Ces images que nous ne pourrions pas vous montrer sans les agences de presse internationales

Une famille syrienne qui rompt le jeûne dans les décombres de son ancien logement
Une famille syrienne qui rompt le jeûne dans les décombres de son ancien logement - © AFP

Sur la photo et la vidéo qui illustrent cet article, une famille syrienne déplacée par la guerre est revenue sur les lieux de son ancien logement pour rompre le jeûne. Des images qui frappent l’esprit, captées grâce à un drone et qui montrent une scène de vie quotidienne contrastant avec l’ampleur de la destruction. C’est à Ariha, dans la province d’Idlib, en ce début mai.

La famille partage un repas dans les décombres de son ancien quartier, les ruines de son ancienne vie. C’est la première fois qu’ils reviennent. "Nous voulions rompre le jeûne pendant une journée chez nous pour revivre nos souvenirs passés", explique la grand-mère, Samah. Le père, Tarek, complète : "Maintenant, ma famille et moi sommes ici au sommet de la destruction. Nous revivons un souvenir très difficile et douloureux. Je prie pour que Dieu ne laisse personne d’autre en faire l’expérience".

Voir les images vidéo de l’AFP :

Ce récit et ces images ont été captés par une équipe de l’AFP, l’une des agences de presse internationales qui alimentent notre rédaction tous les jours, aux côtés de Reuters et d’AP (sans compter les sujets reçus via le réseau d’échange européen EBU dont nous faisons partie). En ces temps de coronavirus, où nos propres déplacements sont limités, les yeux, les oreilles et le travail des journalistes de ces agences nous sont encore plus essentiels que d’habitude. Pour parler du coronavirus, partout dans le monde. Mais aussi de ce qui s’y passe d’autre.


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Focus sur la française AFP, en guise d’illustration. Malgré la pandémie, les journalistes de l’agence sont toujours sur le terrain. Ils sont au nombre de 1700 dont un millier répartis dans le monde. Pour la rédactrice en chef Monde de l’AFP, Sophie Huet, le coronavirus n’a pas empêché de poursuivre une couverture globale de l’actualité. Même si pendant plusieurs semaines (et ce n’est pas fini), l’essentiel de cette actualité s’est concentré sur le coronavirus et ses conséquences, en Belgique comme ailleurs, comme nous vous en parlions dans cet article d’INSIDE.

Quand il y a eu le 11 septembre, ça a monopolisé l’actu mais pas aussi longtemps

"C’est sans précédent d’avoir sur une durée aussi longue un événement qui monopolise pratiquement tout l’agenda de l’actualité", expose Sophie Huet. "C’est clair que quand il y a eu le 11 septembre, ça a aussi monopolisé l’actu mais pas sur une période aussi longue." L’agence était la première à se trouver à Wuhan, juste avant le confinement. Après avoir collecté de premières images et témoignages, l’équipe de reporters a ensuite été évacuée et a été mise en quarantaine deux semaines dans le sud de la France. La pandémie a ensuite déferlé en Europe, puis dans le reste du monde. Conséquence : "il y avait de fait beaucoup moins d’autres sujets".

Voir cette vidéo de l’AFP sur les chiffres de la pandémie, notamment en Corée du Nord et en Syrie :

Au fur et à mesure, l’agence adapte ses dispositifs sur le terrain pour que les équipes soient elles-mêmes protégées du virus, ainsi que leurs proches. Les journalistes travaillent dans les endroits à risque sur base volontaire. "On a été nous-mêmes surpris que la production ne fléchissait pas, que les journalistes étaient sur le terrain, partout", rapporte Sophie Huet. L’agence envoie aux rédactions, dont la nôtre, un flot d’informations et d’images sur l’impact de la pandémie aux quatre coins du monde, y compris dans des zones de conflit.

Des informations et des images que nous avons parfois répercutées, par exemple concernant certains conflits majeurs, mais sans doute pas avec la visibilité dont ces sujets auraient pu bénéficier si la situation en Belgique ne concentrait à ce point l’attention. Et pour cause, ces dernières semaines, les sujets belges susceptibles de faire la Une n’ont jamais été aussi nombreux, comme on l’évoquait dans cet article d’INSIDE.

Le dernier sujet au JT concernant la Syrie date ainsi du 6 mars. Pourtant, en Syrie, comme au Yémen ou encore en Libye, le coronavirus fait craindre une aggravation de la situation, comme l’explique cet article mis en ligne le 2 mai : "Syrie, Yémen, Libye : que deviennent ces conflits oubliés à cause du Covid-19 ?". Un article entièrement illustré à l’aide de photos de l’AFP. Ce qui montre aussi qu’à partir de la matière disponible, notre couverture de l’info se fait de façon différenciée en fonction des médias.

C’est aussi grâce au travail des agences que nous avons pu évoquer le sort des migrants dans le camp de Moria, à Lesbos en Grèce.

Revoir le sujet diffusé au Journal télévisé (4 avril 2020) :

Dans le monde, comme en Belgique, l’impact est sanitaire mais aussi économique, social, culturel, sportif… "Une des caractéristiques les plus étonnantes de cette crise pour une agence comme l’AFP fut d’assister à l’arrêt presque complet du calendrier sportif, alors que les événements sportifs et les championnats occupent une place considérable dans notre quotidien. Pas moins de 40% de nos photos en temps normal", rapporte le directeur de l’information de l’AFP, Phil Chetwynd dans cet article du site AFP Making-of.

