Affaire de mœurs de Thimister : fallait-il décrire la scène dans nos journaux ?

C'est au Club de La Minerie (Thimister) qu'une jeune femme a été filmée dans des positions suggestives ou s’adonnant à des actes sexuels avec des joueurs du club.
C'est au Club de La Minerie (Thimister) qu'une jeune femme a été filmée dans des positions suggestives ou s’adonnant à des actes sexuels avec des joueurs du club. - © RTBF

Vous n’aurez pas pu voir, sur nos médias, la moindre image de cette récente affaire de mœurs filmée dans une buvette d’un club de football amateur de Thimister-Clermont (en région verviétoise) et dont la vidéo à caractère pornographique a été largement partagée sur les réseaux sociaux et entre messageries de téléphones portables. Notre directeur de l’Information, Jean-Pierre Jacqmin a en effet donné une consigne claire la concernant : aucun extrait, même flouté, ne serait utilisé dans nos journaux, émissions et articles en ligne "afin de ne pas en rajouter en terme de dégradations et humiliations faites à cette femme". Pour autant, la scène a été décrite de façon circonstanciée dans le JT de 13 heures du 2 octobre dernier. Des téléspectateurs – et parmi eux des collègues- s’en sont émus.

Axel, notamment, nous écrit (depuis le Brabant Flamand) qu’il est resté abasourdi par les "détails crus" du journaliste, alors qu’il dînait en famille devant la télévision : "J’estime, qu’à 9 ans, mon fils devrait pouvoir suivre les informations sans restriction, nous dit ce père de famille. Il était possible d’évoquer le sujet sans pour autant rentrer dans des détails qui n’apportent rien au fond de l’affaire". Axel dit aussi que ce n’est pas la première fois qu’il dénonce "ce genre de dérive qui consiste à rentrer dans des détails inutiles dans le seul but d’apporter du sensationnel". Dans son courrier, notre téléspectateur pose donc la question de la pertinence informative des détails donnés.

►►► Retrouvez d’autres coulisses de notre info sur la page INSIDE de la rédaction

Des détails… informatifs ?

La description de la scène de mœurs a-t-elle permis, oui ou non, aux téléspectateurs de mieux comprendre l’information ? Commençons par en parler avec les principaux intéressés.

Le mercredi matin, c'est mon collègue Benjamin Carlier de la rédaction de Liège qui se voit chargé de réaliser la séquence. La consigne est de réaliser un reportage sur les questions juridiques que pose l’affaire, c’est-à-dire la sanction pénale à laquelle s’exposent ceux qui publient ou partagent une vidéo à caractère pornographique sans le consentement des personnes filmées.

Un choix réfléchi...

Benjamin nous explique comment ça s’est passé ce matin-là. "Bien sûr, on s’est posé la question de la description du contenu de la vidéo. Parce que ce n’était pas clair pour nous et qu’on a tout de suite eu conscience que c’était délicat. Je me suis entretenu avec Valérie [Valérie Druitte, la rédactrice en chef du jour, ndlr] et Nora [Nora Khaleefeh, l’éditrice], et nous nous sommes demandé jusqu’où aller dans le détail. Elles m’ont demandé ce que j’en pensais et mon avis était que des éléments descriptifs étaient nécessaires pour situer le contexte, qu’ils permettraient de montrer jusqu’où ça avait été. Elles m’ont donné leur aval". Valérie, Nora et Benjamin se sont ainsi accordés sur la formulation à insérer dans le reportage de 13 heures. Une formulation que nous  choisissons de ne pas répéter ici mais qui détaille de façon crue des détails de l’acte sexuel vécu (ou subi s’il s’avère qu’il s’agissait d’une agression) par la femme.

