Affaire Naomi Osaka : les journalistes sont-ils devenus les bêtes noires des sportifs?

Personne n’y échappe. Aucun joueur, aucune joueuse des quatre tournois de tennis du Grand Chelem ne peut se débiner : la conférence de presse d’après match est une étape obligatoire pour les participants. En s’inscrivant aux tournois, ils en acceptent le règlement qui indique noir sur blanc que "À moins d’être blessé et physiquement incapable de se présenter, un joueur ou une équipe doit assister à la ou aux conférences de presse d’après-match organisées immédiatement ou dans les trente minutes suivant la fin de chaque match, y compris les forfaits, que le joueur ou l’équipe ait été le vainqueur ou perdant […]. La violation de cette section soumet un joueur à une amende pouvant aller jusqu’à 20.000 dollars". Le même règlement ajoute qu’en cas de violation d'une disposition, le tournoi peut exclure le joueur ou la joueuse.


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Voilà la clause en question. On pourrait se demander si sur le plan juridique le fait d’obliger une personne à répondre aux journalistes n’est pas un brin abusif. On constate en tout cas qu’elle est, dans la grande majorité des cas, bien acceptée. Et rien n’empêche, théoriquement, un joueur de répondre à côté de la plaque, ou par oui ou par non. Ce qui pose du coup la question du sens de ces interviews.

Toujours est-il que la deuxième meilleure joueuse de tennis au monde, la Japonaise de 23 ans Naomi Osaka, aussi combative soit-elle sur le terrain, n’aime pas les conférences de presse. "Je ressens d’immenses vagues d’anxiété quand je dois m’adresser à la presse mondiale", a-t-elle expliqué. Elle avait d’ailleurs annoncé en amont du tournoi parisien qu’elle ne comptait pas honorer les rendez-vous avec les médias, pour "préserver sa santé mentale". Elle a fini par se retirer après une amende de 15.000 dollars et des menaces d’exclusion. Elle renonce également à participer au tournoi de Berlin. Un retrait âprement commenté. Parfois salué, souvent critiqué. Toujours est-il qu’il a le mérite de lever le tabou de la santé mentale des grands sportifs… Et de mettre ces fameuses conférences de presse sous le feu des projecteurs.

Pas propre au tennis

Des conférences de presse qui ne sont d’ailleurs pas l’apanage du tennis. Même si c’est organisé autrement, la pratique est assez généralisée dans les sports les plus médiatisés. En cyclisme, par exemple, lors des courses d’une seule journée comme Liège Bastogne, les trois cyclistes qui finissent sur le podium doivent faire le tour des "box de journalistes". Pour les plus longues compétitions comme le Tour de France, chaque jour, les porteurs de "maillots" doivent accorder les interviews.

"Si vous gagnez, c’est forcément plus agréable", se souvient l’ancienne championne belge de tennis Dominique Monami, interrogée dans le cadre de l’émission Les décodeurs sur La Première à propos des émotions que procurent ces moments 'presse'. Si vous perdez ou qu’il y a eu pas mal d’émotions pendant la rencontre, ce n’est pas forcément évident, surtout pour les femmes parce qu’on est plus émotionnelles. Ce serait peut-être bien de réfléchir au temps qu’on laisse à l’athlète pour lui laisser le temps de digérer ses émotions. Là je pense qu’il y a un travail à faire du côté des organisateurs". Dominique Monami ajoute encore que "La conférence de presse fait partie des obligations. Et on l’utilise pour être médiatisée".

"Ça fait partie des obligations"

A la rédaction, la super spécialiste du tennis et même du tournoi de Roland Garros, pour la radio, c’est incontestablement ma collègue Christine Hanquet. Voilà combien d’années qu’à chaque printemps, elle prend ses quartiers pendant deux semaines à la porte d’Auteuil à Paris pour commenter les matchs sur nos ondes, les analyser, rappeler les enjeux et nous faire entendre des interviews de joueurs.

Autant le dire tout de suite, Christine ne comprend pas l’attitude de la Numéro 2 mondiale : "Je n’ai jamais vu un journaliste agresser un joueur". Dans cet article web, elle s’est d’ailleurs amusée à répertorier toutes les questions qui avaient été posées à la joueuse après sa victoire à l’Australian Open, en février dernier. Ça va de " que ressentez-vous" à "est-ce inné ou le fruit du travail"? , en passant par "quel est votre plus grand rêve ?". A priori, c’est vrai, rien de très dérangeant. En même temps, qui sommes-nous pour juger ce que peut ressentir une jeune femme fragile d’à peine 23 ans, face aux médias du monde entier.

Un "travail d’équipe"

Pour Christine, comme pour Dominique Monami, la conférence de presse fait partie du travail." Je ne trouve pas choquant de demander à un sportif de répondre à la presse. Le circuit mondial de tennis c’est un tout. Si tu veux être riche à millions, alors il faut accepter la médiatisation. Comme l’a dit Kristina Mladenovic [joueuse de tennis française, ndlr], c’est un travail d’équipe. Il y a les joueurs, les organisateurs et la presse. Le tennis a besoin qu’Osaka raconte sa vie de joueuse de tennis pour donner envie à des enfants de jouer. Pour 2 millions 300 mille euros, le gain du vainqueur avant la pandémie, tu ne peux pas répondre à 10 minutes de conférence de presse ? Tu n’as pas le droit de prendre juste le chèque et ne rien donner en contrepartie. Ça fait partie du job".

Intéressante, cette notion de travail "d’équipe" composée "de joueurs-d’organisateurs-de la presse", même si je parlerais plus volontiers de 'chaîne', à laquelle on peut ajouter un maillon : le sponsor. Le joueur trouve un intérêt pécuniaire à se présenter le plus souvent possible devant la presse : plus la casquette siglée ou le tee-shirt griffé passe à l’image, plus le sponsor est satisfait et est enclin à mettre le prix.

L’intérêt des entreprises de médias

Pour ce qui est du maillon "presse", il est évident que les sociétés de média trouvent leur compte dans ce "travail d’équipe". Le sociologue du sport à l’ULB Jean-Michel De Waele, décode : "C’est une dynamique. Le résultat dans le sport ne peut pas suffire à lui seul. Les interviews, les réactions des joueurs, c’est une matière qui permet de faire vivre l’événement. Les chaînes de télé en ont besoin pour rendre l’événement plus intéressant. Les sportifs qui râlent, qui pleurent, qui tapent du poing sur la table. Ça devient un nouveau produit. Les commentateurs peuvent commenter le commentaire. Ça fait partie du produit final du sport aujourd’hui".

… Et pour l’information ?

Si, pour les "sociétés de média", l’intérêt de ces conférences de presse de sportifs est évident, se pose par ailleurs celui des rédactions dont la mission est d’informer en toute indépendance, et celui du public qui a un droit à l’information. A cet égard, le rédacteur en chef de Zatopek et Sport et Vie, Gilles Goetghebuer confie une réflexion : "J’ai toujours trouvé ces conférences de presse très rigides, très codifiées. Donc peu naturelles et spontanées. Il est rare d’y apprendre de nouvelles choses. Personne ne s’exprime vraiment sur ce qui réellement lui occupe l’esprit. Vous êtes contents d’avoir marqué ?' Bien sûr qu’il est content : ses statistiques vont augmenter. Ça va augmenter sa valeur marchande et son agent va le récompenser d’une prime. Pourtant, il va répondre que ce qui compte, c’est le collectif. On obtient très très peu d’informations de ces interviews".

Ces conférences de presse livreraient donc peu de contenu informatif. Pourtant, poursuit-il, des extraits trouvent bien leur place dans les journaux ou émissions : "De manière générale, quand on sollicite quelqu’un pour une interview, c’est qu’on voudrait savoir ce qu’il a à dire sur un sujet. Et s’il ne dit rien d’intéressant, pas sûr qu’on retienne un extrait d’interview. Pour les sportifs, c’est différent. On dirait que le fait d’avoir la personne en interview, qui parle dans le micro du journaliste, ça suffit. Même s’il ne dit que des banalités. Je suis toujours épaté de ça". Heureusement, l’expertise de nos rédactions sportives permet en parallèle d’amener à l’antenne des informations plus riches.

Journalisme sportif, "un statut compliqué"

Pour Jean-Michel De Waele, cela pose la question du rôle du journaliste sportif. "Je pense qu’il faut une vraie réflexion dans les rédactions sportives. Qu’est-ce qu’on attend des interviews ? Juste de l’émotion ou autre chose ? Jusqu’où peut-on aller ?"

Qu’est-ce qu’on attend des interviews ? Juste de l’émotion ou autre chose ? "

Car pour le professeur de l’ULB, le statut de journaliste sportif est compliqué : "Si on veut poser des questions plus critiques, le joueur ne viendra plus à l’interview. Donc vous êtes aussi terriblement dépendant. La presse est otage des sportifs. Si le journaliste n’est pas bien avec les gens du club, il ne recevra pas d’informations. Ce sera pour la concurrence. Je vois d’ailleurs que les problèmes de société dans le sport ne sont pas couverts par les journalistes sportifs, mais par le reste de la rédaction". Jean-Michel De Waele lance donc une invitation aux rédactions à s’interroger sur la place faite aux journalistes sportifs. Et cela me fait prendre conscience que même géographiquement, à la RTBF, les collègues du sport sont à part. Leurs locaux sont au deuxième étage. Alors que tous les autres journalistes de l’actualité quotidienne (à l’exception de la rédaction régionale de Bruxelles) sont regroupés au sein de la grande Newsroom du 3e.

"De plus en plus, les sportifs, ça les embête de répondre à la presse"

La presse serait donc otage des sportifs, dit le Sociologue du sport. Dans le fond, pourquoi davantage des sportifs que des autres personnalités que nous interviewons ? Davantage que les culturels ou les politiques, par exemple ? Mon collègue Jérôme Helguers, spécialisé dans le cyclisme, détient peut-être une partie de la réponse à cette question : "J’ai l’impression que les sportifs, ou peut-être plutôt leurs attachés de presse, aujourd’hui, ça les embête de plus en plus de répondre à la presse. Sans doute parce qu’ils ont moins besoin des journalistes qu’auparavant et moins que dans d’autres matières comme la culture. Par exemple, les équipes de coureurs cyclistes ont chacune leur propre plateforme pour communiquer. Et il n’est pas rare que quand on sollicite une interview d’un coureur, l’attaché de presse nous réponde d’aller chercher un extrait sur le site Internet".

Communautés sur les réseaux sociaux

C’est vrai qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même : être interviewé par un membre de l’équipe, avec qui on partage les mêmes intérêts. Moins s’exposer aux journalistes qui pourraient à tout moment poser des questions embêtantes. En un mot, contrôler sa propre communication. Cela nous ramène d’ailleurs à nos moutons. Car la jeune et timide Naomi Osaka, aussi fragile soit-elle, est en fait à la tête de très larges communautés sur les réseaux sociaux. 1 million 80 mille abonnés sur Twitter. Et ne parlons pas d’Instagram, où 2,4 millions de personnes la suivent.

Information fabriquée par le sportif…

"Je pense qu’il y a de l’ambiguïté dans sa position, décrypte Jean-Michel De Waele. Les sportifs ont de plus en plus tendance à créer leur propre image. C’est évidemment beaucoup mieux car on évite tout dérapage. Vous donnez l’image que vous voulez de vous-même. Donc de plus en plus, les entraîneurs avant le match sont interviewés par un journaliste maison et qui pose les questions que le club a envie de poser. Pour la liberté de la presse, c’est un problème. L’info est fabriquée par le sportif lui-même qui est un produit à vendre. C’est évidemment un problème si la presse ne peut plus poser de questions qui font mal". Au final, c’est évidemment le public – et son droit à l’information- qui est pénalisé.

… Ou par son entourage

D’autant que la personne qui s’exprime sur le réseau social au nom du sportif n’est pas forcément le sportif lui-même. A cet égard, Gilles Goetghebuer, se souvient d’une anecdote qui remonte à quelques années, à l’occasion d’une rencontre de football entre la Belgique et la Suède : "Zlatan Ibrahimović et Eden Hazard s’étaient chambrés sur les réseaux sociaux et avaient été interviewés sur ces échanges. Hazard, qui est un peu plus sincère que les autres, avait répondu : 'Ah mais ce n’est pas moi qui ai écrit ça, c’est ceux qui font la communication de mon compte Twitter'. Donc c’est confié à des boîtes gui gèrent l’image".

Tous les éléments développés dans cet article montrent à quel point le rapport entre les champions sportifs et la presse est complexe et forcément intéressé. Si Naomi Osaka refuse de se présenter devant les journalistes, cela dépasse largement le rapport humain entre une championne en souffrance psychologique et des hommes et des femmes qui l’interviewent. Ils montrent enfin à quel point, nous, journalistes devons continuer inlassablement à nous interroger sur notre métier, nos pratiques, et notre ligne éditoriale. Et même encore davantage depuis que l’émergence des réseaux sociaux a bouleversé le paysage médiatique. Il en va du droit du public à être correctement informé.


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Sujet de notre JT du 1er juin :

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