Buzz sur les réseaux sociaux : en parler ou pas?

Durant les vacances de fin d'année, deux sujets d'actualité ont eu la même origine : des vidéos qui circulaient sur les réseaux sociaux et qui généraient des dizaines de milliers de vue, des centaines de commentaires. Il y a d'abord eu cette vidéo d'un contrôle policier dans une maison à Waterloo et, une semaine plus tard, celle du cycliste bousculant une fillette dans les Fagnes. Pourquoi les journaux de la RTBF ont-ils donné écho à ces buzz? Pourquoi ces images tournées par des citoyens sont devenues des sujets d'information? Retour sur ces choix éditoriaux de notre rédaction.

Deux vidéos qui interpellent

Nous sommes le dimanche 20 décembre. La rédaction est alertée : une vidéo circule abondamment sur le net, montrant un contrôle policier qui tourne mal. Très vite, la question se pose : que faire? Nora Khaleefeh est éditrice du Journal Télévisé ce jour-là : "La vidéo circulait et des collègues essayaient d'avoir le parquet. On ne voulait pas en parler tant qu'on n'avait pas une réaction de leur côté. La vidéo était filmée par la mère de famille, il fallait décortiquer, analyser, encadrer ces images."


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Car les images véhiculées sur le net sont de plus en plus nombreuses à une époque où presque chaque citoyen possède un téléphone portable avec lequel il peut filmer. Mais dans la plupart des cas, comme celui-ci, ce "cameraman" amateur est partie prenante et ne filme qu'un seul point de vue. Ce qui ne sera jamais le cas d'une équipe composée d'un journaliste et d'un cameraman. D'où une prudence nécessaire d'un point de vue journalistique. 

C'est finalement le site info de la RTBF qui va mettre en ligne un premier article le dimanche soir à 21h45 (article qui sera mis à jour le lendemain matin). Il s'agit alors d'une dépêche de l'agence Belga qui reprend une déclaration du parquet confirmant l'information donnée par La Dernière Heure.

Quand une vidéo buzze à ce point, on ne peut pas l'ignorer

Le lendemain, journaux parlé et télévisé reviennent sur cet événement qui a eu lieu le 18 décembre, en donnant la parole à la famille et au parquet : "Quand une vidéo buzze à ce point, à un moment donné, on ne peut pas l'ignorer", reprend Nora. "Mais on doit voir si elle a une résonance. Ce qui est le cas ici. Et il faut aller plus loin".

 

Revoir la séquence du Journal Télévisé du 21 décembre 2020:

Une semaine plus tard, la question se pose à nouveau. Cette fois, c'est la vidéo d'un cycliste renversant une fillette dans les Fagnes qui envahit les réseaux sociaux. Les images sont tournées par le père de la petite fille le 25 décembre. Le buzz démarre très vite. Contrairement à d'autres media, la RTBF n'embraie pas directement. Elle attend le lundi 28. Aurait-on alors cédé à une certaine pression venant des réseaux sociaux?

L'appel à témoins, un élément décisif

Le jour où le sujet est réalisé à la rédaction, c'est Pierre Marlet qui occupe le poste de coordinateur de l'info. Et ce qui l'interpelle, c'est l'appel à témoins du parquet de Liège, survenu la veille en soirée, concernant ce fameux cycliste : "C'est un appel à témoins étonnant, il ne s'agit quand même pas du braquage d'une banque"...

En réunion de rédaction, il constate qu'il n'est pas le seul à se poser des questions : "On discute de cet appel à témoins d'une part et d'autre part de la violence de ce qui circule sur les réseaux sociaux appelant quasiment à lyncher ce cycliste. La conjonction de ces deux éléments fait penser que là, il y a matière à réflexion."  

Matière à réflexion… et matière à sujet, car là, on va au-delà de ce qui aurait pu être considéré comme un "simple" fait divers. Dans le reportage diffusé, on peut voir l'interview du premier substitut au parquet de Liège, mais aussi celle d'une avocate sur la transformation de Facebook en tribunal populaire. 

