Washington délaisse l'argent liquide, mais à quel prix?

Un client retire de l'argent liquide à un distributeur automatique à Washington, le 24 octobre 2018
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Un client retire de l'argent liquide à un distributeur automatique à Washington, le 24 octobre 2018 - © Jim WATSON

Tandis que la capitale américaine s'extirpait de la chaleur estivale, des pancartes se multipliaient sur des lampadaires pour interpeller les habitants de Washington: que pensez-vous d'autobus sans argent liquide?

Peu à peu, les entrepreneurs de la capitale fédérale rejettent la monnaie papier au profit de la monnaie plastique. C'est le cas de la chaîne de restauration Sweetgreen ou des vendeurs du stade de baseball des Nationals, comme beaucoup d'autres à travers les Etats-Unis.

"Je suis à fond pour un système sans liquide" à bord des autobus, confie à l'AFP Rogers Ferguson, natif de Washington et ancien de la Navy. "Je voyage beaucoup à l'étranger, donc je suis très habitué à ne pas avoir de liquide sur moi", ajoute cet homme de 52 ans.

Le rapport sur les paiements dans le monde en 2018, publié en octobre par la société de services Capgemini et la banque BNP Paribas, constate une tendance mondiale à l'abandon de l'argent liquide.

Sur la période 2015-2016, 483 milliards de transactions ont été effectuées sans liquide (+10,1%). Un chiffre qui devrait augmenter de 13% par an jusqu'en 2021, d'après le rapport.

Les Etats-Unis sont souvent à la traîne quand il s'agit d'innovation dans les moyens de paiement, mais ils semblent adopter rapidement cette nouvelle tendance.

L'opérateur des transports publics de la capitale (WMATA) a indiqué à l'AFP envisager de l'appliquer à son réseau de bus par souci d'efficacité: accepter du liquide peut faire perdre "jusqu'à 25% du temps de montée des passagers".

Coût pour le consommateur?

Le coût et la sécurité sont aussi des facteurs importants, souligne James Angel, professeur à l'école de commerce McDonough de l'université Georgetown.

Le liquide est "cher à transporter, vous devez le compter, vous devez vous inquiéter qu'il ne disparaisse pas et vous devez aussi vous inquiéter de la sécurité de vos employés", explique-t-il.

Aucune loi fédérale ne force les entreprises à accepter de la monnaie sonnante et trébuchante. Des Etats comme le Massachusetts disposent d'une telle réglementation, mais ne semblent pas vraiment l'appliquer.

Y-a-t-il un coût pour le consommateur? "Rien n'est gratuit en la matière", relève M. Angel.

Car c'est le consommateur qui supporte la totalité des coûts, comme les frais de traitement des transactions et de l'infrastructure technologique. Sans parler d'implications éthiques, comme laisser des gens au ban d'un monde sans argent liquide.

Dans un pays de plus de 325 millions d'habitants, 13 millions de personnes ne disposent pas de compte bancaire, d'après la Banque centrale américaine (Fed).

Et 18% sont considérées "sous-bancarisées": elles ont un compte, mais lui préfèrent des services financiers alternatifs comme les encaisseurs de chèques ou les mandats.

A Washington, 37 000 foyers n'ont pas de compte et 72 000 sont sous-bancarisés, d'après les autorités. Par conséquent, une portion importante des quelque 700 000 habitants de la capitale en 2018 risque d'être mise à l'écart d'une économie locale sans liquide.

"Malheureusement, une grande partie des personnes sans compte sont des pauvres ou des gens de couleur", dit Stephen Taylor, directeur du département assurance, prêts et banque de la mairie de Washington.

Un manque d'éducation, une défiance à l'égard des institutions et des frais bancaires élevés expliquent en partie cette situation, explique celui qui dirige le programme "Bank on DC", qui met en relation établissements financiers et personnes sous-bancarisées.

Opération risquée

Selon Rogers Ferguson, en plus des personnes âgées, la disparition de l'argent liquide pourrait affecter les jeunes et les gens ayant des difficultés à gérer leur budget "à moins qu'ils ne manipulent physiquement" l'argent.

Et ce n'est pas forcément positif pour les entrepreneurs: le restaurant végétarien Land of Kush à, Baltimore, l'a appris à ses dépens.

Ses propriétaires ont remporté 10.000 dollars avec le "Cashless Challenge" lancé par l'émetteur de cartes Visa, auquel ils s'étaient inscrits après une attaque à main armée en novembre 2017. Mais leur galop d'essai n'a duré qu'une semaine.

"Nous servons une clientèle diversifiée, y compris des gens n'ayant pas de compte en banque", a expliqué Naijha Wright-Brown. "Donc une partie de la population était très contrariée, et nous n'avions pas vraiment les moyens de perdre un tiers des transactions".

Plusieurs conseillers municipaux de Washington ont déposé en juin un projet de réglementation pour forcer les établissements de bouche à accepter le billet vert.

Mais pour M. Taylor, ce n'est pas la solution, car "cela ne résout pas le problème des non bancarisés".

James Angel suggère pour cela d'étendre des options de paiement électronique à ces personnes si les Etats-Unis peuvent prendre le train en marche. Car la carte à puces avec code n'a que récemment commencé son développement sur le territoire.

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