Justice- le considéreront comme un fait de terrorisme. "Il y a déjà eu des actes qui n’ont pas été revendiqués et qui finalement ont été considérés comme des attentats par la justice", détaille Michaël Dantinne, évoquant notamment l’attitude de Mehdi Nemmouche à son procès. "Il peut aussi y avoir des actes revendiqués mais sur lesquels on peut avoir des doutes car il existe des revendications opportunistes". Autrement dit des actes récupérés par la communication d’une organisation terroriste alors qu’elle n’y a pas joué de rôle.

Certains acteurs isolés ont des maladies mentales, sont déséquilibrés, suicidaires 

Il est d’autant plus difficile de juger de la motivation terroriste d’un individu qu’il agit seul, sans lien avec une organisation. L’adhésion à une idéologie ne peut-elle pas compter autant que celle à une organisation ? "Oui, sauf dans la mesure où certains acteurs isolés ont des maladies mentales, sont déséquilibrés, suicidaires", répond Thomas Renard.

Des nuances qui vont plutôt dans le sens d’une certaine prudence dans la qualification des faits de la part des journalistes, "d’autant que sur la matérialité des ceux-ci, ça ne change pas grand-chose : il y a des gens blessés et morts et ensuite les éléments doivent être appréciés", estime Michaël Dantinne.

La prudence, pour limiter l’impact sur la société

Si la façon de qualifier une attaque ne change rien à la « matérialité des faits », il en va bien autrement pour ce qui concerne son impact sur la société. « Le terrorisme joue sur la peur », soulignait le procureur fédéral Frédéric Van Leeuw sur nos antennes, à l’occasion de l’ouverture du procès de Mehdi Nemmouche. « Un meurtre, s’il est qualifié de terrorisme, va faire peur à toute la population alors que ce ne serait pas nécessairement le cas d’un meurtre ‘normal’».

Ne pas donner le message qu’il y a des terroristes partout

« Notre rôle à nous », poursuivait-il, « c’est d’être extrêmement attentif avant de donner à un fait une qualification de terrorisme : le fait que quelqu’un fasse quelque chose en criant Allah Akbar, ça ne suffit pas. […] Le terrorisme, ça doit toucher les intérêts d’un Etat, ça doit vouloir revendiquer quelque chose ». Ce qui signifie pour la Justice de ne pas communiquer sur des hypothèses ou des déductions mais sur des preuves « tangibles ». « Il est important que nous soyons attentifs à ne pas donner le message que les terroristes sont partout ».

Une idée dont on peut penser qu’elle a déjà fait son chemin dans nos esprits. Aujourd’hui, n’est-on pas tous plus enclins à penser au terrorisme face à certains événements d’actualité ? N’est-ce pas là une forme de réussite pour les terroristes avérés ? « Amrani, à Liège, on ne l’a pas qualifié de terroriste parce qu’on n’était pas dans la vague terroriste », estime Frédéric Van Leeuw. « Si ça se passait aujourd’hui, ce serait compliqué de ne pas le qualifier de terrorisme ».

Or la façon d’« étiqueter » les faits a d’autres effets : « Selon qu’on considère qu’il s’agit d’un crime de haine, d’un acte isolé, ou d’un acte de terrorisme, la réaction des autorités ne va pas être la même, en termes de législation par exemple », souligne Michaël Dantinne. Ce qui ne signifie pas, par exemple, qu’une tuerie dans une école – sans dimension terroriste — n’est pas tout aussi grave, mais qu’elle est d’une nature différente et qu’elle peut donc appeler des réponses différentes.

De plus, ajoute Thomas Renard, « si on donne trop vite crédit à une organisation pour un attentat alors que finalement ce crédit ne lui revient pas, on renforce la perception de la force de ce groupe, on surestime ses capacités ». Une réflexion qui s’applique en particulier au terrorisme islamiste qui a focalisé l’attention ces dernières années via ses attentats répétés et spectaculaires.

Bref de la prudence. Mais où placer le curseur ? Et place-t-on ce curseur de la même façon quand il s’agit de terrorisme islamiste ou de terrorisme d’extrême droite ?

 

Une prudence à géométrie variable ?

Quelle aurait été notre réaction si les attaques de Christchurch avaient été le fait d’un musulman ? Il est impossible de le savoir. Face aux attentats, avons-nous de façon générale à la RTBF une couverture différente selon le profil de l’auteur ? Question intéressante et importante, qui demanderait une longue recherche à elle toute seule. Ceci dit, des recherches sur le traitement médiatique du terrorisme ont déjà été menées par des universités. Leurs conclusions ne concernent pas directement la RTBF mais elles n’en sont pas moins éclairantes.