 

Revoir la séquence du Journal Télévisé du 28 décembre:

Mais cela veut-il dire que s'il n'y avait pas eu cet appel à témoins de la justice, les medias de la RTBF n'auraient pas parlé de ce fait qui prenait de plus en plus d'importance sur les réseaux sociaux?

"En tout cas, le fait qu'il y ait eu l'appel à témoins simplifie le débat. Ca, c'est vraiment l'élément où tout le monde se retrouve dans la discussion", estime Pierre. "Sans l'appel à témoins, on a quelque chose qui est très fort sur les réseaux sociaux. Le débat aurait pris alors une autre tournure : est-ce que ça devient un fait de société suffisamment large pour qu'on en parle à cause de la violence de ce qui circule ou pas? Je pense qu'on aurait fait le sujet. Si on ne l'avait pas fait le lundi, on l'aurait fait le mardi. On l'aurait peut-être traité dans une chronique sur La Première ou Viva. Peut-être qu'on n'aurait pas fait le sujet télé."

C'est peut-être révélateur d'un fait de société

Même réaction du côté du site info de la RTBF. Julie Calleeuw, éditrice, avait vu passer la vidéo du cycliste dès le samedi soir. Dans un premier temps, cela lui semble un fait divers anecdotique : "Mais vu l'ampleur que ça a pris, avec la réaction du parquet, cela devenait un fait sociétal." Et si le parquet n'avait pas réagi? "J'aurais soumis la question à mes différents collègues. On aurait cherché ce qu'il y avait derrière ce fait divers. C'est peut-être révélateur d'un fait de société, de l'intolérance qui monte dans cette période difficile de confinement."

Derrière le buzz, le fait de société

Bref, à la rédaction, un buzz ne débouche pas automatiquement sur un sujet. "Ce n'est pas parce qu'un événement fait le buzz qu'il a sa place dans le JT. Il a sa place quand il révèle quelque chose sur la société, sur ce qu'on vit. A un moment donné, ce n'est plus un fait divers et ça devient un fait de société", commente Nora.

Mais la frontière entre fait divers et fait de société n'est pas forcément si évidente. Et elle ne peut être définie une fois pour toutes. C'est une réflexion au cas par cas, qui dépend aussi de l'appréciation de l'équipe du jour. Ce n'est pas une science exacte. "Quand on réfléchit, pourquoi ça a fait un tel buzz? Parce que nous avons tous déjà été dépassés sur un sentier par des cyclistes nous disant de bouger. On se projette tous dans cette situation. Donc, ça résonne , partage Pierre. "En fait, quand un truc comme ça fait à ce point le buzz, c'est que ça résonne, qu'il y a derrière ça quelque chose qui existe dans la société. A mon avis, quand ça fait un tel écho, ça traduit toujours quelque chose. Les choses dérisoires, à mon avis, traduisent souvent un truc important."

Les sujets "réseaux sociaux", une tendance à questionner?

A propos de la vidéo du cycliste, Laura Calabrese, professeure d'analyse de discours et de communication à l'ULB, soulignait , dans l'émission CQFD, que "les journalistes ont joué un rôle dans l'amplification de l'événement. Et ça, c'est quelque chose qui, malheureusement, arrive beaucoup depuis une dizaine d'années. Les réseaux sociaux ont un potentiel d'actualité énorme pour les journalistes d'information."

L'actualité récente nous fournit d'ailleurs quelques exemples à ce sujet : la bagarre entre jeunes et policiers cet été sur la plage de Blankenberge  ou encore le suicide de la jeune tatoueuse à Liège. Dans ces cas-là, les réseaux sociaux ont joué un rôle d'alerte. Mais ils s'arrêtent là où commence le travail journalistique.

Laura Calabrese parle d'un événement de réception : "Il se passe quelque chose du côté des publics et les journalistes vont braquer les projecteurs sur les publics médiatiques et pas sur l'événement en lui-même. Ca arrive de plus en plus souvent. C'est de là que naît aussi l'emballement."

Il est clair que la pression des réseaux sociaux ne cesse d'augmenter. En tant que journalistes, il est difficile d'ignorer ce qui circule. Il faut faire des choix. Au risque parfois de contribuer à l'emballement… ou peut-être de passer à côté d'autres faits, pour lesquels il n'y a pas le même type de buzz.


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