Toujours davantage de métiers en pénurie: faut-il y voir une opportunité?

Office People: le métier en pénurie depuis près de 10 ans
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Office People: le métier en pénurie depuis près de 10 ans - © KENZO TRIBOUILLARD - AFP

Ouvriers qualifiés, commerciaux, comptables, secrétaires… L’étude annuelle publiée par la société Manpower permet de lister le top 10 des métiers en pénurie en Belgique. Pour comprendre cette situation paradoxale dans un pays qui compte 450 000 chômeurs, nous avons interrogé des responsables de la sélection du personnel dans deux activités qui manquent cruellement de candidats: les électromécaniciens et les secrétaires. Des places à prendre.

Électromécanicien : métier d’avenir

Parmi les métiers en forte pénurie figure l’électromécanique. Une définition qui regroupe les techniciens de maintenance, d’entretien des systèmes de chauffage et de climatisation. Dans ce secteur, la pénurie tient moins à la rareté des profils qu’aux exigences de qualification émises par les employeurs. Pour Nicolas Mbangu, Consultant Manpower en recrutement des profils techniques, la difficulté n’est pourtant pas de trouver une personne ayant la qualification de base mais bien la spécialisation recherchée. Une spécialisation qui, le plus souvent, est acquise par l’expérience. "A qualification scolaire identique, l’industrie automobile recherche des profils ouverts à la réactivité, alors que l’agro-alimentaire privilégie la connaissance des normes d’hygiène". Une même qualification, mais deux expériences. L’enjeu, pour l’employeur est de disposer d’une personne immédiatement efficace sur le poste à pourvoir. "Un électromécanicien de maintenance assure une fonction centrale. Frigoriste ou spécialiste du conditionnement d’air, il est un élément clé du bon fonctionnement de l’entreprise. C’est lui qui permet d’éviter une interruption de production."

Le prix de l’expérience

C’est pourquoi tous les techniciens de maintenance disposant d’une certaine expérience ont toujours du travail. Au point de devoir les recruter, non pas sur le marché de l’emploi, mais chez des concurrents. "Aujourd’hui, explique Nicolas Mbangu, il est difficile d’attirer un bon électromécanicien vers un contrat d’intérim, l’employé est en position de force. Connaissant la rareté du profil, les entreprises n’ont pas de difficulté à mettre la main à la poche car ce sont des postes clés."

La situation est tout autre pour un profil disposant de la qualification générale, mais pas de la spécialisation recherchée. "Les employeurs n’apprécient guère les qualifications sans une expérience apportant une compétence spécialisée. C’est un jeu de chaises musicales. Lorsqu’un électromécanicien part, un autre doit venir le remplacer."

Ce qui crée la pénurie est le manque d’expérience spécifique au domaine d’activité de l’entreprise : "Les patrons cherchent souvent le veau à cinq pattes, et il faut parfois lui faire comprendre qu’une partie des exigences requises peut être apprise sur place." Par exemple lorsqu’un professionnel qui provient du monde agroalimentaire doit intégrer un groupe pharmaceutique aux normes d’hygiène assez semblables.

Actiris: des chiffres différents

Chez Actiris, chargée d'aider les demandeurs d'emploi de Bruxelles, on confirme le manque d'électromécaniciens, même si l'organisme régional ne constate pas de forte augmentation des pénuries: "Peut-être parce que Manpower est plus actif dans l'univers de l'intérim et aussi parce que les tendances apparaissent toujours plus rapidement dans le monde de l'intérim que sur le marché global. Peut-être assisterons-nous à cela avec un effet retard" nous a déclaré la porte-parole d'Actiris.

Secrétaire : la pénurie depuis 10 ans

Une tout autre filière est celle des secrétaires que l’on désigne désormais par le terme plus générique d’Office People. Une catégorie de professions qui réunit toute les fonctions de secrétariat: commercial, de direction, administrative, marketing…). Et là encore, la pénurie a frappé. Bénédicte Baucy responsable de deux agences bruxelloises spécialisées dans le recrutement des "office people", fait remonter cette pénurie à 5 ou 10 ans. "Le métier a complètement changé. Il devient plus complexe et les attentes des managers augmentent. Dans ce métier qui reste féminin à plus de 90%, le profil devient à ce point polyvalent et stratégique qu’il n’est plus rare d’y trouver des universitaires." Gérer un agenda ne suffit plus, il faut aussi préparer des présentations sur PowerPoint, gérer la communication interne, assurer le suivi des fournisseurs et la consolidation des chiffres.

Un fossé entre l’offre et la demande

Dans ce contexte, la pénurie est provoquée par l’insuffisance des compétences. "A Bruxelles, la connaissance de trois langues (français, néerlandais, anglais) est un minimum, mais s’y ajoutent désormais la maîtrise de nombreux outils informatiques et des 'soft skills' (communication gestion du temps). Les secrétaires d’aujourd’hui doivent intégrer le principe de "l’orientation résultat", c’est-à-dire l’implication et le respect des deadlines. Assistante, aujourd’hui, n’est plus un métier d’exécution. Le job de fonctionnaire, c’est terminé."