Ce sont des histoires humaines qu’on s’est efforcé de raconter

Parfois nous recevons aussi des reportages pratiquement clef sur porte, comme ces portraits de soignants qui passent actuellement dans nos journaux, en radio comme en télévision (JT de 13 heures), et également sur le web : ce sont tous des témoignages récoltés par l’AFP (au Brésil, en Suède, au Sénégal, en Californie, etc) et adapté par la rédaction pour nos médias (encore un secret de fabrication)…

"Le coronavirus a un impact sur tout le monde. Ce sont des histoires humaines qu’on s’est efforcé de raconter, en allant près des gens, les héros, les soignants de la première ligne – pour vraiment comprendre comment ils ont vécu cette crise", explique Sophie Huet. "On a décidé de les utiliser car ça donne une dimension globale à ce qu’on vit en Belgique", explique du côté de notre rédaction le responsable éditorial International, Mehdi Khelfat. "Nous-mêmes on ne peut pas se déplacer pour le moment. Et ça nous semblait intéressant de voir comment les gens font face aux mêmes problèmes, ça parle à tout le monde, c’est universel."


Pour distinguer un reportage tourné sur place par nos équipes ou monté à partir d’images d’agence (moyennant un travail de compilation et de sélection qui peut être plus ou moins important), voici une astuce : à la fin du sujet, en bas de l’image, dans un cas il sera indiqué "reportage", dans l’autre "récit".


Revoir le portrait du médecin brésilien (Journal télévisé, 11 mai 2020) :

Grâce à son réseau mondial, l’agence fait également un gros travail de collecte de données pour estimer l’ampleur de la pandémie, des chiffres que nous reprenons ensuite parfois, parmi d’autres, dans nos sujets et nos articles. "Pour les morts, on doit se reposer sur les statistiques officielles dont on sait que partout elles sont sous-estimées car il y a différentes manières de déclarer les cas dans le monde", précise Sophie Huet. "Donc c’était assez compliqué mais, en même temps, ce travail de data nous permet aussi de mesurer la progression dans différentes régions et on rappelle à chaque fois que c’est sous-évalué."

Sans oublier le fact-checking, en forte progression, avec une audience au mois de mars "équivalente à l’ensemble de l’année 2019", sur le site AFP Factuel.

Ce grand récit de la pandémie mondiale se décline sous toutes sortes d’angles de vue. En oublierait-on d’autres images, d’autres histoires, celles qui se vivent en marge du coronavirus ? Comment cette agence s’est-elle positionnée sur le reste de l’actualité ? "Tout au long de la crise, on a rendu compte d’un certain nombre de faits : on a parlé de la Libye, du Yémen, on a parlé du Venezuela en dehors de la crise du coronavirus. On continue de faire notre travail et notre réseau reste le même et continue à surveiller les développements de l’actualité", répond Sophie Huet.

Les images d’Idlib montrées au début de cet article, sans lien avec le coronavirus, font partie de celles qui n’ont pas été reprises dans notre info. Nous avons par contre montré celles reçues sur les inondations au Yémen, sans lien avec le coronavirus non plus. Par exemple. Comme toujours, la rédaction opère des choix dans la masse d’informations et d’illustrations disponibles.

Revoir le sujet consacré aux inondations au Yémen (Journal télévisé, 23 avril 2020) :

"On reçoit des images de tout, partout, tout le temps, donc il faut vraiment que ce soit particulier", explique Mehdi Khelfat de notre rédaction. "On ne veut pas 'feuilletonner'. Pour le JT, on essaye de rassembler le public le plus large possible, ça va du public qui s’intéresse à l’actu internationale à celui qui ne s’y intéresse pas du tout. On essaye de trouver un juste milieu". Une sélection drastique qui dépend aussi de l’espace disponible (différent en fonction du média : il y a plus de place sur notre site info que dans un journal radio ou télé).

Ce lundi par exemple, nous avons reçu des vidéos AFP concernant des sujets aussi variés que le faible nombre de spectateurs lors de la réouverture des cinémas en République tchèque, le conflit au Yémen avec des combats entre séparatistes sudistes et alliés du gouvernement ou l’explosion d’une grenade au Burundi. D’autres sur le déconfinement en Allemagne ou la conversion d’un centre d’exposition en hôpital, à Moscou. Et c’est un échantillon. Sans parler des autres agences et des autres sources d’images internationales.

Mais ce lundi soir, pour ne parler que du JT, on a plutôt choisi d’évoquer le reconfinement partiel en Corée du Sud. Et de montrer quelques images de terrasses en Espagne, en lien là avec le déconfinement.

Revoir le sujet consacré à la Corée du Sud (Journal télévisé, 11 mai 2020) :

Et nous n’avons finalement pas parlé en télévision du dernier rapport d’Amnesty International qui accuse la Syrie et la Russie d’avoir frappé délibérément des écoles et des hôpitaux inscrits sur la liste des sites protégés établie par l’ONU en Syrie. Faute d’images des attaques incriminées. "L’idée au JT n’est pas de prendre des images prétexte, il faut un lien entre ce qu’on dit et ce qu’on montre", explique Mehdi. "C’est une actualité qui nous intéresse mais on essaye de cibler le média le plus approprié pour en parler". Et en effet, moins dépendant des images, le web et les journaux radio de la RTBF s’en sont fait écho.

Chaque média, chaque programme, propose sa propre sélection, son propre récit, en fonction notamment de sa ligne éditoriale par rapport à l’actualité internationale. Et, très souvent, de la présence ou pas d’images en ce qui concerne la télévision. C’est dire le rôle essentiel des agences pour nous permettre de démultiplier nos yeux et nos oreilles sur tous les terrains. D’autant plus en ces temps de coronavirus.


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : . Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.