Sortir la Grèce de l'euro? "Un très mauvais scénario" selon Philippe Lamberts

Philippe Lamberts, eurodéputé écolo, plaide pour la solidarité des Européens
Philippe Lamberts, eurodéputé écolo, plaide pour la solidarité des Européens - © RTBF

L'impasse grecque après les élections du 6 mai semble mener vers la levée d'un tabou : et si la Grèce quittait l'euro ? Ce n'est plus une sombre prédiction destinée à marquer les esprits, c'est désormais (presque) un discours officiel, à Berlin surtout. L'eurodéputé écolo Philippe Lamberts s'inscrit en faux. Spécialiste des questions économiques et financières au Parlement européen, il s'explique au micro de Matin Première.

Une sortie de la zone euro pour la Grèce ne serait finalement pas si grave, laissent entendre aujourd’hui plusieurs hauts responsables européens. "Un très mauvais scénario pour les Européens", s’exclame l’eurodéputé belge du groupe des Verts. "Je voudrais quand même rappeler qu’aujourd’hui, une partie très substantielle de la dette grecque est détenue par les gouvernements, et il est évident que si la Grèce sort de l’euro, elle renoncera à payer cette partie-là de la dette. Jusqu’à maintenant ce sont des créanciers privés qui ont bu la tasse ; mais cette fois-ci se serait nous!", analyse-t-il. Selon lui, le gouvernement belge est engagé envers la Grèce à hauteur de 6 milliards d’euros, sans compter la participation belge à une inévitable recapitalisation de la Banque centrale européenne qui suivrait le défaut grec. "Je ne sais pas si la Belgique a envie de ce genre de scénario", se demande Philippe Lamberts.

"Jusqu’à présent, les gouvernements européens n’ont pas perdu un euro en Grèce : nous prêtons à la Grèce et nous touchons des intérêts pour cela" explique-t-il, contredisant ceux qui prétendent que la Grèce est un puits sans fond engloutissant l’argent des créanciers. Il faut donc laisser à la Grèce le temps nécessaire pour s’adapter et pour exécuter les plans de réforme. Il n’y a aucun pays qui a réussi une transition de la nature de celle que l’on demande à la Grèce en 3, 4 ou 5 ans.  "Qu’on arrête de donner des leçons à la Grèce !", martèle l’eurodéputé. Il s’en prend aux dirigeants européens dont il dit "comprendre la frustration" à l’égard des deux partis dominants, mais qui selon lui envoient vers Athènes des messages insultants à l’égard des forces politiques montantes. Or, dit-il, celles-ci –en particulier la gauche radicale- n’ont aucune responsabilité dans la crise et bénéficient d’une confiance croissante des électeurs grecs. "Si demain on devait revoter en Grèce, les Grecs renverraient aux Européens un message qui renforcerait ces nouvelles forces politiques" prévient-il.

Il faut être deux pour négocier

Pour Philippe Lamberts, les dirigeants européens ne peuvent pas d’un côté tenir un discours intransigeant sur l’intangibilité des plans d’austérité et les Grecs ne peuvent pas de l’autre faire comme s’ils n’existaient pas. Tout le monde, dit-il, "a intérêt à une sortie de crise par le haut. On sait qu’elle sera longue et pénible et qu’on ne raconte pas d’histoire, ça nous prendra vingt ans. Maintenant la question est de savoir si l’on pourra trouver de part et d’autre des gens qui ont la volonté politique d’y aller".

"On est sur une ligne de crête, on est à un moment très important. On se cache derrière la Grèce pour ne pas voir que le problème majeur qui se pose aujourd’hui est le problème de l’Espagne et derrière lui le problème de l’Italie" prévient l’élu écolo. A côté des enjeux posés par ces deux grandes économies, le problème de la Grèce est "relativement simple" selon lui. "La situation espagnole est extrêmement préoccupante avec un système bancaire qui n’a toujours pas absorbé les centaines de milliards de pertes sur la bulle immobilière espagnole", prévient-il.

Et si le ministre allemand des Finances pense que l’Europe peut digérer la sortie de la Grèce de la zone euro, Philippe Lamberts "lui souhaite du plaisir pour faire face au problème espagnol parce que là, les mécanismes de protection qu’on a mis en place ne sont pas suffisants. C’est aussi simple que ça". La sortie de la Grèce de la zone euro ne réglerait donc rien.

La résistance des banques

Pour éviter de nouvelles tourmentes financières semblables à celles que les économies occidentales subissent depuis 2008, de nouvelles règles dites "Bâle III" visent à augmenter la part de fonds propres que les banques doivent toujours garder "sous le coude" pour faire face à des dégradations de leur situation de crédit. Mais il n’y a toujours pas d’accord entre Européens à ce sujet. "C’est l’autre pan de la crise", explique Philippe Lamberts.

Pour en sortir, l’accent a été fortement placé sur la restauration de l’équilibre des finances publiques mais il faut aussi s’occuper des banques : on leur dit "maintenant vous devez mettre de l’ordre dans vos affaires, vous devez arrêter de prêter ou de spéculer comme des fous".

"Jusqu’à présent les banques n’ont pas beaucoup changé d’attitude et donc aujourd’hui on veut leur mettre des règles beaucoup plus contraignantes qui les empêchent de se surendetter pour faire de la spéculation". Selon l’eurodéputé, il y aura un "accord très large" au parlement européen pour imposer des normes de fonds propres plus élevées. Restera à convaincre la Commission et le Conseil.

Bien sûr certains préviennent que de telles exigences pourraient avoir pour effet de freiner le crédit bancaire destiné à faire tourner les moteurs de l’économie. "Il ne faut pas tout gober" réagit Philippe Lamberts. Et de citer des banques, comme Triodos et Van Breda, qui respectent depuis toujours les normes Bâle III et qui pourtant prêtent à l’économie réelle. "D’ailleurs elles ne font que ça !", renchérit-il. "Le problème que les grandes banques ont c’est que, si on met des normes beaucoup plus contraignantes en termes de fonds propres et de liquidités, et bien c’est évident que les profits qu’ils voulaient annoncer pour leurs actionnaires et pour eux-mêmes ne seront plus tenables". "Continuer à rémunérer les actionnaires et surtout –surtout !- les dirigeants de ces banques-là au niveau où on les rémunère aujourd’hui sera impossible. Et donc ce que ces gens défendent ce n’est absolument pas l’intérêt général, ce n’est absolument pas l’économie réelle, ce sont leurs rémunérations à 10, 15, 20, 30 millions d’euros par an. Et ça c’est quelque-chose auquel on doit mettre un terme".

 

Th. Nagant

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