Et comme dans tous les secteurs d’activité, l’employeur place souvent la barre des exigences trop haut : "Il y a toujours, d’une part, l’idée de ce qu’il voudrait, et de l’autre, ce dont il a vraiment besoin. Notre mission est alors de réajuster le profil. Le principal défi du profil d’assistante est le fossé qui existe entre l’offre et la demande."

Salaire de secrétaire : peu élastique

Contrairement aux métiers techniques pour lesquels les entreprises paient le prix, le barème de l’assistante est fixé par le patron. Pour celui ou celle qui vient de quitter l’école, la marge de négociation est difficile. "En général, il faut compter entre 2200 et 2500 euros brut pour un débutant et 3000 euros après plusieurs années d’expérience. Avec un bâton de maréchal qui atteint 4000 et 5000 euros pour les secrétaires de CEO. Mais elle ne sont pas nombreuses".

Le processus de recrutement est aussi plus long, notamment par les tests de personnalité qui doivent déboucher sur l’engagement d’un(e) assistant(e) humainement complémentaire au patron.

La réduction de la pénurie de secrétaires passe, selon Bénédicte Baucy, par une amélioration de la formation. "Les graduats en secrétariat de direction sont valables, mais il faudrait y intégrer de la stratégie. Le monde de l’entreprise est tellement spécifique que l’employeur n’aime guère engager de jeunes diplômés. Même si les entreprises, doivent, pour leur part, apprendre à adoucir leurs exigences."

Pour certaines, le métier d’assistante peut aussi n’être qu’une étape. "C’est le cas d’universitaires en quête de projets motivants qui voient leur job comme un tremplin."

Restent les autres métiers "critiques" désignés par Actiris: "A Bruxelles, il manque des ingénieurs dans toutes les disciplines, des infirmiers, des enseignants du maternel et du primaire, des informaticiens, les développeurs web, mais aussi des métiers 'durs' dans l'horeca et la vente et les métiers de la santé."

Les raisons de la pénurie

L’étude annuelle de la société d’intérim met en relief les principale raison de la pénurie d’emploi. Les compétences techniques insuffisantes (51%), le manque (ou l’absence) de candidats disponibles (35%), le manque d’expérience (27%) et le manque d’employabilité ou les soft skills inadaptés (17%) sont les principales causes invoquées par les employeurs éprouvant des difficultés de recrutement en général. Mais rien n’y fait, un employeur sur 3 n’a pas mis en place de stratégie pour affronter les pénuries et moins d’un sur 10 a adopté un plan d’action pour recruter des profils sous-utilisés.

Trois métiers pour demain

Une autre étude, menée cette fois sur les métiers du futur il y a deux ans, indique que sous la force des évolutions technologiques, les cycles de compétences se raccourcissent d’année en année. Ce document prédit que 2/3 des enfants actuellement en maternelle exerceront des métiers qui n’existent pas encore aujourd’hui. Une seule règle: il faudra se former en permanence.

L’étude parie également sur l’émergence de trois nouveaux types de métiers: les protecteurs, les optimisateurs et les "storytellers." La catégorie des protecteurs réunit les futurs responsables des normes et réglementations. Ceux qui prendront soin des autres, comme les métiers de l’environnement de la collecte des déchets, du coaching, mais aussi de la sécurité informatique. La difficulté de notre gouvernement fédéral à engager les membres de la nouvelle équipe de lutte contre la cybercriminalité en est la première illustration.

La catégorie des optimisateurs rassemble les responsables de la maîtrise des coûts et des performances, comme la traçabilité de la chaîne alimentaire. On y retrouve aussi les responsables de la logistique, des économies d’énergie, et de la gestion des talents en matière de ressources humaines. Dans cette catégorie d’avenir figurent aussi les métiers de l’e-business. Il s’agit alors des optimisateurs de sites et des "data miners" qui font appel aux mathématiques.

Enfin, la catégorie des "storytellers" rassemble les métiers de la communication dans les secteurs du marketing et de la vente. Ce sont les community managers et autres consultants en e-commerce. Le plus souvent des évolutions des métiers commerciaux classiques.

L’illustration que les compétences deviennent de plus en plus obsolète et que l’avenir est aux soft skills, cette capacité à résoudre des problèmes, à travailler en équipe et à faire preuve d’agilité dans un environnement instable où le changement est permanent.

"Les carrières linéaires sont derrière nous", résume Marc Vandeleene, Communication manager de Manpower : "Nous allons vers des carrières centrées sur des projets. La stabilité ne sera plus de rester dans le même job car les demandes sont en permanence en évolution."

Jean-Claude Verset

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