Privatiser Proximus: une fausse bonne idée?

Alors que les syndicats de Proximus rencontrent Charles Michel, à la veille du début des négociations avec la direction et de la grève programmée; certain se posent la question de la privatisation complète de l'entreprise à l'image du ministre des télécommunications Philippe De Backer. Mais vendre les parts de l’Etat belge dans l’opérateur, est-ce que ce serait vraiment une bonne opération financière. Ou pour poser la question différemment, si l’état belge vendait toutes ses parts dans Proximus aujourd'hui, combien ça lui rapporterait ? 

4 milliards d'euros. Voilà le montant estimé du capital détenu dans Proximus par l'Etat belge (53,5% des 7,6 milliards de capitalisation boursière de l'entreprise). Si la Belgique vendait aujourd'hui l'ensemble de ses parts, dans l'opérateur, cela lui rapporterait donc une sérieuse manne financière - surtout en période de vache maigre budgétaire. Mais l'opération, qui serait un "one shot" - ne rapporterait qu'une seule fois - n'est pas forcément judicieuse, même financièrement. Pourquoi?

Toujours ce même débat: est-ce qu'on vend la poule aux œufs d'or ou est-ce qu'on continue de récolter les œufs?

Que perdrait l'Etat ? 

  • Un levier politique. Grâce à son rôle d'actionnaire majoritaire, l'Etat a un droit de regard sur ce qui se passe au sein du Conseil d’administration de la société. Il peut donc participer aux décisions stratégiques ou tout du moins en être informé, même si la communication des quelques 2000 licenciements a pu laisser penser le contraire. Cette présence au sein de l'organe stratégique de la société peut permettre au gouvernement d'influer sur un plan de licenciement et de tenter de limiter la casse sociale. Si l'Etat venait à vendre ses actions au sein du groupe, ce levier politique deviendrait théorique, pour Michel Ernst, analyste actions senior chez CBC, "Comme on a pu le voir dans d'autres dossiers de pertes d'emplois, comme Caterpillar ou ING. Ils [les forces politiques en présence, NDR] crieraient au loup, mais il n'auraient strictement rien à dire", explique Michel Ernst.

Les opérateurs investissent environ 23% de leur chiffre d'affaires dans un réseau qui structure les télécoms

  • Un poids dans le caractère structurant des investissements sur le réseau. Prenons l'exemple des zones blanches, ces régions pas ou peu couvertes par la 4G ou le réseau de téléphonie. Ce sont des zones, par définition, peu rentables pour les opérateurs (privés) de téléphonie. Pourtant, les opérateurs continuent d'y investir sous l'impulsion de l'Etat. En Belgique, les opérateurs investissent environ 23% de leur chiffre d'affaires (selon Agoria, la fédération belge des entreprises technologiques) permettant ainsi un réseau plus performant que dans d'autres pays européens. Sans actionnariat public, Proximus pourrait être tenté - dans une logique strictement privée - de revoir à la baisse les investissements dans ces zones. 

Le rendement du capital détenu dans Proximus, pour l'Etat belge, tourne autour de 6,75%. Un placement juteux.

  • Un dividende de plus de 270 millions d'euros par an. Aujourd'hui, avec plus de 180 000 actions, le rendement du capital détenu dans Proximus, pour l'Etat belge, tourne autour de 6,75%. Un placement juteux. Et pour Michel Ernst, "c'est toujours le même débat: "est-ce qu'on vend la poule aux oeufs d'or ou est-ce qu'on continue de récolter les oeufs. La revente serait un "one shot", la fête une année, et puis la soupe à la grimace". Le montant d'une revente totale pourrait (au cours actuel de l'action) se chiffrer à 4 milliards d'euros pour l'Etat. Une somme importante mais qui signifierait également la fin d'une rente annuelle plutôt stable. 

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Que gagnerait Proximus? 

  • Moins de pressions politiques. Aujourd'hui, l'Etat belge est actionnaire à 53,5% de Proximus. A ce titre, il est donc représenté par six administrateurs au sein du Conseil d'administration. A savoir, Stefaan De Clerck (CD&V) à la tête du Conseil d'administration, Isabelle Santens plutôt proche du CD&V, mais aussi, Karel de Gucht pour l'Open VLD, Martine Durez proche du PS et de son président Elio Di Rupo, Laurent Levaux étiqueté MR et Paul Van de Perre issu du monde académique. Si l'Etat venait à vendre ses parts dans l'entreprise télécom, il perdrait donc son droit de regard sur les grandes décisions stratégiques de la société. Un droit de regard, certes, mais une marge de manœuvre qui semble réduite pour le politique; d'autant que le gouvernement est pour l'instant en affaires courantes. Proximus est une entreprise indépendante (avec un statut hybride), et la "pression politique" pour faire diminuer le nombre de licenciements annoncés, à savoir près de 2000, semble avoir eu peu d'effet.

 

  • La disparition des plafonds de rémunération. Le salaire de Dominique Leroy, la CEO de Proximus est aujourd'hui de 937 000 euros par an. Un revenu important, mais qui selon l'observateur des marchés Michel Ernst doit être nuancé: "ça peut paraître choquant pour certains (...) Honnêtement, dans de grosses entreprises, certains patrons ont encore beaucoup plus. Donc c'est clair que si l'Etat n'était plus l'actionnaire principal, il pourrait y avoir de ce point de vue là plus de liberté"

 

  • Financièrement, la privatisation complète du groupe n'aurait pas de grande influence sur Proximus. L'entreprise est cotée en bourse, et un changement d'actionnaire du privé vers le public ne générerait pas a priori de gains pour la société. 

Et les politiques dans tout ça ? 

La vente des parts de l'Etat dans Proximus nécessite de toute façon un accord politique. Un accord qui semble tout à fait hypothétique aujourd'hui. Parmi les supporter d'un désengagement de l'Etat, on compte l'Open Vld et la NVA. Le MR serait plutôt en faveur d'une participation minoritaire de l'Etat mais ne plaide pas pour une privatisation totale. Une question qui, dans un gouvernement démissionnaire et minoritaire, est loin d'être la priorité. Le CD&V, lui, apparaît divisé sur la question. 

Et dans le camps des opposants, on retrouve, Ecolo-Groen, le PTB, le Sp.a. Le PS, lui, ne veut pas d'une privatisation comme il l'a rappelé devant Thomas Gadisseux dans Matin Première. "Il y a une obsession de privatiser des libéraux", déclare Elio Di Rupo, le président du PS. Et d'ajouter: "c’est comme si on avait mal aux doigts, et qu’on coupait le bras". Le CDH est lui aussi plutôt défavorable à un désengagement de l'Etat. "Je plaide pour un ancrage belge et européen de Proximus", explique Catherine Fonck, cheffe de groupe CDH au parlement fédéral. Selon elle, dans le contexte actuel, les "risques d'espionnage" et d'utilisation des données des utilisateurs, dans le cas d’un actionnariat étranger à la tête de Proximus, représentent un risque.

Au-delà des prises de position idéologiques des uns et des autres, rappelons que depuis l’introduction en bourse de Proximus, (Belgacom, à l'époque, en mars 2004) aucun gouvernement n’a vendu, ne serait-ce qu’une partie des actions étatiques de Proximus, peu importe la tendance ou les partis qui ont composé les gouvernements fédéraux successifs.

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