L’Université d’Anvers s’est ainsi penchée sur la façon dont la presse écrite du nord du pays traite le terrorisme (De Standaard, De Morgen, Het Laatste Nieuws, Het Nieuwsblad). Des étudiants en sciences politiques ont examiné les attaques perpétrées entre 2001 et 2016. Conclusion : dans tous ces journaux, les auteurs sont plus souvent traités de « terroristes » quand ils sont musulmans. Lors d’attentats terroristes, 75% des auteurs musulmans sont ainsi décrits comme des terroristes, alors que ce chiffre n’est plus que de 26% pour les autres. Ce qui joue sur le renforcement d’amalgames du type « musulman = terroriste », observe l’étude.

On était à travers ce prisme de la menace de Daech

Thomas Renard a lui-même observé une différence de traitement médiatique : « Il y a eu cette tendance dans certains médias à traiter directement une tuerie d’attentat alors qu’à ce moment-là, on ne savait rien. On était à travers ce prisme de la menace de Daech ». Une menace considérée comme déclinante selon le chercheur.

Cette question du prisme renvoie aussi à un effet dont nous parlions dans un autre article à propos des « émeutes » de 2017 à Bruxelles : le fait de recourir à un terme parce qu’il est en quelque sorte « dans l’air », dans la mémoire de travail des médias, ce qui peut conduire à « schématiser les choses donc à les rendre moins fines, plus abstraites ». Et finalement à perdre en « précision d’information », selon les termes de Philippe Marion, spécialiste du récit médiatique.


►►► Retrouvez plus de coulisses sur notre traitement de l’info sur notre page INSIDE


Puisque le risque de raccourci, de biais et in fine d’inégalité de traitement est une réalité, et que cela peut faire des dégâts, le plus sûr pour les médias ne serait-il pas d’adopter la même position que l’AFP en ne qualifiant pas eux-mêmes les actes de « terroristes » ? Peut-être, mais il y a un autre risque : celui parfois de (donner l’impression de) relativiser, minimiser ou édulcorer la réalité. D’être « trop » prudent. Une impression qu’a pu donner l’AFP dans sa façon de relater les attaques de Christchurch, aussi sans doute parce que cette prudence absolue, face à tous les types d’attentats, est très minoritaire aujourd’hui.

Trop d’attention pour le terrorisme djihadiste ?

Une autre étude récente, menée par l’Université d’Alabama, démontre qu’un attentat commis par un musulman aux Etats-Unis recevra 357% plus d’attention de la presse américaine qu’un attentat commis par un non-musulman (période 2006-2015), alors que le terrorisme d’extrême droite y a un poids historiquement important. Un biais beaucoup plus marqué au niveau de la presse nationale qu’au niveau de la presse locale, plus exhaustive.

Cela a un impact sur notre perception de la menace

Or, si la presse américaine nationale relaie davantage une catégorie d’actes, nous en aurons mécaniquement davantage d’échos en Europe, avec un impact évident sur notre propre couverture médiatique. Et par ricochet, sur la recherche académique.

« Cela a un impact sur notre perception de la menace et sur nos bases de données, qui reposent sur des sources ouvertes, les médias », explique Thomas Renard. « Les Etats aussi ont tendance à faire un monitoring plus poussé du terrorisme islamique. Les services de sécurité sont concentrés sur la menace djihadiste, ce qui alimente aussi les statistiques (nombre d’arrestations…). » Il faut préciser que le terrorisme djihadiste est celui qui cause aujourd’hui le plus de morts en Europe (alors qu’en termes de nombre d’attentats, il s’agit du terrorisme pour des causes séparatistes), cette attention est donc loin d’être irrationnelle.

De par son importance, le phénomène de l’organisation terroriste Etat islamique a attiré les chercheurs et les financements liés. A contrario, en Europe, « seuls 3% de la recherche académique porte sur le terrorisme d’extrême droite ». Pour Thomas Renard, il y a donc un biais « énorme » au niveau de la recherche : « On se pose parfois la question de savoir si la recherche qu’on effectue, c’est de la recherche sur le terrorisme ou sur le terrorisme islamique ? Quand on fait des théories sur les processus de radicalisation, est-ce que ça s’applique à d’autres formes de terrorisme aussi ? »

La recherche académique, la couverture médiatique étrangère, l’activité des services de sécurité, etc. : autant de sources d’information qui alimentent à leur tour l’intérêt et l’attention des médias ici, dans une sorte de boucle.

La question qui se pose à nous n’est donc pas uniquement celle de la prudence dans la qualification des faits mais aussi celle de la place relative qu’on donne à la couverture de l’un ou l’autre type de terrorisme dans notre information.

 


►►► A lire aussi sur INSIDE : « Emeutes à Bruxelles en 2017 : tout bien réfléchi, s’agissait-il vraiment d''émeutes'? »


►►► Retour sur ce thème ce dimanche 24 mars 2019 dans les Décodeurs RTBF, à 10h en direct sur La Première et sur AUVIO (également en replay)


Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK