Affaire Dupont de Ligonnès : comment la RTBF a pris part à l'erreur collective

Que les choses soient claires : contrairement au journal français Le Parisien puis à d’autres confrères de l’Hexagone, nous n’avions pas, à la RTBF, l’information (que l’on sait maintenant erronée) selon laquelle Xavier Dupont de Ligonnès a été arrêté à Glasgow (Ecosse) après 8 ans de cavale. Aucun journaliste de la RTBF ne disposait d'une information de première main à ce sujet. Ce n’est qu’à 21h01, lorsque l’agence de presse internationale d’origine française AFP confirme à son tour l’information, sans utiliser de conditionnel, que nous la considérons comme une information validée. 

La RTBF donne l’info à 21h04

Tout se met alors en branle ici à la rédaction. Dès 21h04, nous publions sur notre site Info, un premier article pour annoncer l’arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès. L’article est accompagné d’un message d’alerte aux utilisateurs de smartphone. En radio, l’information est donnée pour la première fois dans le flash de 21 heures. Et en télé, c’est Vews qui consacrera à l’affaire une séquence à 22h30. Dans l'équipe de Vews, Laurent Henrard présentait l'édition télé, ce soir-là: "Nous avions vu l'info du Parisien, explique-t-il. Mais c'était très clair pour nous : on n'allait pas la donner tant qu'elle n'était pas vérifiée"

Alors pourquoi à la RTBF, considère-t-on que l’information devient fiable à 21h01… et pas une demi-heure avant lorsque des confrères du Parisien puis d’autres la publient ? Pourquoi pas ne pas avoir attendu de pouvoir recouper nous-mêmes l’information ? Simplement parce que la RTBF est "cliente" de l’AFP. C’est l’une des trois agences de presse auxquelles la RTBF est abonnée, avec l’agence belge Belga et Reuters. C’est-à-dire que nous la payons pour qu’elle nous fournisse des informations qui répondent à nos critères journalistiques, nos normes qualitatives. Contractuellement, l’AFP est en fait tenue de nous fournir une information fiable. De manière à ce que nous puissions la considérer comme si elle venait de l’un d’entre nous.

►►► À lire aussi : l'article d'Inside consacré aux rapports entre la RTBF et les agences de presse

Pourtant, samedi dans la matinée, les doutes commencent à se faire sentir. L’AFP annoncera finalement l’erreur de personne juste avant 13 heures.

Allons voir, du coup, ce qui s’est passé du côté de l’AFP. Samedi en début de soirée (donc près de 24 heures après le couac), dans une nouvelle dépêche, l’agence revient sur la chronologie de l’info erronée : "Au total, l’Agence dispose de quatre sources policières françaises différentes avec lesquelles les journalistes ont l’habitude de travailler en confiance. Toutes relèvent que 'selon la police écossaise' les empreintes digitales de l’homme interpellé à Glasgow 'correspondent'. Il n’y a pas de conditionnel dans ce que rapportent les Ecossais à leurs collègues français. Les enquêteurs, prudents, attendent cependant 'les comparaisons ADN pour être complètement certains', selon ces sources."

Plusieurs éléments posent question, dans ce compte-rendu.

Tout d’abord, on découvre que les quatre sources policières de l’AFP convergent toutes vers une seule et unique : la police écossaise. Sur la formulation, l’AFP aurait dû affirmer non pas que "Xavier Dupont de Ligonnès [a été] arrêté à l’aéroport de Glasgow", mais plutôt q"un homme soupçonné d’être Xavier Dupont de Ligonnès a été arrêté". A cette heure-là, en effet, les premiers éléments de l’enquête (les empreintes digitales) laissent encore penser que c’est lui (puisque ce n’est que le samedi matin que les journalistes entendront pour la première fois leurs sources évoquer des doutes au sujet de la correspondance des empreintes digitales).

Autre élément troublant, l’AFP explique après coup que "les enquêteurs, prudents, attendent cependant 'les comparaisons ADN pour être complètement certains'". Comment l’AFP peut-elle dès lors expliquer que ses journalistes ont été moins prudents que les enquêteurs ?

►►►Retrouvez d’autres coulisses de notre info sur la page INSIDE de la rédaction

Aujourd’hui des questions restent sans réponse. Les quatre sources étaient-elles donc réellement indépendantes les unes des autres ? Les journalistes de l’AFP sont-ils entrés en contact avec la police écossaise avant de donner l’info ? Pourquoi dans ses premières dépêches, l’AFP parle-t-elle systématiquement d"une source proche de l’enquête" alors qu’elle dit aujourd’hui en avoir eu plusieurs ? Ce n’est pas clair.

Toujours est-il que puisqu’à la RTBF nous nous approprions les informations des trois agences avec lesquelles nous fonctionnons, nous devons aussi en assumer les erreurs. Quels sont dès lors les enseignements à tirer de l’affaire ? Pour notre directeur de l’information, Jean-Pierre Jacqmin, "il faut toujours se demander quelle part de doute subsiste dans une information. Et s’il en reste, alors on dit à notre public d’où ça vient. En citant l’AFP on n’aurait pas pris part à l’erreur collective". Par ailleurs, doit-on réévaluer la confiance accordée jusqu’ici à l’AFP ? "Non, n’allons quand même pas jusque-là".

Le directeur de l'information rappelle que l’AFP est une agence dont la réputation est parmi les meilleures au monde. Les mauvaises langues rappelleront quand même la fausse mort de Martin Bouygues, en février 2015 annoncée aussi par erreur par… l’AFP. Mais les autres ajouteront que si l’on en parle encore, cela montre précisément à quel point c'était inattendu que l'agence commette une telle erreur.

►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : là. Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK