"Super League", ou comment éliminer l'incertitude du sport pour maximiser les revenus publicitaires

"Super League" fermée, ou comment éliminer l'incertitude du sport pour maximiser les revenus publicitaires
"Super League" fermée, ou comment éliminer l'incertitude du sport pour maximiser les revenus publicitaires - © TOLGA AKMEN - AFP

C’est l’histoire de six Anglais, trois Espagnols et trois Italiens. Non pas douze hommes en colère, mais douze clubs de foot affamés – de recettes publicitaires. Le projet "Super League" de compétition fermée dévoilé ce lundi, est une histoire de gros sous, bien plus qu’une histoire de sport. La nouvelle compétition créée de toutes pièces pour concurrencer la Champions League existante, octroierait dès son lancement, un paiement de 3,5 milliards d’euros que se partageraient les clubs fondateurs.

Dans un communiqué publié de manière conjointe, les clubs concernés – dont le Real de Madrid, Chelsea FC, Liverpool, et la Juventus, entre autres - assurent leur volonté de "fournir des matchs de meilleure qualité et des ressources financières supplémentaires pour la pyramide du football dans son ensemble"La "Super League" ainsi présentée serait en tant que telle synonyme de "nouveau chapitre pour le football européen".

Outre l’unanimité des réactions négatives qu’a suscitées l’annonce - des gouvernements français, britannique et allemand, à l’UEFA – est-ce que le projet tient économiquement la route ? Analyse avec Xavier Dupret, économiste à la fondation Joseph Jacquemotte (et amateur de football).

Quel est l’enjeu fondamental révélé par l’annonce d’une "Super League" par ces douze clubs européens ?

Xavier Dupret : "La répartition des recettes publicitaires. Les clubs concernés sont des clubs très riches, mais aussi très endettés. Et le Covid a entraîné bien plus qu’une désertion des stades, avant tout une baisse des recettes publicitaires. Les grands clubs veulent aujourd’hui monopoliser davantage de ces revenus publicitaires, sur base de leur seule prestation. Et donc, ils sont engagés dans un bras de fer avec l’UEFA pour obtenir une part plus importante des recettes. Voilà pour l’enjeu de départ".

Qui n’est pas nouveau…

Xavier Dupret : "Effectivement, cette idée de créer une ligue fermée est une sorte de serpent de mer du football européen. Le projet d’une Ligue de marques franchisées en fait, sur le modèle de la NBA pour le basket ou la NFL pour le football américain – est bien un enjeu de marchandisation du football et d’accaparement des recettes. Parce qu’il n’y a d’évidence pas de nécessité sportive d’accroître le caractère mondial des compétitions européennes de football".

Ce projet de Super League, de compétition fermée, tient-il la route ?

Xavier Dupret : ""Il y a vraiment un risque. Et pour moi, les clubs à l’initiative de cette Super League surévaluent la valeur de leur propre marque. Le Real de Madrid fait rêver parce qu’il y a eu de grands joueurs qui y sont passés, comme Zinedine Zidane. Le Real ne fait pas rêver parce qu’il est une marque. Or, je ne suis pas sûr qu’une compétition fermée, ce modèle à douze, tel qu’il nous est présenté, soit de nature à générer un intérêt de la part des agents de joueurs pour ces clubs.

Pour maximiser l’accès aux revenus publicitaires, ces clubs éliminent ce qui fait la gloire du sport : son incertitude.

C’est bien du côté des petits clubs, des centres de formation, et des agents de joueurs qu’il y a un "écosystème de production du football". Or, il est quand même extrêmement risqué pour un agent de joueur de faire signer un contrat avec, imaginons, Manchester United ou un autre de ces douze clubs, alors que l’UEFA est en train de bannir les joueurs qui passeraient par de tels clubs. En termes de reclassement professionnel, de retransfert si les choses tournent mal à Manchester, cela limite les possibilités.

Il faut faire en sorte que le revenu publicitaire soit indexé sur la prestation sportive. Là, on retrouvera un modèle qui est sain.

Alors que rester dans le système UEFA offre beaucoup plus de marge de négociation. Il est là, le grand risque pour le "Super 12", c’est de se couper de l’écosystème européen des producteurs de football. Et d’en arriver à compétition qui se veut prestigieuse, mais qui tombe à court de joueurs. Le risque que prennent ces clubs, c’est d’en arriver à concentrer 300 à 400 joueurs dans une ligue fermée, joueurs que personne ne voit – et dont la valeur marchande diminue d’année en année. "

Les douze clubs assurent vouloir générer "des ressources financières supplémentaires pour la pyramide du football dans son ensemble". N’y a-t-il pas là une forme de croyance dans le ruissellement des supposées recettes supplémentaires ?

Xavier Dupret : "Ce sur quoi misent ces clubs, c’est la concentration du capital. Ils concentrent une base de supporters très importante, sur tous les continents de la planète. Que l’on parle de la fanbase d’Arsenal, du Barça, ou du Real,… Ces clubs veulent en fait concentrer la médiation entre l’annonceur et les supporter de football. Autrement dit, concentrer du capital et des revenus publicitaires. D’où le caractère fermé de cette compétition. Pour maximiser l’accès aux revenus publicitaires, ces clubs éliminent ce qui fait la gloire du sport : son incertitude."

Comment peut-on résoudre cet état de crise du football européen, ce bras de fer entre 12 clubs avides de recettes supplémentaires et l’UEFA en train de réformer sa formule de Champions League ?

Xavier Dupret : "Je pense qu’il faudrait limiter le nombre de matches et inciter à davantage de compétition. Tout l’inverse, en fait, de ce que proposent ces douze clubs. Il faudrait limiter l’accès à la Champions League aux équipes championnes dans leurs pays. Limiter l’Europe League aux clubs qui ont gagné la Coupe dans leurs pays. Il faut faire en sorte que le revenu publicitaire soit indexé sur la prestation sportive. Là, on retrouvera un modèle qui est sain. Cela veut évidemment dire que certains grands clubs fortement endettés devront dégonfler leur bilan à un moment donné. Autant s’y mettre dès que possible, avant que l’on assiste à des catastrophes. "

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