Protectionnisme américain: pétard mouillé ou bombe à retardement?

Protectionnisme américain: pétard mouillé ou bombe à retardement?
Protectionnisme américain: pétard mouillé ou bombe à retardement? - © BILL PUGLIANO - AFP

Quel sera l’impact réel de la politique de protectionnisme américain sur l’économie européenne? Et surtout, faut-il craindre une escalade des taxes à l’importations sous formes de rétorsion? Deux économistes, Peter Vanden Houte, économiste en chef chez ING et Bruno Colmant, économiste en chef  à la banque Degroof Petercam analysent une situation dont l’impact pourrait ne se préciser que d’ici deux ans.

A combien vont s’élever les pertes financières provoquées par les taxes à l’importation annoncée par Donald Trump?

Pour Peter Vanden Houte, simuler le coût est d’autant plus difficile qu’actuellement, les nouvelles taxes à l’importation portent uniquement sur l’acier et l’aluminium. C’est mauvais pour ce secteur, mais cela reste une petite fraction des exportations et des importations. "On parle de pratiquement rien: moins de 2% des importations américaines." Le vrai danger se cache derrière une possible escalade du conflit.

Une équipe d’économistes d’ING a étudié le scénario, toujours possible, d’une surenchère du protectionnisme des pays sur tous les biens, avec une augmentation de taxation de 10% provoquée par une guerre commerciale. Si tous les tarifs sont augmentés de 10%, l’impact sur le PIB deviendrait plus important. ING estime que l’effet correspondrait, en Europe, à une baisse du taux de croissance du PIB de 0,14% soit 0,28% sur deux ans. L’impact serait encore plus négatif pour les Etats-Unis où la baisse de croissance atteindrait 0,36% du PIB. Une estimation proche de celle de Bruno Colmant qui craint pourtant que l’on s’approche à ce stade (autour de 10%) de l’erreur statistique. Mais il reconnaît qu’à terme, l’impact pourrait être réel: "Dans un premier temps, l’effet sera peu significatif, d’autant que nous avons une économie de services, moins impactée par l’économie industrielle. Mais à termes, ce sont des pour cents de PIB qui disparaissent."

Gare à l’effet ‘dynamique’

Pour arriver à ces conclusions chiffrées, l’équipe d’ING s’est livrée à un exercice ‘statique’ en observant combien les prix du marché augmentent lorsque les prix à l’importation augmentent. Car cela a aussi un impact sur la demande générale des produits.

Il faut toutefois ajouter un effet ‘dynamique’ à ce phénomène, argumente Vanden Houte: "Outre l’impact sur la demande finale et sur la croissance, certaines entreprises vont moins investir et moins embaucher. Ce qui entraînera alors, à plus long terme, des effets secondaires. Et il faut encore ajouter les effets négatifs de cette taxation sur la confiance des entreprises et des consommateurs. "

Si la guerre commerciale se développe, les marchés financiers se porteront moins bien, entraînant des corrections boursières à la baisse. Cette hypothèse d’un enchaînement des effets secondaires est partagé par Bruno Colmant. "Le danger apparaît quand on commence avec des barrières tarifaires. D’autres barrières viennent s’ajouter et un contexte négatif s’installe."

Les mesures de rétorsion vont-elles entraîner des réactions en chaîne ?

Alors que les taxes à l’importations ne portent que sur 2% des importations américaines, les mesure de rétorsion sont encore plus négligeables, sourit Peter Vanden Houte: "La Commissions envisage de taxer les importations de Bourvejbon, de jeans et de Harley Davidson. C’est purement symbolique". De mauvaises langues prétendent même que le choix de taxer les Harley n’est pas anecdotique. Il s’agirait de frapper Paul Ryan, un actionnaire de la marque qui est aussi un élu ultra-conservateur.

Le protectionnisme, un préalable à la guerre des monnaies

L’arme taxatoire à l’importation est aussi une stratégie monétaire, soutient Bruno Colmant : "Quand Jean-Claude Juncker, président de la Commission dit qu’il va taxer trois produits par mesure de rétorsion à l’égard des taxes sur l’acier, c’est ridicule, mais c’est un contexte. Quand on met des barrières commerciales c’est comme si on dévaluait sa monnaie."

Pour Bruno Colmant, une guerre commerciale est souvent le préalable à une guerre des monnaies "car les pays pénalisés vont aussi dévaluer leur monnaie. Isolément, le protectionnisme n’est pas très grave, mais les conséquences commerciales et monétaires seront plus étendues. "

La preuve, explique Bruno Colmant, est que depuis l’arrivée de Donald Trump, le dollar s’est déprécié de 15%. Et les Américains ne sont pas sûrs d’augmenter les taux d’intérêt aussi rapidement que prévu. "Les USA veulent une guerre commerciale puis une guerre monétaire. Donald trump a d’ailleurs dit : ‘j’aime les guerre commerciales.‘"

L’Organisation mondiale du Commerce (OMC) pourrait-elle jouer un rôle dans cette guerre ?

