Quand les travailleurs disparaissent derrière les chiffres et les tableaux Excel

La Louvain School of Management vient de publier un livre blanc sur les défis que doivent relever les professionnels de la gestion des ressources humaines. Le plus connu reste sans doute la digitalisation, et la requalification ou l’accompagnement des travailleurs. Mais d’autres enjeux sont également en cause.

Notre rapport au travail est en train de changer complètement. On parle d’allocation universelle, de semaine de quatre jours, et nous travaillons globalement moins qu’il y a 20 ou 30 ans. C’est ce que le professeur Laurent Taskin, professeur à la Louvain School of Management appelle la perte de centralité du travail dans la société : « On peut se dire qu’un jour, le travail dans la vie des gens sera moins central. Pour une organisation, ça veut dire qu’il faut attirer, qu’il faut convaincre et offrir un cadre qui permette aux travailleurs de se développer professionnellement et personnellement », explique-t-il.

Trop de chiffres tuent les êtres humains

Outre la digitalisation et la perte de centralité, Laurent Taskin parle également de tendance à la financiarisation du management. « Le management financiarisé, c’est le management de la performance, des indicateurs, des tableaux de performance. Toute une ingénierie de gestion derrière va produire des indicateurs de performance, des tableaux dans lesquels on doit finalement introduire énormément de données, à tel point qu’on peut considérer aujourd’hui que 30% du temps de travail d’un cadre ou d’un manager est alloué à ces activités de monitoring, et que 90% de ces données ne sont jamais utilisées. Vous imaginez l’absurdité que ça peut engendrer et le manque de sens que ça peut produire pour les travailleurs, y compris les managers », s’inquiète-t-il.

En d’autres termes, un excès de chiffres et de statistiques serait néfaste à la productivité pour laquelle ils ont été instaurés. Au fond, l’utilisation de cette multitude d’indicateurs finit même, selon Laurent Taskin, par effacer le travail et le travailleur : « On ne sait plus ce que fait Maxime, Adrien ou Julie, mais on a des chiffres, des indicateurs, des fichiers Excel ».

Aucune amélioration sur le plan économique n’aurait en outre été constatée dans les entreprises qui pratiquent ce mode de fonctionnement. Mais le mal-être du côté des travailleurs, lui, est bien réel. « Travailler avec des personnes qui se sentent réduites à l’état de ressources, de chiffres dans un tableau, et qui le ressentent comme tel, ne peut pas mener à grand-chose à long terme », déplore Laurent Taskin.

Besoin de reconnaissance

Pour le professeur, il est impératif de revenir à ce qu’il appelle un management humain. Les personnes ne sont pas des ressources, ce sont des êtres humains. On remet le travail, on remet l’humain au centre du jeu. Bien sûr, la dimension objective du travail presté est amenée à subsister. « Mais à côté de la performance, il faut absolument favoriser la reconnaissance des travailleurs. Nous avons tous besoin de reconnaissance au travail » conclut-il.

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