"Un vrai problème de vie privée et de démocratie": pourquoi un monde sans argent cash présente des dangers

Les cartes de banque, les smartphones, internet, remplacent peu à peu nos pièces et nos billets dans notre quotidien. Plus d’un tiers de nos payements se font de manière électronique, selon les chiffres de la Fédération belge du secteur financier, Febelfin. Les banques vantent les mérites de la dématérialisation de l’argent : plus pratique, plus sûr, plus rapide, moins cher… « Mais il y a aussi des risques de dérive » prévient Jean-Jacques Quisquater cryptologue à l’UCLouvain. Il est l’invité du Point de vue Eco sur La Première.

Une société où tout est tracé et surveillé

Il y a d’abord des risques de sécurité et de dépendance à la technologie, en cas de panne, de black-out, de piratage… Il y a des risques d’exclusion sociale, « mais il y a surtout un danger plus global d’ordre démocratique » craint Jean-Jacques Quisquater. En laissant des traces électroniques de toutes nos transactions financières, nous renonçons à notre vie privée : « On va être contrôlés. Si vous dépensez trop d’argent en cigarettes, en alcool, en d’autres choses moins avouables, les assurances, votre employeur pourrait mettre une pression énorme. Il y a un vrai problème de vie privée donc mais surtout de démocratie, les gens n’auront plus les moyens de penser et d’agir par eux-mêmes ».


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Dans ce contexte, la question se pose aussi du contrôle de nos dépenses dans des pays moins démocratiques : « Il ne faut pas penser que la démocratie est acquise partout. On est en train de créer une société dans laquelle, si une dictature arrivait, elle pourrait facilement la contrôler. Il ne faut surtout pas confier toute notre vie financière à des sociétés privées comme les géants du numérique ou à des Etats. Il faut garder une part de son argent de laquelle on fait ce qu’on veut ».

Jean-Jacques Quisquater évoque la Chine ou la Corée du Sud en exemple, où il y a une volonté politique de faire disparaître l’argent liquide : « Il y a des raisons bien précises à cela. Ça permet de contrôler les gens, de surveiller les comportements. En Chine en particulier, on va en venir à donner des points sur les comportements des gens, notamment à la lumière des achats qu’ils font, du payement de leur facture ou leur amende. En fonction de ça, ils pourraient obtenir certains privilèges ou pas (voyager, étudier…). Là il y a un vrai problème ».

Maintenir le cash mais virtuel

Comment faire, dès lors, pour ne pas tomber dans ces écueils tout en ne freinant pas les évolutions technologiques qui semblent inéluctables ? Jean-Jacques Quisquater plaide pour une reprise en main de la part des banques centrales : « Elles pourraient continuer d’émettre de l’argent, des euros par exemple, comme elles le font aujourd’hui mais de façon numérique, des euros numérique ou même une monnaie numérique, on peut rêver ».

Aujourd’hui quand un billet est usé, trop vieux, plus assez sûr, il est détruit et des billets neufs sont remis en circulation par la banque centrale du pays ou de la zone monétaire. Notre invité imagine un système similaire mais plus court dans le temps : « Pourquoi pas un usage unique de ces billets virtuels ? Ça évite le traçage et la banque centrale en cas de problème pourrait avertir les autorités ». Une sorte de cryptomonnaie officielle émise par les banques centrales elles-mêmes.

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