Wir, Toreke, Talent...: l'explosion des monnaies complémentaires

L'expérience n'est pas neuve explique le professeur Bernard Liétaer, économiste: "Les exemples les plus vieux sont les monnaies commerciales, qu’on appelle les monnaies de loyauté, comme les miles des compagnies aériennes ou les points Carrefour, qui sont émis par une autre organisation que le système bancaire. Et qui sont opérés d’une autre façon. Ces systèmes ont montré deux choses: d’abord que c’est possible d’avoir des systèmes de grande échelle très bon marché. Et deuxièmement que c’est possible de motiver les gens, de changer la manière de se conduire autrement qu’ils ne le feraient spontanément: par exemple de toujours choisir la même compagnie d’aviation".

Ces monnaies commerciales ne servent que les entreprises qui les émettent. Mais depuis une trentaine d'années, l'expérience s'est étendue à des collectivités locales. Il y a le célèbre exemple de Curitiba au Brésil, où la municipalité paye les habitants d'un bidonville en jetons de bus quand ils ramassent et trient leurs déchets. C’est une expérience concluante qui se poursuit depuis 25 ans.

Il y a chez nous la ville de Gand qui octroie aux habitants d'un quartier défavorisé des Toreke quand ils prestent dans l'intérêt collectif, ce qui leur donne droit à une parcelle de culture. Bientôt la ville d'Ottignies-Louvain-la-Neuve lancera ses Talents. Les exemples sont légions, mais ils restent limités à des localités.

Le Wir depuis 80 ans

Il existe aussi des monnaies qui s'échangent dans des réseaux d'entreprises, poursuit Bernard Liétaer: "On passe alors à une tout autre échelle avec l’exemple du Wir, qui existe en Suisse depuis pratiquement 80 ans. 20% de toutes les entreprises suisses utilisent actuellement deux monnaies en parallèle: le Wir et le franc suisse. On crée donc une double économie: l’une en Wir et l’autre en francs suisses. Et ce qui est important et intéressant, c’est que les deux se balancent: lorsqu’il y a un boom dans le franc suisse dans l’économie normale, le volume des Wir tombe. Par contre, lorsqu’il y a une récession, le volume des Wir et le nombre de participants augmentent. C’est ce phénomène de balance qui crée en fait une économie plus stable que celle des pays voisins".

Cette expérience suisse fait des émules. Le Brésil est un moteur en la matière, il est en train de mettre 200 banques en orbite pour distribuer une double monnaie. En France, on réfléchit aussi sur la question, et ce mercredi à Bruxelles une trentaine de personnalités des affaires ont planché sur la mise en route d'une monnaie commerciale convertible. Pour Bernard Liétaer, il ne s’agit pas que d’utopistes: "Depuis 40 ans nous sommes sortis de l’ère de la monnaie unique. Dans le domaine commercial, la plupart des gens ont utilisé des monnaies complémentaires sans le savoir, comme Mr Jourdain parlait en prose sans le savoir. Maintenant il faut essayer d’utiliser ces techniques dans des choses où cela fait une différence: les soins aux personnes âgés, les problèmes écologiques, les créations d’emplois. Tous ces problèmes que nous considérons comme vitaux peuvent être résolus grâce à des monnaies complémentaires. Et il y a des modèles qui fonctionnent dans différents pays du monde: il y a une cinquantaine de types de monnaies qui sont actuellement opérationnelles, et qui montrent des résultats clairs. Va-t-on les utiliser Va-t-on au contraire les décourager? Le risque que nous courons c’est que nous devenions des pays en voie de développement". Plus de 5000 monnaies complémentaires circulaient déjà en 2005, elles ont explosé depuis la crise.

A.L. avec F. Gilain

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK