Shenzhen, capitale technologique de la Chine, suscite l'intérêt des entreprises wallonnes

Shenzhen le 14.11.2019
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Shenzhen le 14.11.2019 - © RTBF

Devant le centre de convention de Shenzhen, il y a foule. La China Hi-Tech Fair bat son plein. Les taxis et les minibus défilent sans arrêt pour débarquer les visiteurs pressés. Selon le communiqué officiel de l’organisation, cette China Hi-Tech Fair 2019 est " la plus grande et la plus influente des foires chinoises au niveau de la technologique et au niveau scientifique ". Evidemment, c’est un argument marketing, mais il est vrai que, en 20 ans, cette foire s’est fait une place de choix dans le paysage hi-tech en Asie. Et ce n’est pas un hasard si elle a lieu à Shenzhen, dans le sud-est de la Chine, à un jet de pierre de Hong Kong. Shenzhen, ancien port de pêche, est devenu en quelques années la capitale technologique de la deuxième économie de la planète. Avant 2035, les autorités chinoises veulent même placer cette ville de plus 15 millions d’habitants "à la première place mondiale" en termes de compétitivité. Un lieu qui, au niveau économique, suscite l’intérêt des acteurs wallons de l’innovation. Reportage.

"Visage, ouvre-moi"

Pour entrer à la China Hi-Tech Fair, nous devons montrer patte blanche, ou plutôt… notre visage. Une machine équipée d’une caméra à reconnaissance faciale filme notre tête sous tous les angles et compare presque instantanément le résultat à la base de données du salon auquel nous nous sommes préalablement accrédités. La lumière verte s’allume… notre photo apparaît et le gardien nous laisse passer. En Chine, la reconnaissance faciale est absolument partout, comme une vitrine du contrôle social et Shenzhen, haut lieu de la hi-tech, n’échappe évidemment pas à la règle.

A Shenzhen, pour repérer des start-up innovantes

Dans les allées, nous suivons Yannick Sartenaer. Il est Belge et il est ce qu’on appelle un activateur de start-up. Il est basé à Louvain-la-Neuve et travaille pour AGC Automotive Europe. "Notre groupe est un acteur industriel qui développe des vitrages pour le marché automobile. Ce marché est en pleine mutation avec des nouveaux acteurs, des nouvelles technologies et des grandes tendances qui évoluent rapidement. Pour répondre à cela, notre entreprise a mis en place un incubateur de start-up. Dans ce cadre-là, je suis ici pour rencontrer des start-up qui sont dans les secteurs de l’innovation en Chine. Le but est de rapatrier et éventuellement de répliquer certaines bonnes pratiques, ou de créer certaines collaborations ".

" La technologie gagnante de demain sera peut-être chinoise "

Au fil de stands qui défilent, il est rapidement attiré par ceux qui présentent des modèles de véhicule autonome. Ce qu’il regarde toujours en premier, ce sont les capteurs. Il veut les intégrer dans les vitrages des véhicules autonomes. " Ici, à Shenzhen, je cherche plus spécifiquement à rencontrer des acteurs qui développent des capteurs émergents et innovants pour ces véhicules autonomes. On va retrouver bien sûr les caméras, les radars qui sont déjà des types de capteurs utilisés aujourd’hui. On va aussi retrouver une nouvelle famille de capteur qui s’appelle LiDAR (avec infrarouge). Son principal avantage est la résolution. Un capteur radar par exemple, comme il en existe sur beaucoup de véhicules, a une résolution de l’ordre du mètre et peut détecter s’il y a un obstacle ou non devant la voiture, mais il n’a pas la capacité de différencier cet obstacle et de le classifier comme étant un véhicule, un piéton ou un chien. Alors qu’un capteur avec une résolution plus élevée, comme le LiDAR, pourra finement détecter les contours de l’objet ".

Aujourd’hui, les acteurs qui développent ce type de technologie émergent un peu partout dans le monde mais personne ne sait encore qui sera le gagnant. " Ici, nous trouvons des acteurs très intéressants explique Yannick Sartenaer. S’ils font les bons choix technologiques, il y a fort à parier que certaines de ces technologies passeront les premières étapes de maturation et deviendront pertinentes. On ne peut pas exclure l’hypothèse que l’acteur clé de demain sur ce marché sera chinois tant le développement technologique s’accélère ici de plus en plus. Je ne suis pas à Shenzhen par hasard "

"On fait en une semaine ce qui prendrait trois mois en Europe"

David Bourgeois, lui, n’est pas au centre de convention. Il est à Shenzhen pour produire. Sa start-up, Cyanview, basée dans le Hainaut, est spécialisée dans l’intégration de système de contrôle très poussé pour permettre l’utilisation de mini-caméras ou de caméras spéciales lors de productions en direct à la télévision, comme lors des événements sportifs ou pour les émissions de télé-réalité. A Shenzhen, il affirme avoir trouvé des partenaires capables de lui fournir les volumes dont il a besoin au prix qu’il cherche. " Je peux ici avoir de l’aluminium fraisé pour 50 euros alors que cela coûterait 500 euros en Belgique, ce qui fait qu’on ne pourrait pas l’utiliser dans nos produits, alors qu’ici ça le rend utilisable. Mais la première raison de ma présence ici, c’est une efficacité, une agilité. J’évolue sur un marché professionnel. J’ai besoin de réagir très vite. De pouvoir faire vraiment rapidement une première petite série. Ensuite la valider sur le terrain, avoir le retour, pouvoir corriger, améliorer et rendre les choses plus robustes mais avoir un produit de qualité car notre matériel à un certain prix et une certaine valeur ajoutée. J’ai trouvé tout ça ici au sein d’une même ville et cela permet de créer des produits très rapidement. Franchement on fait en une semaine ce qui prendrait trois mois en Europe ".

"Ils ont poussé toutes les usines en dehors de la ville"

Le centre-ville, qui fait face à Hong Kong, est une impressionnante vitrine. " En trois ans, Shenzhen a énormément évolué précise David Bourgeois. Au centre-ville, on retrouve des tours souvent luxueuses. Tout a énormément grandi et maintenant toutes les grosses sociétés sont ici. Avant, il n’y avait pas de métro. Aujourd’hui, il est là et on parle anglais partout.

Mais tout n’est pas si lisse dans la capitale chinoise de la " tech ". " En ce qui concerne la production, par contre, ils ont poussé toutes les usines en dehors de la ville. Donc on doit aller plus vers le nord de Shenzhen pour les trouver. Et là, c’est très différent. On ne parle plus anglais, on ne trouve pas de route asphaltée partout et il n’est pas toujours évident de payer. Ici tout se fait par téléphone avec des systèmes de paiement auxquels nous, visiteurs étrangers, nous n’avons parfois pas accès. On se retrouve soit à pied, soit en bus, car en dehors de la ville il n’y a plus de taxi. Des fournisseurs viennent parfois me chercher en voiture. C’est un peu l’aventure ".

Shenzhen, au cœur du "quartier de l’innovation technologique"

"Il est basé à Canton, mais il passe la plupart de son temps ici, à Shenzhen" nous confie un responsable de l’AWEX, l’Agence wallonne pour le commerce extérieur et aux investissements étrangers, en parlant de Frédéric Delbart. L’homme est attaché économique et commercial de l’AWEX à Canton, mais aussi responsable pour Hong Kong et Shenzhen. Et c’est précisément à Shenzhen que nous le rencontrons, dans une tour de bureaux en forme de pointe vers le ciel qui culmine à près de 400 mètres, immanquable dans le paysage de la ville. "Nous sommes dans la nouvelle tour du groupe China Ressources, qui se trouve dans un quartier qui s’appelle Nanshan, qui lui-même est au centre de la ville de Shenzhen. C’est le quartier de l’innovation technologique à Shenzhen " explique Frédéric Delbart.

L’AWEX déplace son bureau, un choix stratégique

S’il est là ce jeudi, quelques jours avant l’arrivée à Pékin d’une très importante délégation de responsables d’entreprises emmenée par la princesse Astrid, c’est pour participer à l’inauguration du nouveau bureau de l’AWEX à Shenzhen. Un "Digital Wallonia Hub" destiné à offrir aux start-up wallonnes un premier pas dans cette ville, capitale chinoise de la "tech". "On déplace notre un bureau. Nous avons commencé à travailler dans la région en 2011 avec la création d’un bureau officiel à partir de 2013, nous grandissons, donc nous aurons ici un peu plus d’espace, mais surtout nous nous rapprochons de notre partenaire qui est China Resources et qui va nous donner accès, je l’espère, à un certain nombre de secteurs d’activités différents ici".

Un nouveau partenaire tentaculaire

"Nous avons principalement choisi ce partenaire pour sa taille précise Frédéric Delbart. China Resources n’est pas vraiment une PME. C’est un géant chinois, peu connu chez nous, mais dont le profil ressemble à celui d’une structure quasi incontournable dans cette partie sud du territoire chinois. C’est même la 80ème entreprise mondiale selon le classement Fortune Global 500, la liste des 500 entreprises les plus importantes au monde classées selon le niveau de leur chiffre d’affaires. "Cela permettra à nos entreprises d’être connectées aux 420.000 travailleurs qui sont employés par ce groupe assez gigantesque" explique Michel Kempeneers, le responsable des marchés hors Europe de l’AWEX. Il est vrai qu’avec plus de 420.000 employés, China Resources travaille avec l’équivalent d’un tiers des habitants de toute la région de Bruxelles-Capitale dans 5 secteurs clés : l’immobilier au sens très large (jusqu’au secteur du ciment), les soins de santé et le pharmaceutique, l’énergie, le commerce de détail et la fintech (l’utilisation des nouvelles technologies dans le domaine des services financiers)".

Un intérêt affiché pour les start-up

Deuxième élément, China Resources Land, une des divisions du groupe, a lancé un centre d’innovation orienté vers les start-up, chinoises et étrangères. Son nom : Run Accelerator. Aujourd’hui, le groupe chinois affirme que 200 entreprises sont déjà installées, avec un partenariat approfondi. " 20 à 30% des entreprises sont étrangères " nous explique Maggie Miao, vice-manager général de China Resources Land. " Nous avons aussi, au sein du groupe, un fonds pour l’innovation industrielle d’au moins 1 milliard de yuans (l’équivalent de près de 130 millions d’euros). Un autre est libellé en dollar. Cela permet d’investir dans des start-up innovantes. Si nous voyons des start-up belges avec des bons projets, nous pourrions investir ". Mais pour l’instant, le fonds a financé seulement les projets de cinq entreprises, toutes chinoises.

Une société détenue par l’Etat chinois

Reste une clé pour comprendre le positionnement de ce groupe chinois, et celui de l’AWEX : China Resources est une entreprise d’Etat. Elle appartient à l’Etat chinois qui la finance."China Resources entretient de bonnes relations avec le gouvernement chinois. Donc notre groupe connaît clairement les attentes du gouvernement" glisse la responsable.

"Comme toutes les grandes entreprises en Chine, cette société à un lien avec les autorités explique Michel Kempeneers. Il ne faut pas négliger le fait que, une fois qu’on veut entrer en Chine, il faut signer des accords qui permettent à nos entreprises d’être le mieux encadrées possible au niveau notamment de l’aide à l’investissement ou d’avoir des partenariats avec d’autres entreprises, des PME locales par exemple, qui, elles aussi, sont liées avec les autorités. C’est une chose qu’il faut savoir quand on travaille ici".

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