Ces images que nous n'aurions pas dû publier : pourquoi nos articles sont parfois mal illustrés

Ces images que nous n'aurions pas dû publier: pourquoi nos articles sont parfois mal illustrés
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Ces images que nous n'aurions pas dû publier: pourquoi nos articles sont parfois mal illustrés - © Tous droits réservés

C’était une critique directe sur Facebook, une attaque visant la RTBF publiée le 12 mai dernier. "En 2019, on animalise encore les Africain-es", s’exclamait Kalvin Soiress Njall sur son fil de publications. En cause, un article paru sur le site RTBF Info, la veille. Mais, en cliquant sur le lien, vous ne verrez pas pourquoi Kalvin est en colère, car la publication a été modifiée.

Qu’est ce qui motivait le statut Facebook de cet internaute ?

L’article traite, comme on peut toujours le voir en ligne, de l’adoption d’une loi au parlement de Guinée. Ce nouveau texte fait de la monogamie conjugale la norme, dans ce pays où il est courant qu’un homme ait plusieurs épouses. La loi a été votée malgré de nombreuses voix critiques, parmi lesquelles celle du président Alpha Condé.

Une victoire pour les défenseurs des droits des femmes donc, mais la dépêche AFP, relayée sur notre site, n’a pas suscité que de l’enthousiasme. En cause, l’illustration choisie au moment de la publication :

"C’est à devenir fou !!! En 2019, le média public par excellence utilise des poules et des coqs pour illustrer un sujet touchant à des Africain.es, à des Noir.es. Je n’en reviens pas !!!", écrivait Kalvin. Rapidement, sa publication est "likée" par plus de 100 personnes. Beaucoup d’utilisateurs la partagent.

La même critique apparaît aussi sur Twitter :

Aujourd’hui, l’article est illustré par une autre image. La rédaction a tenu compte de l’indignation suscitée par la précédente.

Pour comprendre pourquoi et comment la première illustration a été choisie par la rédaction web, nous avons posé la question à Julien, le journaliste à l’origine de la publication sur le site.

Illustrer sans stigmatiser

Encore touché par l’épisode, il ne voulait plus trop en parler, mais il a accepté de nous expliquer comment cela s’est passé.

Julien était le dernier à travailler ce soir-là : "On était samedi, il était 22 heures, et on terminait à 22h30. Il me restait un article à publier, et il ne se passait vraiment rien dans l’actualité. A ce moment-là, une dépêche AFP arrive. Je la trouve très intéressante, et je me dis : je vais la publier".

Mais contrairement à la plupart des dépêches AFP, celle-ci n’est pas illustrée. Julien nous relate alors ses pérégrinations pour trouver un cliché qui convienne : "Je cherche dans la banque d’images Belga pour illustrer cet article, et je tape d’abord le nom du Premier ministre de Guinée, ou de la parlementaire grâce à laquelle la loi était passée. Mais je ne trouve rien. Je ne trouve même pas une photo du parlement guinéen".

Julien cherche alors une photo en rapport avec le thème traité par la dépêche. Mais ce qu’il trouve, dit-il, ne lui semble pas approprié : "C’était un cliché d’un cheikh arabe, avec plusieurs femmes qui le suivaient… Rien à voir avec le mariage de plein consentement en Guinée. Cela aurait, en plus, stigmatisé une certaine ethnie…"

Pour moi, ça prenait du recul par rapport au sujet

Julien se tourne alors vers les banques d’images libres de droits. Sur Pixabay, il trouve une photo qui lui semble gentiment décalée : un coq dans une basse-cour, entouré de poules. "Sur le moment je me dis : c’est chouette, parce que ça permet d’illustrer le concept de polygamie, sans stigmatiser une culture, ou qui que ce soit, explique-t-il. Pour moi, ça prenait du recul par rapport au sujet, c’était une photo 'bateau', et je ne me suis pas posé plus de questions que cela… J’ai déjà illustré un article sur la maladie d’Alzheimer en utilisant l’image d’un puzzle auquel il manquait une pièce : c’était la même démarche d’illustrer par l’allégorie."

Banques d’images peu fournies

Il est alors largement 22h30. Julien termine son service du soir, on est samedi… Et c’est le lendemain, dit-il, qu’il s’est rendu compte des commentaires et des publications critiques.

Julien dit comprendre les réactions. Ses collègues aussi. La rédaction a donc dans un second temps décidé de modifier l’image illustrant l’article.

"C’est un cas de figure relativement rare", explique Thomas Mignon, responsable éditorial adjoint du site info de la RTBF. Ici, si on regarde comment cela s’est passé, explique-t-il, on se rend compte que le journaliste se trouve parfois démuni face à des banques d’images insuffisamment fournies, surtout en ce qui concerne les dépêches traitant d’informations internationales. "Il doit se rabattre parfois sur des banques d’images gratuites, libres de droit pour illustrer des faits de société qui sont parfois très complexes, qui dépendent d’une culture, de plein de choses."

Cet article-ci, aussi publié sur notre site d’infos, a également suscité une réaction critique.

Sylvain J. nous alerte : "Sur le fond de l’article pas de soucis mais c’est bien l’illustration qui selon moi relève de la désinformation involontaire, nous écrit-il. Le problème de cette illustration, c’est qu’il s’agit de cartouches de fusil calibre 12 (avec ce genre de munitions on tire les canards, pigeons, renards…) et dans l’article vous parlez d’exportation d’armes vers la Libye et vers l’Arabie-Saoudite, je pense pouvoir affirmer que ce ne sont pas des armes de chasses qui sont vendues à ces pays mais bien des armes de guerre." Pour Sylvain, le problème est qu’avec une illustration, on peut modifier partiellement une information.

L’illustration ci-dessus a, elle aussi, été téléchargée sur une banque d’images libres de droits, car il a été impossible de trouver une image adéquate.

Adeline Louvigny, journaliste à la rédaction web de la RTBF, a publié cette dépêche. Pour elle, "le problème récurrent auquel on fait face dans ce genre de cas, ce sont les gens spécialisés dans le domaine (typiquement les naturalistes, ceux qui aiment les avions, les chasseurs, etc.), qui évidemment sont choqués […] Mais très souvent, le commun des mortels ne remarque pas 'l’erreur' et n’est pas influencé par l’image 'erronée'".

C’est un peu le même cas de figure là, dans cet article qui traite des allergies dues aux pollens :

Marc D. nous signale à ce propos que la photo montre des fleurs de saule à petites feuilles, dont le pollen "est UNE cause d’allergie TRÈS PEU FRÉQUENTE".

L’image mise en cause par Marc a pourtant été réalisée par un photographe travaillant pour AFP, dans le but d’illustrer les allergies au pollen…

"On essaye toujours que l’image soit au plus proche de l’information donnée", explique aussi Adeline.

Difficile d'"être dans le sujet et de parler aux gens"

On le voit, il est parfois très difficile de trouver une illustration, et aussi de ne pas se tromper, surtout "quand on parle d’un fait de société, explique Thomas, la recherche est parfois complexe, cest difficile à chaque fois de taper juste, c’est difficile à la fois d’être dans le sujet et de parler aux gens".

Il y a une dimension plus sensible qui passe par l’image

"C’est la photo plus que le titre qui attire d’abord l’œil sur internet et sur les réseaux sociaux, poursuit Thomas, qui estime qu’une mauvaise photo d’illustration peut rendre l’article moins intéressant à lire en ligne pour l’internaute. "Je peux prendre l’exemple d’une histoire d’euthanasie, du côté de Liège, qui se passe dans un tribunal. C’est l’histoire d’un couple âgé, et l’homme a euthanasié sa femme sans l’accord prérequis des médecins. Dans un premier temps, l’illustration était la photo du tribunal. On a ensuite mis la photo des mains de deux personnes âgées… Et là l’article a commencé à être partagé parce qu’il y a une dimension plus sensible qui passe par l’image".

Mais "taper juste", prend souvent beaucoup de temps. Et "entre-temps le travail s’accumule, il y a d’autres dépêches à publier, il y a d’autres photos à trouver, avoue Thomas, et parfois on perd vite une demi-heure, trois quarts d’heures, une heure pour trouver une photo."

"J’ai déjà passé plus d’une demi-heure, parfois plus d’une heure, parce que je ne trouve pas de quoi illustrer, nous dit Julien, comme en écho aux propos de Thomas, il faut avoir une idée et parfois penser à sortir du cadre…"

Et Adeline d’ajouter : "Nous ne pouvons pas passer une heure à chercher un fusil précis, quand d’autres informations plus importantes demandent notre attention. Nous tablons aussi sur le bon sens des gens pour comprendre l’intention derrière l’image".

A la rédaction web de la RTBF, il n’y a pas de photographe attitré, les journalistes dépendent de banques d’images limitées. Essayer d’être inventif est donc nécessaire, mais comme on le voit, très chronophage. Et quelquefois, le choix est maladroit.


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