Taxes sur l'aérien : pourquoi Ryanair a (seulement en partie) raison ?

Ryanair ferait presque mine de vouloir être taxé plus, pour réduire les émissions de CO2 du secteur aérien. L’aviation est le dernier secteur à ne pas s’être fixé d’objectifs climatiques à long terme. Mais à l’heure où des discussions ont lieu sur le sujet – à huis clos ou presque – aux Nations Unies, la compagnie aérienne irlandaise sent manifestement le vent tourner, en Europe. Elle plaide désormais officiellement pour une " taxe juste " sur le secteur de l’aviation. Décryptage d’un positionnement, qui comporte arguments sensés… Et hypocrisie.

Le vent a tourné

" Les dix prochaines années, le bouleversement majeur sera le choix environnemental du consommateur sur la meilleure manière de se déplacer : avion, voiture, bus, train… On voit déjà des consommateurs choisir une compagnie aérienne plutôt qu’une autre en fonction de leurs émissions de CO2 ". Voilà pour la déclaration à notre micro, de Kenny Jacobs, directeur marketing de Ryanair, il y a quelques jours.

Avec pour la seule Belgique, 9,1 millions de " consommateurs " en 2018, et une croissance de 8% sur un an, la compagnie Ryanair va bien. Merci pour elle. Et si Kenny Jacobs, a commencé par affirmer que toute taxe est mauvaise (" Any tax is bad "), il s’est vite repris pour adopter une ligne plus nuancée, en expliquant que "la meilleure taxe environnementale est celle qui encourage le comportement juste". Et que Bruxelles devrait "parvenir à une option sensée en la matière".

Incohérences de certains Etats

Le directeur marketing de Ryanair affiche en fait un soin tout particulier à dénoncer les incohérences de plusieurs Etats membres de l’Union Européenne sur la question : "Ici à Bruxelles, si la nouvelle Commission européenne veut changer la taxation sur le secteur aérien, il faut une taxe juste. Or, pour l’instant cette taxation exclut les vols long-courriers, ce n’est pas le meilleur modèle. Il y a des propositions de taxe kérosène qui excluent les vols de connexions, ce n’est pas le meilleur modèle".

Directement dans le viseur de la compagnie low cost, les positions actuelles des Pays-bas et de l’Allemagne. Pour faire court, côté néerlandais, on souhaiterait exempter de taxe les vols de connexions. Un vol Dublin-Schipol-Schipol-Bruxelles ne serait pas taxé, alors qu’un vol Dublin-Bruxelles le serait. Une aberration. Mais, l’aéroport néerlandais de Schipol est un haut lieu de correspondance aérienne. Côté allemand, on souhaite ne pas trop s‘attaquer aux vols long-courriers le cœur de métier du champion national Lufthansa. Mais taxer des vols sans tenir compte de leur distance parcourue et donc du carburant consommé, c’est aussi incohérent.

La compagnie la plus verte ?

Ryanair fait partie des dix plus gros pollueurs européens. Et parmi les neuf autres, il n’y a que des centrales au charbon.

Kenny Jacobs va même jusqu’à vendre la compagnie low cost comme écologique : " Prendre un avion Ryanair plutôt qu’une autre compagnie – au-delà de la question du prix, c’est poser un choix qui va émettre moins de CO2 ". Parce que pour Ryanair, le problème est simple, pour diminuer les émissions de Co2, il faut que les compagnies aériennes disposent de flottes jeunes et remplissent leurs avions au maximum. Et Ryanair peut se targuer d’avoir des émissions de CO2 par passager parmi les plus basses du secteur. " Et c’est important d’être efficient, d’émettre le moins possible par passager ", souligne Gilles Dufrasnes, de l’ONG CarbonMarketWatch, " mais ça ne suffit pas ". Comprenez, le problème est loin d’être aussi simple.

Ryanair plaide en fait surtout pour une harmonisation européenne des taxes à la baisse sur l’aérien.

Pourquoi c’est hypocrite

C’est en fait le modèle économique lui-même de Ryanair qui pose problème, pour Gilles Dufrasnes : " L’hypocrisie, dans le marketing de Ryanair, à essayer de se présenter comme la compagnie la plus verte, c’est que l’entreprise fait partie des dix plus gros pollueurs européens. Et que parmi les neuf autres, il n’y a que des centrales au charbon. Ensuite, par sa politique de prix bas, Ryanair encourage un très grand nombre de vols, en croissance – et donc des émissions de CO2 – qui ne sont pas nécessaires. Et Ryanair plaide en fait surtout pour une harmonisation européenne des taxes à la baisse sur l’aérien".

En plus de cela, si Ryanair peut proposer des prix aussi bas (encore une baisse revendiquée de 6% des tarifs en 2018) et avoir une flotte d’avions relativement moderne, c’est parce que Ryanair vole en majorité depuis de petits aéroports régionaux – qui sont très fortement subsidiés. Ryanair a en fait une mainmise, un quasi-monopole sur certains aéroports comme celui de Charleroi. "Indirectement, Ryanair est subsidié par les gouvernements. Et c’est ça qui leur permet aussi de réaliser leurs profits et de faire tourner leur modèle, basé sur une croissance des émissions de CO2 incompatible avec les objectifs climatiques internationaux".

Où en est l’Union européenne ?

Deux éléments sont à l’agenda de la nouvelle Commission européenne : supprimer l’exemption de taxes pour le secteur aérien, et supprimer la distribution partiellement gratuite de permis d’émettre du CO2 dans le cadre existant du marché des quotas. Mais quelles seront les modalités d’une taxation : sur les billets, en TVA ou sur le kérosène ? A ce stade, il n’y a pas de coordination entre Etats Membres. Tout juste une sorte de boîte à idées placée dans le fond de la classe, dans laquelle chaque élève va déposer son petit papier. Ryanair aussi, veut glisser dans la boîte à idées, sur un petit papier, des arguments tenables, et une bonne dose de marketing.

 

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