Sanctions Russie-Occident: à qui profite cette guerre économique?

Les ports brésiliens pourraient prochainement tourner à plein régime.
Les ports brésiliens pourraient prochainement tourner à plein régime. - © ORLANDO KISSNER - BELGAIMAGE

Boycotts, embargos, sanctions... Europe, États-Unis et Russie se livrent bataille sur le terrain économique afin de faire valoir leurs vues sur le conflit ukrainien. L'embargo russe sur la majorité des produits alimentaires occidentaux est vu par la presse locale comme une chance de redynamiser le secteur agricole, mais ce sont certainement les pays asiatiques et sud-américains, Brésil en tête, qui pourraient en profiter le plus.

Dans l'État russe, on semble convaincu que c'est bien le secteur agricole local qui va en bénéficier le plus. Faire revivre le producteur et le fermier russe "est l'objectif principal de nos autorités en introduisant les sanctions", indique le journal en ligne russe Vzgliad, cité par le Courrier International.

Cinquante milliards de roubles, soit 1 milliard d'euros, ont en effet été promis au secteur agricole par le Premier ministre Dimitri Medvedev, le 8 août dernier, au lendemain de son annonce d'"embargo total" sur la plupart des produits alimentaires européens et américains.

Cette aide compensatoire est certes la bienvenue, mais la substitution aux importations alimentaires "devra être le premier pas sur la voie de la substitution aux importations dans tous les autres secteurs économiques", annonce le journal en ligne. Un changement qui "doit d'abord s'opérer dans les mentalités, pour qu’on arrête de penser que 'le meilleur se trouve en Occident' et qu’on est 'incapable de faire des choses comme il faut'".

Autarcie utopique ?

Le ton est donné, avec, pourquoi pas, une Russie autarcique, car, écrit encore la publication, l'indépendance vient de "l'autosuffisance et de la sécurité alimentaire".

Le site Web du magazine russe Odnako est légèrement plus nuancé, faisant état d'une Russie qui "qui peut élever et produire tout ce qu'on veut", mais, précise le journaliste Simon Uralov, avec l'aide de ses alliés - Kazakhstan, Biélorussie, Arménie, Kirghizistan et Transnistrie.

Quant au "sucre de canne, café et autres papayes", les produits importés d’Amérique latine et d’Asie du sud-est devraient "faire l’affaire". Il en va "de la souveraineté alimentaire de l’Eurasie", peut-on encore lire, et "tout changement de modèle économique en Russie dépasse ses frontières et concerne le continent dans son ensemble".

Pour le politologue et analyste Pavel Sviatenkov, se tourner vers les pays émergents est pourtant inévitable pour la Russie dans un premier temps. "Au premier chef, ce sont les pays du BRICS et nos voisins et partenaires de l'Union douanière", déclare-t-il à la radio La Voix de la Russie.

"Mais la Russie ne doit pas seulement remplacer les produits d'un pays par les produits d'un autre : remplacer la viande d'un pays par la viande d'un autre pays. Du Brésil, par exemple. La Russie doit développer sa propre production. En ce sens, les sanctions offrent une bonne opportunité aux producteurs russes. Importer tant de denrées de l'étranger est honteux. Cela torpille notre sécurité alimentaire."

Le Brésil veut la plus grosse part

Les Russes ont donc l'air convaincus pour la plupart, mais le pays de Vladimir Poutine devrait pourtant faire appel à l'Amérique latine, et plus particulièrement au Brésil, pour combler le vide alimentaire volontairement laissé par Moscou. Le Brésil se prépare en effet à intensifier ses exportations de viande en direction de la Russie, et il n'est pas dit que ce soit temporaire.

Le quotidien Folha de São Paulo annonce ainsi que le service sanitaire russe avait, dès le 7 août, "augmenté approximativement de 30 à 90 le nombre de 'réfrigérateurs' brésiliens autorisés à exporter de la viande bovine, porcine et de la volaille".

Auparavant, les exportations de viandes vers la Russie se chiffraient à 60 000 tonnes pour l'État sud-américain. Le volume additionnel potentiel s'élève à 150 000 tonnes, qu'exportaient les États-Unis, auxquelles s'ajoutent les 40 000 tonnes fournies par l'Europe.

Pour le journal pauliste, "si le Brésil parvient à vendre l'ensemble de ce volume additionnel, les recettes de sa balance commerciale s'en trouveraient accrues de 300 millions de dollars". Après une chute de 87% de son excédent commercial en 2013, "cette perspective est de bonne augure" pour le Brésil, note le Courrier International.

Et les exportations ne devraient pas se limiter à la viande : sucre, café, jus d'orange et bananes sont aussi largement expédiées vers la Russie, explique Reuters. En 2013, les exportations de produits alimentaires vers la l'État russe se sont élevées à 2,72 milliards de dollars (2,03 milliards d'euros). Un chiffre qui devrait donc être revu à la hausse cette année.

Une hausse des prix inévitables

Il est à noter cependant que ses voisins voudront certainement prendre une petite part du gâteau : l'Argentine et le Chili notamment pourraient eux aussi en profiter. Quoi qu'il en soit, tant que l'agriculture russe ne parviendra pas à sortir la tête de l'eau, le Brésil pourrait rester dans une position très privilégiée.

Une hausse des prix n'est cependant pas  à exclure vu la position géographique plus éloignée du nouveau supermarché russe. Pour le Financial Times, l'embargo fera en tout cas "mal à la Russie également", soulignant que "le pays est un grand importateur".

Dans un premier temps, "les consommateurs russes souffriront" donc eux aussi, et particulièrement les familles pauvres qui devront faire face à une augmentation des prix significatives.

La Russie pourrait donc, toujours selon le quotidien londonien, s'en mordre les doigts. "L'Occident devrait rester ferme et augmenter la pression sur la Russie si celle-ci envahit l'est de l'Ukraine", peut-on lire en guise de conclusion.

Le Maroc s'invite dans la cour des grands

Mais Moscou pourrait se tourner vers des producteurs plus proches pour se fournir en denrées alimentaires. Le Maroc tenterait de jouer sa carte dans ce contexte qui pourrait bien bénéficier aux exportateurs locaux de fruits et légumes.

Hassan Sentissi El Idrissi, président de l’Association marocaine des exportateurs (ASMEX) et président du Conseil d’affaires russo-marocain, y croit en tout cas dur comme fer. "La Russie possède un important marché de consommateurs, indique-t-il à l'agence de presse Xinhua, citée par Afriscoop. Une opportunité à saisir par les exportateurs marocains, sachant que ce pays est un grand importateur mondial en centaines de milliards de dollars."

L'ASMEX aurait ainsi fait savoir qu'elle préparait une stratégie commerciale qui sera prête à la fin du mois d'août pour saisir "cette opportunité historique" pour le Maroc.

La Turquie tente également d'en profiter. Elle a d'ailleurs été blâmée à ce propos par la Grèce pour son manque de "solidarité" envers les pays de l'Union européenne alors qu'elle est candidate à une adhésion. Athènes reprochait ainsi "une participation à la carte à la politique européenne".

La décision d'embargo ouvre en tout cas un énorme marché à de nombreux pays. Ils se livreront à leur tour bataille sur le terrain économique, pour se tailler la plus grosse part du gâteau...

Thomas Mignon

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