Un plan de relance économique est-il vraiment urgent en Belgique ?

Ces derniers jours plusieurs secteurs ont appelé à des mesures de relance en Belgique : les secteurs de la chimie et de la pharma, et celui de la construction, pour ne citer qu’eux. Des appels à une relance rapide et à une politique industrielle "ambitieuse" pour sortir de la crise du Covid-19. C’est quand, le bon moment pour une relance économique ? La question ne fait pas l’unanimité. L’urgence n’est-elle pas de soutenir l’économie pendant le gel, avant de la relancer. Pour une relance, c’est quand le bon moment, du coup ?

"Il y a urgence à prendre des mesures de relance". Voilà ce qu’affirmait Paul Magnette, président du Parti Socialiste fin mai sur La Première, en ajoutant : "Si l’on veut sortir de la crise dans laquelle nous sommes, si l’on veut éviter de plonger dans une récession extrêmement profonde, il faut une action forte résolue, et rapide". Le même président de parti avait déjà appelé à une relance "forte et ambitieuse" une semaine plus tôt, relance chiffrée entre 30 et 50 milliards d’euros, "et il la faut maintenant", pour le dirigeant socialiste.

Il la faut maintenant

Sur l’ampleur et la nécessité, l’économiste Bruno Colmant valide. Un plan de relance est "indispensable" et "qu’on est dans le bon ordre de grandeur" (50 milliards, de l’ordre de 10% du PIB belge). Mais sur la question de l’urgence ? Le CEO de la banque Degroof Petercam confirme, "c’est maintenant, oui". Parce que selon lui, "l’économie subit à la fois un choc d’offre et de demande, et il faut débloquer l’ensemble, stimuler le pouvoir d’achat, donner une aide financière immédiate aux ménages les plus touchés. Sinon, le risque existe de voir apparaître une véritable désobéissance fiscale, voire civile. Il y a sans doute un demi-million de personnes qui sont passées dans les trous de la raquette, qui n’ont ni chômage temporaire, ni revenu de remplacement".

Plan de relance en trompe-l’œil ?

Voilà pour l’urgence sociale – l’urgence de soutenir les secteurs en difficultés, aussi. Mais peut-on vraiment parler, dans ce cas, d’une véritable relance économique ? "Non, il s’agit effectivement plutôt de soutien, d’une aide de subsistance. La véritable relance, ce seront les investissements – qui devront venir plus tard", selon Bruno Colmant.

Tant qu’il y a distanciation…

Trop tôt pour une véritable relance, c’est en tout cas l’avis de Philippe Ledent, économiste chez ING. "Nous sommes encore dans une phase où nous devons gérer l’urgence – et éviter que l’économie ne se déstructure complètement". Distanciation physique oblige, certains secteurs ne sont effectivement pas en mesure de fonctionner – ou de tourner à plein régime : "Je suis plus que dubitatif quant à la rentabilité d’un zoo, d’un parc d’attractions, ou d’un théâtre, qui ne peuvent accueillir qu’un nombre limité de personnes. Une politique de relance aurait peu de capacités dans les conditions actuelles".

Comprenez : en l’état actuel de l’économie – et des mesures sanitaires, une relance n’aurait que peu d’utilité pour des secteurs encore en partie à l’arrêt. Les possibilités de consommation y sont limitées, et rien ne garantit que les consommateurs vont se presser au portillon dès que l’occasion leur en sera donnée.

Quelle hausse de la consommation ?

L’économiste résume en une formule : "La demande aujourd’hui ne peut pas et ne veut pas s’exprimer". Pour Philippe Ledent, "si l’Etat veut stimuler le pouvoir d’achat – par une baisse d’impôts, ou une augmentation des allocations pour les revenus les plus modestes, je ne suis pas certain du tout que cela se traduira par une hausse de la consommation".


