Une Fondation belge planche sur un nouvel Internet contre les monopoles des Google, Apple et autre Amazon

La position dominante des Géants du Web n’est plus à démontrer. Mais comment la démonter ? Une fondation belge lance une proposition : améliorer, "augmenter" Internet, rien que ça. Avec tous les bouleversements économiques que cela pourrait engendrer, dont un jeu économique beaucoup plus ouvert.

Les géants du numérique sont plus forts que jamais. Comparativement à leur marge bénéficiaire d’avant la crise sanitaire, Microsoft a réalisé près de 19 milliards de dollars de profits supplémentaires, Google plus de 7 milliards et Amazon, Apple et Facebook plus de 6 milliards chacun. Google et Facebook sont régulièrement accusés d’abus de position dominante dans la publicité en ligne, Amazon de son omniprésence dans le commerce en ligne. Apple et l’accès à son magasin d’applications ont eux aussi fait couler beaucoup d’encre récemment.

Un démantèlement ?

Comment lutter contre ces "monopoles" des géants du web ? L’Europe veut pouvoir "s’armer de nouveaux pouvoirs pour s’attaquer aux grandes entreprises technologiques, y compris la capacité de les forcer à se démanteler ou à vendre certaines de leurs activités européennes si leur domination sur le marché est considérée comme une menace pour les intérêts des consommateurs et de concurrents plus petits". Voilà pour la toute récente déclaration de Thierry Breton, Commissaire européen en charge de l’économie digitale, au Financial Times.

Comprenez : forcer les Google, Facebook, Amazon et autres à se démanteler ou à vendre certaines de leurs activités européennes. Et si plutôt que la voie de la régulation ou des amendes colossales, il "suffisait" d’améliorer le web ? Thibault Verbiest est avocat spécialisé en nouvelles technologies. Il préside la fondation d’utilité publique IOUR – pour "Internet des Ressources Universelles" basée à Bruxelles, et cosigne avec Jonathan Attia, un livre qui sort fin octobre : "Un nouvel Internet est-il possible ?".

Les raisons de la domination

D’abord, le constat. "On peut désormais faire le bilan de vingt ans d’Internet grand public. Nous sommes pour une bonne partie de la population mondiale devenus accro. Nous ne pouvons pas nous passer de ses services qui sont devenus – et on peut tous s’entendre là-dessus – trop concentrés, entre les mains d’un trop petit nombre d’acteurs, avec trop de pouvoir. Depuis quinze ans, les consolations à l’œuvre semblent inarrêtables et c’est inquiétant."

Mais pourquoi les géants du web sont-ils aussi incontournables aujourd’hui ? Le désormais célèbre effet réseau explique une bonne partie de la domination actuelle : plus un acteur du web est gros, plus il grossit. Plus il a d’utilisateurs, plus cela devient intéressant pour les utilisateurs suivants de rejoindre cet acteur-là et pas un autre. Mais ce n’est pas tout. Il y a aussi la qualité du service de ces géants du web, que Thibault Verbiest reconnaît volontiers. Et un point sans doute moins connu qu’il souligne : l’infrastructure.

Privatisation des infrastructures

"Ces géants ont investi dans l’infrastructure Internet pour que leurs services soient très vite accessibles. Google par exemple a, si vous voulez, ses propres tuyaux. Des câbles sous-marins, leur propre capacité à amener leurs contenus au plus proche de l’utilisateur. Cela n’existait pas il y a quinze ans. L’Internet était alors le même pour tous, mais aujourd’hui tout le monde n’est plus égal devant le trafic Internet."

Ces sortes de "chemins d’accès prioritaires" qui permettent d’accélérer l’accès aux sites web et applications partout dans le monde (CDN, dans le jargon pour "content delivery network") prennent effectivement de l’ampleur à une vitesse fulgurante. Il y a 5 ans, ils représentaient 25% du trafic mondial sur le web. Aujourd’hui, ils comptent pour 63%, selon Thibaut Verbiest.

Un nouvel Internet

Et "la difficulté aujourd’hui de lancer un Netflix concurrent, ne réside pas nécessairement dans le fait de posséder ou non un catalogue étoffé et des productions propres – c’est un élément de l’équation, mais peut-être au moins autant dans la qualité du service. Quand vous lancez Netflix, votre film est disponible immédiatement. Et ce n’est pas dû uniquement à la qualité de votre modem ou de votre connexion, c’est dû aussi à la qualité du réseau Netflix".

Ce "nouvel Internet" proposé par la fondation IOUR serait une fusion du protocole Internet existant (TCP/IP) avec la technologie blockchain. Sans entrer dans les – obscurs – détails techniques, cela ferait d’Internet un système qui transporte non plus seulement des données, mais aussi des services.

Tuyaux publics

"Notre proposition, c’est de muscler, d’augmenter l’Internet actuel. Quand vous utilisez des services Internet, ils sont offerts par des entreprises privées, légalement et économiquement. Ces services, que nous utilisons tous les jours devraient être universels mais ne le sont pas : messagerie électronique, recherche, création de sites web, stockage, intelligence artificielle, capacités de calcul, etc. Notre proposition permet de les offrir au niveau du protocole lui-même. Cela implique concrètement que c’est le réseau Internet qui offre les services et plus quelques opérateurs privés."

Services universels

Et c’est sur cette série de services rendus universels, appartenant au bien commun en quelque sorte, que pourrait se greffer une multitude d’entreprises petites, moyennes et grandes, plus à même de "lutter à armes égales avec les géants du Net, dans une nouvelle économie, beaucoup plus décentralisée et diversifiée que cinq sociétés qui contrôlent l’ensemble des services d’Internet".

Pas question pour autant de rayer de la carte les géants numériques existants. Même si la conviction d’une réelle alternative est palpable chez Thibault Verbiest, "nous ne sommes pas pour la confrontation, nous sommes dans une logique de continuité, pour 'augmenter' l’Internet actuel, pas le remplacer. Le but, ce n’est pas d’abattre l’un ou l’autre qui serait trop grand, c’est d’obtenir un jeu plus ouvert, avec plus d’acteurs. Parce que ce qui est profondément interpellant, c’est qu’il n’y a actuellement plus d’espace de jeu pour de nouveaux acteurs, pour l’émergence de nouveaux champions capables de rivaliser avec ceux qui sont en place".

La proposition IOUR, est technique, à ce stade, encore très loin d’être mise en œuvre. Mais elle permet d’entrevoir une nouvelle économie du web. Une conférence virtuelle a lieu sur le sujet ce jeudi soir.

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