Là aussi, les deux économistes partagent des positions fort semblables. Peter Vanden Houte explique qu’en théorie, l’OMC peut jouer un rôle. " L’Union européenne essaie de porter plainte, mais les plaintes auprès de l’OMC ne trouvent leur épilogue qu’après 1 à 2 ans. Et Donald Trump peut prendre des décisions seul. L’OMC prévoit des exceptions et l’argument avancé par les Etats-Unis, de devoir instaurer des taxes pour protéger la sécurité de son marché est une de ces exceptions."  Même son de cloche de la part de Bruno Colmant qui dit ne pas se faire d’illusion sur l’impact de l’organisation mondiale du commerce. "Elle prendra une décision dans 2 ans, et ce sera trop tard. Les USA s’en foutent de l’OMC".

Donald Trump est-il le président le plus protectionniste des USA?

Les Economistes assurent le contraire. Dans une interview donnée au Soir de ce 13 mars, Jacques Sapir assure que Ronald Reagan et Georges Bush (père) ont mené des politiques bien plus protectionnistes que l’actuels président. Pour sa part, Peter Vanden Houte évoque le président Bush (fils) qui en 2002, a instauré une augmentation tarifaire pour l’acier importé aux USA. "Mais des études ultérieures ont montré que cette mesure avait surtout coûté cher aux Etats-Unis en termes d’emplois. Car les utilisateurs d’acier américain étaient plus importants que les producteurs d’acier et les constructeurs automobiles étaient impactés au niveaux des prix. Le but de la taxe était de favoriser la production d’acier domestique, mais si les clients doivent payer plus cher leurs véhicules, les conséquences sont négatives". 

L’économiste en chef d’ING cite aussi le cas de producteurs de machines-outils qui ne trouvaient pas la qualité d’acier nécessaire chez les producteurs locaux et ont dû payer les taxes à l’importation pour obtenir l’acier recherché.  Peter Vanden Houte conclut : "En général cela coûte plus à l’économie domestique que cela ne rapporte mais on ne le constate que plus tard ".

L’Europe est-elle la plus impactée par le protectionnisme américain?

Tant que la mesure est limitée à l’acier et à l’aluminium, les principaux pays exportateurs concernés sont l’Europe, le Canada, le Brésil, la Corée du Sud et la Russie. Mais, explique Vanden Houte, "La Chine n’exporte pas tellement d’acier vers les USA. L’Union européenne a plus à craindre, du fait de la dynamique du marché. Si la Russie ou le Brésil ne peuvent plus écouler leur production aux USA, elle va se diriger vers l’Europe. Et cette concurrence va entraîner une baisse des prix. Cela touchera surtout l’Europe et moins les USA."

Un scénario que craint également Bruno Colmant: "Les Chinois, visés par les mêmes mesures, vont écouler leur acier vers l’Europe. Et toute l’industrie manufacturière et automobile sera impactée." Après l’augmentation des taxe, l’accroissement de concurrence aura des allures de double peine.

Le multilatéralisme a laissé place aux politiques bilatérales, un recul économique?   

Parce qu’ils créent des environnements économiques stables, identiques pour tous, les accords multilatéraux liant de nombreux pays ont la préférence des économistes de tous bords. "Les économistes communistes ou du FN sont du même avis", résume  Bruno Colmant.

Malheureusement, depuis des années, les accords internationaux sont de plus en plus souvent bilatéraux. "Ce sont bien des accords de libre-échange. Et c’est bien, argumente Vanden Houte, mais cela rend les choses plus difficiles que dans le cas d’un accord de niveau mondial. Les accords généraux offrent plus de certitudes et de sécurité sur les échanges. Sinon tous les accords sont différents et cela rend la vie plus compliquée dans un monde où les chaînes de valeur ne sont plus produites dans un seul, mais dans plusieurs pays."

Il cite le cas venu au jour suite au Brexit: la voiture Mini dépend de BMW, mais ses éléments sont construits dans plusieurs pays d’Europe. Ce qui posera problème lorsque la Grande-Bretagne aura retrouvé sa totale indépendance. "L’obstacle est le même au niveau des multinationales. Les chaînes de valeurs sont assemblées dans différents pays et les accords bilatéraux ne simplifient pas les choses."

Le fait de passer d’une politique multilatérale à une politique bilatérale change tout, car disparaît la clause de la nation la plus favorisée qui bénéficie à tous. En mode bilatéral ce sont les intérêts de l’un contre ceux de l’autre.

La conclusion de Bruno Colmant est que "le commerce international est source de bien-être pour toutes les parties." Encore faut-il que ce soit la volonté des plus puissants.  

Quand un accord de libre-échange est négocié, les avantages attendus sont globalement de 0,3, 0,4, 0,5 % de croissance du PIB, ajoute l’économiste Pierre Defraigne dans une interview au journal Le Soir.

Le protectionnisme mène-t-il à l’autarcie?

Le protectionnisme sert principalement à protéger des secteurs qui ne seraient pas rentables autrement, mais le libre-échange rend la production internationale plus efficace en obligeant chaque nation à se spécialiser dans les secteurs où ils disposent d’un avantage comparatif, rappelle Peter Vanden Houte. "Si on casse ce modèle de libre-échange, il y aura plus d’autarcie et le monde sera moins efficace." Si on se protège contre les importations de Chine, le consommateur devra acheter ses produits localement, mais en les payant plus cher. Il disposera donc de ressources réduites pour acheter d’autres produits dans les entreprises qui, pourtant, ne profitent pas des mesures de protectionnismes. Les fameux effets ‘dynamiques’.

Donald Trump taxe l'aluminium et l'acier au JT du 09/03

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