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Plus tard, c’est aussi la teneur des propos de Pierre Wunsch, gouverneur de la Banque Nationale de Belgique, qui déclarait début avril qu’"à un moment donné, quand on va être confronté à la relance, on aura peut-être besoin d’un coup de pouce du côté de la demande, mais ce n’est pas encore sûr". Dans ce cas-ci, il s’agit donc d’un "plus tard, peut-être". Or, le manque de demande est à ce stade la principale difficulté avancée par les entreprises – qui citent aussi une distanciation physique difficile à mettre en place sur le terrain, lorsqu’il est question de leurs revenus en berne.

Le temps politique…

Politiquement, "maintenant" c’est déjà fin juin

Certes, la distanciation physique freine la consommation. Xavier Dupret, économiste à la Fondation Joseph Jacquemotte, le reconnaît : "Même une baisse de la TVA, par exemple, dans les conditions actuelles, ou avec quatre clients dans un bar, cela ne suffira pas". Mais pour lui, pas question d’attendre – temps politique oblige :

"On peut mettre des chiffres en milliards sur la table, ils ne seront de toute façon pas réalité avant un mois, le temps de négocier une politique de relance. Politiquement, 'maintenant' c’est déjà fin juin. Si l’idée est que l’on retourne à la vie sociale cet été, et si l’on veut éviter d’être nus face à l’œil du cyclone, alors il nous faut une politique de relance pour début juillet. Les gens ont peur de sortir et de dépenser. Il faut leur faire dépenser de l’argent cet été, et cela ne fera pas sans incitant politique".

"Les économistes connaissent très bien ces effets de retard", note Joseph Pagano, Professeur de Finances Publiques à l’UMons. "Si l’on met un plan de relance sur papier aujourd’hui, cela ne veut pas dire que des mesures seront appliquées aujourd’hui. Il y a toujours un délai de mise en œuvre. Il faudra en discuter entre partis, il faudra des dispositions parlementaires, et puis que l’administration le mette en œuvre. Passer les marchés publics, sélectionner les entrepreneurs, et… Puis payer les factures. Il faudra du temps avant que les effets se marquent".

… dans l’économique

Philippe Ledent estime qu’une phase de relance n’est envisageable que "lorsque la demande pourra s’exprimer" et qu’il faut attendre d’avoir "une idée plus claire de comment lutter contre une deuxième vague éventuelle, d’avoir des perspectives plus claires sur un traitement ou un vaccin". Mais une fois ces incertitudes (de taille) levée, et la demande "débridée", la Belgique sera-t-elle prête ?

Un plan de relance, c’est par définition l’intervention du politique dans l’économique. Et en Belgique, le temps politique peut être long. Si "aujourd’hui" veut effectivement dire – politiquement, dans plusieurs semaines, alors l’urgence d’un plan de relance économique "aujourd’hui" pourra, peut-être, mettre tout le monde d’accord.

Isoler les bâtiments

Et pour Joseph Pagano, il est des secteurs dans lesquels l’Etat pourrait accroître ses investissements dès à présent. Et de citer l’isolation des bâtiments comme exemple : "L’Etat et les administrations en général sont propriétaires d’un très rand nombre de bâtiments. Des bâtiments souvent plutôt anciens, loin d’être des modèles en matière énergétique. Il y a là des investisseurs à faire dans le cadre d’un plan énergie, ou climat, et on pourrait décider de les faire maintenant. Pour atteindre des objectifs climatiques, mais aussi parce que cela contribuerait à une relance économique dont nous avons par ailleurs bien besoin".

Plus forts ensemble

Le bon moment, en définitive, c’est surtout "en même temps que les autres", pour Joseph Pagano. "S’il vous plaît, qu’un plan de relance soit coordonné au niveau européen. C’est l’une des grandes conditions, si pas la première condition du succès d’un plan de relance. Si nous sommes les seuls à relancer notre économie, les effets vont se produire en partie à l’étranger. Nous savons très bien qu’une partie des efforts de relance réalisés par un pays sont perdus, parce que nos économies sont ouvertes. Si vous achetez une VW, l’effet de relance se fera en Allemagne. Si tout le monde le fait en même temps, cela va se compenser".

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