… et aussitôt contesté

Mais dans la rédaction, à l’instant même de la diffusion, le commentaire fait réagir : "C’est choquant", "violent", "ça n’apporte rien à l’info", s’indignent plusieurs collègues. D’autres embrayent: est-ce que décrire par les mots n’ajoute pas à la " dégradation et humiliation faite à cette femme ", alors que c’est précisément ce que l’on voulait éviter en ne diffusant pas les images? Une question qui se pose d’autant s’agit peut-être d’un viol.

Valérie, la rédactrice en chef, réalise le malaise que suscite la séquence. Alors, avec Nora, elle décide de changer sa position et d’en informer Benjamin. A 19h30, la RTBF diffusera finalement un reportage débarrassé de ces détails controversés.

Avec le recul

"Aujourd’hui, je ne sais toujours pas si on a eu tort ou raison, explique Valérie près d’une semaine après la diffusion. Je n’ai toujours pas d’avis arrêté sur la question". Comme Benjamin et Nora, Valérie a pu visionner les images qui ont circulé de manière virale : "Je suppose que j’ai été influencée par le caractère choquant et invraisemblable de la vidéo que j’ai vue. J’ai pensé qu’il fallait en rendre compte car cette vidéo est à ce point dégradante qu’à mes yeux, ce n’est plus un fait divers, mais un fait de société. Ça questionne l’estompement des normes. Mais sans doute était-ce une erreur, puisqu’on a choqué une partie du public".

Le choix de l'angle juridique

Si on suit l’analyse de Valérie, on peut se demander alors pourquoi ne pas avoir fait un reportage sur cet estompement de la norme? "Deux portes d'entrée pour ce sujet [donc deux séquences], c’était démesuré", estime la rédactrice en chef. Un choix était nécessaire".

Nora, elle aussi, s’est pas mal interrogée. Avec le recul, sa position se clarifie. "J’étais partagée. Mais après coup, je pense que comme nous avons décidé de travailler sur la question du droit et de la sanction encourue, la description de la scène était superflue".

Une logique de marketing de la presse

A l’Observatoire de recherche sur les médias et le journalisme de l’UCLouvain, Benoit Grevisse sourit quand je lui parle de la controverse : "je ne montre pas les images, mais je dis quand mêmeÇa relève un peu de la rhétorique, non? " A vrai dire, le professeur n’est pas vraiment surpris. Pour lui, le débat que nous avons en interne s'inscrit parfaitement dans l'évolution de l'information, avec la pression du marché depuis l’apparition du digital. Il évoque la tentation accrue du recours à ce qui est vendeur, racoleur: "C’est à la fois très complexe et très intéressant, explique Benoit Grevisse. On ne peut pas vivre dans un monde aseptisé et faire comme si l’info n’existait pas partout sur les réseaux sociaux. C’est vrai qu’on est obligé dans une certaine mesure de tenir compte des logiques de marketing de la presse, sinon même les infos d’intérêt général ne passent plus. Mais l’efficacité doit se faire au service de l’intérêt général, il y va de l’avenir des médias". 

Dans le code de déontologie de la RTBF, il est spécifié que le journaliste s'engage à respecter la vie privée d'autrui et (puisque se pose aussi la question du viol) qu'il doit traiter avec tact toute intrusion dans les souffrances physiques et morales des victimes. D'un autre côté, c'est aussi son devoir d'informer sur ce qui relève de l'intérêt général, et de faire preuve de clarté dans l'exposé. Toute la difficulté consiste dès lors à trouver le juste équilibre entre ces différentes notions. Etait-il finalement de l’intérêt général de donner ces détails, dans le but de mieux faire comprendre la situation décrite, ou avons-nous cédé a une forme de racolage, de "sensationnel" [pour reprendre les propos d'Axel], éventuellement même sans en avoir eu conscience? Les choix éditoriaux ne sont pas une science exacte. Ici la modification du texte dans le 19h30 montre  qu’il est parfois difficile de déterminer ce qui doit être dit ou pas et que la rédaction peut se retrouver à revoir son jugement, étant donné la diversité d’appréciations, y compris en interne ".

►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume - et un peu de recul - pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information :. Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici. 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK