"Campagne-choc" de Child Focus : le journal télévisé sous les critiques

"Campagne-choc" de Child Focus : le journal télévisé sous les critiques
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"Campagne-choc" de Child Focus : le journal télévisé sous les critiques - © DIRK WAEM - BELGA

"Ce qui suit, c’est ce qu’on appelle une campagne choc…" C’est avec ces mots que le journaliste-présentateur du journal télévisé de la Une a introduit, lundi dernier, le sujet consacré à la nouvelle campagne de la fondation Child Focus, une campagne lancée à l’occasion de la journée contre les abus sexuels d’enfants.

François De Brigode poursuit : "Child Focus a lancé une vidéo contre la pédopornographie ; elle est explicite, c’est une reconstitution d’abus sexuels sur un enfant, jouée par des adultes… Une vidéo qui interpelle et qui pose donc question".

La campagne de Child Focus est en effet une "campagne choc". Le sujet de la RTBF donne la parole à une spécialiste de la communication, qui éclaire les points positifs et négatifs de ce genre de démarche, comme l’évoque également l’article, encore plus complet, du site web de la rédaction.

La séquence originale publiée sur le site de la fondation met en scène des actes montrés dans une vraie vidéo pédopornographique. "C’est une petite fille de 8 ans, qui a été abusée sexuellement par un homme, explique Heidi De Pauw, directrice générale de Child Focus. Ces images, cette scène-là a été rejouée par des adultes".

Ce sont ces images, floutées dans le sujet JT, qui ont fait réagir un certain nombre de téléspectateurs. Voici quelques messages reçus par la médiation de la RTBF :


"Nous tenons à vous faire part de notre mécontentement par rapport à votre séquence diffusée par rapport à Child focus et sa vidéo. Nous regardons le JT en famille et nous avons été choqués et avons dû zapper car inapproprié à voir pour des enfants de 8 ans et 10 ans. Vous avez plus ou moins flouté la vidéo : pensez-vous franchement que cela a changé quelque chose ? Il est 19h35, c’est honteux ! La prochaine fois, pensez-y à 2 fois car des enfants mineurs regardent votre JT. Merci."


 

Ou encore :

 


"Je suis habituée de regarder le JT de 19h30 avec mes filles de 10 et 7 ans.
Aujourd’hui, 18 novembre, j’ai été étonnée de ne pas avoir été avertie par Mr De Brigode de la sensibilité pour les jeunes auditeurs (sic) à propos des images diffusées sur le sujet "Child Focus".
Je trouve ce reportage choquant pour mes enfants même si celui-ci était "flouté" !!!
Nous avons dû détourner leurs regards de manières subtiles afin qu’elles n’assistent pas à ce reportage.

Nous sommes d’habitude avertis mais ici pas !!!"


 

La RTBF est aussi interpellée sur les réseaux sociaux. Images choquantes, sans avertissement, mais aussi ceci :

 


"Une amie m’a fait remarquer la souffrance des victimes à la vision de ces images diffusées sans réserve qui réactivent leur mémoire traumatique."


 

Des collègues travaillant sur le journal télévisé ont également été interpellés par mail… La campagne, mais aussi le sujet du journal, ont choqué.

Images choquantes : la mise en garde a-t-elle été insuffisante ?

Dans la campagne vidéo de Child Focus, la scène dure plus d’une minute et demie, et elle est explicite. Elle débute par l’image d’une femme qui a les seins nus, sur le ventre de laquelle un homme, qui apparaît toujours de dos, écrit au marqueur "Fuck me", avant de lui donner une poupée et de l’allonger sur un lit. La scène se poursuit et se termine avec en surbrillance l’explication de la campagne : "Ceci n’est pas un film porno… Ceci est une reconstitution. La vraie scène se passait avec une enfant de 8 ans".

Dans le sujet du journal télévisé, diffusé le 18 novembre dernier dans les deux éditions du jour (13h et 19h30), on peut voir les premières secondes de la campagne, avec des images presque totalement floutées, et la fin de la campagne, toujours en images floutées, avec le slogan de celle-ci.

Nous l’avons vu, des téléspectateurs ont été surpris par la violence de la scène. Ils reprochent à la RTBF de ne pas avoir prévenu clairement du caractère choquant et violent des images qui allaient être montrées.

Pour François De Brigode, "l’objectif n’était pas du tout de faire un sujet sensationnaliste mais de parler d’un sujet très grave, qui est abordé par la campagne de Child Focus".

"J’aurais dû dire que certaines des images choquaient, estime-t-il, avec le recul. J’ai cru qu’en disant 'campagne choc' cela disait tout, mais ce n’était pas le cas."

François est, en tant que présentateur, celui qui rédige le chapeau, c’est-à-dire le texte de lancement d’un sujet à l’antenne. Il reçoit auparavant certains éléments qui lui permettent de cadrer le sujet ; ces éléments sont habituellement écrits par le journaliste réalisant le sujet. Ce jour-là, c’est Olivier Rozencwajg qui en est chargé. A-t-il rédigé un texte de mise en garde explicite ? "Je l’avais suggéré dans le chapeau que j’ai soumis", nous explique-t-il. Une suggestion entre parenthèses, mais le présentateur doit en faire un texte – texte qui au final a été moins direct.


"Je retravaille toujours les chapeaux, donc ce n’est clairement pas repris à l’identique", répond Ophélie Fontana, qui, elle, a présenté le sujet à la mi-journée. Elle a, comme François De Brigode, utilisé la formule de "campagne choquante", estimant sur le moment que c’était suffisant.

"On aurait dû très certainement appuyer davantage le lancement du sujet en disant : 'Attention, ce sont donc bien des images choquantes'", réagit a posteriori Jean-Paul Dubois, éditeur du jour du journal télévisé.

Benoît Patris, manager responsable des équipes radio et télé du jour, le pense aussi. Pour lui, les journalistes et responsables présents à la réunion de rédaction, dont lui-même, puis ceux qui se sont impliqués dans la réalisation du sujet plus tard, ont sous-estimé l’impact auprès du public, parce qu’ils avaient déjà vu la vidéo de Child Focus avant son passage dans le journal : "C’est vrai que nous-mêmes nous en avons beaucoup parlé, et on présuppose en évoquant ces questions entre nous que tout le monde est déjà au courant. Mais ce n’est pas le cas, et parfois il arrive que ce qui devient quelque chose d’acquis pour nous, ne soit pas acquis pour toutes celles et tous ceux à qui cela s’adresse à la fin."

Les équipes sont d’accord : le public n’a pas été bien mis en garde au lancement du sujet. Or, c’est réglementaire.

Images choquantes et mise en garde : une question réglementaire

"Il manque évidemment un avertissement explicite de la part du présentateur, au sens de la jurisprudence constante du CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel, ndlr), nous répond par mail Stéphane Hoebeke, juriste au service juridique de la RTBF, (du genre : "Attention, la séquence contient des images qui peuvent choquer")".

Le CSA applique les prescrits de l’arrêté du gouvernement de la Communauté française relatif à la protection des mineurs, qui précise que dans les journaux, le présentateur doit faire un avertissement oral en cas de scène susceptible de nuire à l’épanouissement physique, mental ou moral des mineurs.

Il y manque évidemment un avertissement explicite de la part du présentateur, au sens de la jurisprudence constante du CSA.

Pour Stéphane Hoebeke, la RTBF a clairement manqué à cette obligation. La RTBF a-t-elle déjà été sanctionnée pour de tels manquements ? C’est rare, précise-t-il. Le dernier exemple en date n’est pas récent : il s’agit de la diffusion des images de l’assassinat de l’ambassadeur russe en Turquie, en 2016.

Ajoutons que, pour Stéphane Hoebeke, la RTBF a, malgré son manquement à la nécessité d’un avertissement clair sur la violence des images, été responsable dans le traitement de l’information que représentait le lancement de la campagne vidéo de Child Focus. "La RTBF a relayé la polémique autour de la campagne de Child focus sur ses différents médias, en donnant la parole à différents sons de cloche quant à la pertinence et l’efficacité de ce type de démarche."

Et chez nos collègues de la VRT ?

La question de la nécessité d’un avertissement clair et direct avant la diffusion d’un sujet à propos de la campagne de Child Focus a aussi agité la rédaction chez nos collègues de la VRT.

Au nord du pays, deux reportages ont été diffusés sur le sujet : le premier dans le journal de fin de soirée dimanche 17 novembre, et le second dans ceux du lendemain.

Dans le lancement du sujet dans le 19h, lundi soir, la présentatrice signale pourtant explicitement la violence des images : "La nouvelle vidéo est délibérément très dure", énonce-t-elle avant le début du sujet. Malgré cela, les réactions des téléspectateurs n’ont pas manqué. Pour le médiateur de la VRT, Tim Pauwels, cette phrase n’était de fait pas suffisante…

"De nombreux téléspectateurs n’y avaient pas entendu un avertissement, écrit Tim Pauwels dans son article à ce sujet. Le reportage a immédiatement débuté avec les images les plus explicites […] Les présentateurs disent généralement : 'Nous voulons vous prévenir des images choquantes.' C’est un cliché et les présentateurs n’apprécient peut-être pas toujours les clichés. Mais une telle phrase standard a une valeur d’usage".

Pour Tim Pauwels, il aurait donc fallu utiliser une phrase typique, habituelle, qui fait réellement tilt chez le téléspectateur… Il rejoint en cela les conclusions tirées par notre service juridique, suite aux réactions reçues.

