Quel intérêt les entreprises ont-elles à se mobiliser en "effort de guerre" ?

Des lignes de production détournées de leur fonctionnement habituel pour fabriquer des masques de protection, des respirateurs ou du gel désinfectant. Les entreprises sont nombreuses à se mobiliser (et à le faire savoir) pour aider le monde médical à lutter contre le Coronavirus.

Dernière annonce en date : Apple qui a conçu des masques de protection, mis au point par des "concepteurs de produits, des équipes d’ingénierie et d’emballage, et (des) fournisseurs" du groupeLe géant technologique affirme être en mesure d’en produire un million par semaine. Il y a aussi ce masque de plongée de chez Décathlon, qui agrémenté d’une pièce imprimée en 3D peut être branché sur un respirateur. Enfin les nombreux producteurs de sucre ou d’alcool qui du jour au lendemain, ont commencé à fabriquer du gel hydroalcoolique.

Economie d’urgence

S’il est enthousiasmant de voir des entreprises qui participent à l’effort collectif de lutte contre la pandémie, cette mobilisation est loin d’être inédite. En matière d’effort de guerre, "c’est la première Guerre Mondiale qui fait figure de pionnière", rappelle Kenneth Bertrams, professeur d’histoire à l’ULB. "La mobilisation y est totale, tout comme la guerre est totale. Au nom de la patrie, de l’effort patriotique, plusieurs domaines industriels sont sollicités tous secteurs confondus, de la construction à la mécanique en passant par la métallurgie, la chimie et l’industrie alimentaire. L’objectif, mettre en place des systèmes de comités où des industriels, des experts et des militaires se croisent pour accélérer la production de produits nécessaire et d’autre part faire en sorte que les canaux classiques ne soient pas des obstacles, dans ce qu’on appelle l’économie d’urgence".

Préparer l’après-crise

Pour les entreprises, Kenneth Bertrams souligne qu’outre l’intérêt patriotique, "l’intérêt premier c’est de faire tourner les machines, de ne pas interrompre le flux de production. Le deuxième qui est tout à fait évident, c’est de préparer l’après crise, à deux niveaux : d’une part au niveau de l’image que l’on veut donner au grand public, en sachant qu’il est possible que les industriels qui n’auront pas fait le job seront amenés à rendre des comptes. Ils seront peut-être sanctionnés au niveau du marché. Mais plus généralement l’idée est d’anticiper sur la présence d’un État que l’on pourrait juger comme un peu trop interventionniste, voire trop dirigiste. Et donc les entreprises préfèrent anticiper".

Importations et couturières bénévoles

Ensuite et outre les intentions, il y a la question du résultat. Et l’enthousiasme provoqué par de "belles histoires" particulières d’entreprises mobilisées ne doit pas masquer le constat général : nous avons été économiquement incapables de fournir en urgence du matériel de protection au monde médical. Malgré les nombreuses annonces et initiatives, nous restons en Belgique (et en Europe aussi d’ailleurs) très largement dépendants de livraisons (plus qu’aléatoires) de matériel importé. Nous allons même jusqu’à nous reposer sur du travail bénévole de couturières.

La Wallonie veut mettre en route une production sur son territoire. Fort bien, mais les masques nouvellement produits ne devraient arriver qu’à la fin du mois de mai. En France, la mobilisation de fabricants français de masques sanitaires a permis dfaire passer la production nationale de 15 à 40 millions par mois. Fort bien, mais cela reste très insuffisant par rapport aux besoins réels du seul personnel soignant en France (40 millions de masques par semaine).

Ce n’est pas que nos lignes de production en Europe sont inopérantes, mais leur capacité est insuffisante. "Je crois que c’est surtout l’avenir qui dira si les moyens en présence ont été efficaces, et si le sens de l’urgence a été activement diligenté", tempère, Kenneth Bertrams, tout en confirmant que l’Europe est trop désindustrialisée aujourd’hui pour faire face à des pandémies :

Nécessaire réindustrialisation

"Ce que la crise nous apprend et nous révèle c’est, non pas une série de dysfonctionnements fondamentaux, mais des choix qui ont été faits dans les décennies précédentes au nom d’autres enjeux. Et ce qui m’interpelle c’est la nécessité de redéfinir les lignes d’une politique industrielle, non pas pour revenir à des temps antédiluviens, mais pour faire en sorte qu’il y ait des formes d’activités économiques qui soient mobilisables pour des périodes exceptionnelles".

"Puisque les virologues nous le disent : d’autres situations de crise analogue sont peut-être à prévoir. Et de ce point de vue là, on peut imaginer qu’un véritable New Deal, en termes de politique industrielle, soit mis en place à l’échelle européenne". Comment réindustrialiser l’Europe, à l’aune des défis actuels ? Voilà un chantier qui pourrait avoir tout son sens dans les années qui viennent.