Mais ce n’est pas l’unique grief de Tim Pauwels à propos du traitement de ce sujet à la VRT. Le médiateur pointe aussi la longueur des images montrant des scènes explicites. Cette question de la diffusion appropriée ou non des images de la campagne rejoint certaines des critiques également reçues par la RTBF.

Images choquantes : fallait-il les montrer, même en les floutant ?

Certains téléspectateurs s’en sont plaints : était-il nécessaire de montrer les images de la vidéo de Child Focus, dans le journal télévisé, à une heure de grande écoute ? Ces images ont, nous le disions, été floutées, mais la question demeure.

"Une campagne comme celle-ci, c’est difficile de ne pas en parler, parce que justement elle fait polémique, et les mails que nous avons reçus en sont bien la preuve, répond Benoît Patris. La question qu’on peut se poser, c’est jusqu’où on peut aller pour dénoncer des pratiques qui ne sont pas acceptables. Donc nous devons en parler, et nous ne devons pas nous poser nous-mêmes en juges."

Et en parler, en télévision, c’est illustrer, montrer…

Cela n’a aucun sens et ne serait pas compréhensible par le téléspectateur si on faisait totalement l’impasse sur la partie choquante de la vidéo.

"En télévision, on devait pouvoir montrer les encadrés que Child Focus avait imaginés, et qui disaient 'Ceci n’est pas une vidéo porno, ceci est une reconstitution. La vraie scène se passait avec une enfant de 8 ans' ", ajoute Jean-Paul Dubois. Il faut pouvoir amener ça, et cela n’a aucun sens et ne serait pas compréhensible par le téléspectateur si on faisait totalement l’impasse sur la partie choquante de la vidéo. Et il était difficile de flouter davantage car on n’aurait rien vu. Et ça devenait aberrant."

Jean-Paul a supervisé le montage du sujet par le journaliste, et veillé au floutage des scènes explicites. A part la poitrine de l’actrice au début de la vidéo, tout en effet se devine, plus qu’il ne se voit.

Olivier Rozencwajg, le journaliste en charge du reportage se dit in fine peu étonné par les réactions du public. "Le JT rassemble un large spectre de téléspectateurs et donc forcément des gens qui allaient être heurtés par les images, c’est d’ailleurs le but avoué de Child Focus. Après, clairement, on a édulcoré la vidéo, via le floutage, il n’était pas envisageable de la diffuser telle quelle. Mais comme le dit Jean-Paul, comment parler d’une campagne de communication controversée sans la montrer ? Dès lors qu’on y apporte un regard critique, il est nécessaire de mettre à portée du public le matériau en question."

"Sur ces quelques plaintes qu’il y a eu, il y a peut-être aussi un certain nombre de personnes qui ont été choquées mais aussi aidées à interrompre certaines pratiques", estime pour sa part Benoît Patris, le manager info de ce jour-là.

Comparons, à nouveau, avec nos collègues de la VRT. Au téléphone, le médiateur néerlandophone Tim Pauwels nous expliquait faire une différence entre le journal de dimanche soir, et ceux du lendemain. "Dans les journaux de lundi, les scènes explicites, même floutées, sont montrées beaucoup trop longtemps sur antenne. Alors que le règlement de la rédaction veut que les images choquantes ne doivent pas apparaître trop longtemps sur antenne."

Ce règlement stipule aussi que des images choquantes, sanglantes ou violentes ne doivent pas être cachées au téléspectateur, par devoir d’informer, mais que ce devoir d’informer avait certaines limites.

►►► Retrouvez d’autres coulisses de notre info sur la page INSIDE de la rédaction

La rédaction de la RTBF ne possède pas de texte similaire, mais la position déontologique et le cadre réglementaire sont sensiblement les mêmes.

Alors, les images choquantes ont-elles été mises trop longtemps sur antenne dans nos journaux ? On peut en tout cas noter que les équipes du journal de la VRT de dimanche soir, et de celui de RTL lundi soir, ont décidé de ne montrer que les toutes premières secondes de la vidéo, et le slogan de fin, la poitrine de l’actrice étant floutée dans les deux cas. Précautions maximum, qui n’ont pas été choisies par les JT de la RTBF et de la VRT lundi.

En conclusion, la rédaction, par la voix de son directeur de l’information, Jean-Pierre Jacqmin, présente ses excuses auprès des personnes heurtées et le reconnait : des précautions ont été prises (retrait d’images choquantes, floutage…), mais elles n’étaient pas suffisantes, au regard des réactions du public. Il aurait fallu être "plus explicite dans l’avertissement" et "les extraits – même floutés – étaient sans doute encore trop présents, trop choquants pour un public non averti à l’heure de diffusion".


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