Pourquoi la Chine veut-elle limiter le développement des cryptomonnaies sur son territoire ?

Fermeture d’entreprises spécialisées, coupure d’électricité, interdiction de miner sur certains territoires… La Chine est passée à la vitesse supérieure ces dernières semaines afin de limiter le développement des cryptomonnaies sur son territoire. Officiellement, il est question d’impact environnemental des cryptomonnaies, dont le fonctionnement est très énergivore.

Dans les coulisses, il est plutôt question d’enjeux économiques et politiques, dans un pays où la surveillance des citoyens par les autorités devient de plus en plus puissante, poussée par le développement technologique.

Gilles Quoistiaux, journaliste Trends-Tendances, expert sur la question des cryptomonnaies, répond à nos questions à ce sujet.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, une courte explication sur le fonctionnement des cryptomonnaies.

"Une cryptomonnaie est une monnaie virtuelle, donc dématérialisée, qui a pour particularité d’être une monnaie qui fonctionne de manière décentralisée, ce qui veut dire quelle n’est pas soumise à un État, à des banques centrales ou à des régulateurs. Elle est détenue et gérée totalement par ses utilisateurs. C’est sur base de cette idée que le bitcoin, qui est la première cryptomonnaie, a été créé. Une sorte d’utopie monétaire d’avoir une monnaie virtuelle qui peut être utilisée par une communauté, et gérée par cette communauté sans devoir dépendre d’institutions étatiques ou régulatoire.

Au niveau technique, une des caractéristiques des cryptomonnaies est qu’elles sont basées sur cette technologie de la blockchain, qui permet justement ce fonctionnement de manière décentralisée. La blockchain, c’est cette espèce de registre en ligne sur lequel on va inscrire toutes les transactions, et qui est là aussi gérée par la communauté d’utilisateurs".

Lorsque l’on parle de cryptomonnaies, on parle souvent de minage. Qu’est-ce que c’est, et à quoi ça sert ?

"Le minage sert à deux choses : une chose, c’est de sécuriser le réseau, et la deuxième chose, c’est de créer des nouvelles cryptomonnaies, des nouvelles unités de cryptomonnaies. Ce minage, ce sont des ensembles de petits calculs informatiques qui vont résoudre les sortes d’équations pour sécuriser le réseau. Les utilisateurs qui vont mettre à disposition du réseau leur capacité informatique pour résoudre cet ensemble de petites équations. Donc c’est justement par le biais de cette communauté d’ordinateurs qui sont mis à disposition du réseau qu’on va pouvoir résoudre tous ces petits calculs. Sans la résolution de ces calculs, on ne peut pas sécuriser chacune des transactions.

Les mineurs qui mettent leur capacité informatique à disposition du réseau vont obtenir une récompense. Puisque quelque part, ils payent en mettant à disposition leurs ordinateurs, leurs serveurs, ils vont recevoir des récompenses sous la forme d’unités de cryptomonnaie. Par exemple dans le cas du bitcoin, des fractions de bitcoin vont au fur et à mesure s’ajouter au réseau jusquà ce qu’on atteigne la barre des 21.000.000 de bitcoins qui sera le la limite qui a été fixée dans le code informatique initialement du bitcoin".


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Une ferme de minage en Russie © AFP or licensors
Les serveurs d'une "Bitfarm" au Québec, en 2018 © AFP or licensors

La majorité des opérations de minage de cryptomonnaie se déroule en Chine, pourquoi le pays était-il, jusqu’ici, si attractif ?

"Ce qu’il faut savoir, c’est que la plupart du temps, ce ne sont pas des particuliers qui font ce minage : ce sont des entreprises que l’on appelle des fermes de minage. Ce sont des entrepôts énormes qui ressemblent à des data centers, où se trouvent des serveurs qui fonctionnent en permanence pour miner de la cryptomonnaie.

Pour avoir une certaine capacité de minage il faut énormément de capacité informatique. Les fermes de minage se sont beaucoup développées en Chine car c’est là-bas que l’énergie est moins chère, par rapport à d’autres parties du globe.

En fait tous ces serveurs qui tournent, ces cartes graphiques qui tournent uniquement pour résoudre ces fameuses équations pour créer des nouvelles des nouvelles cryptomonnaies, ça consomme énormément d’énergie. Donc si tu fais ça ici chez toi avec ton ordinateur, ou si tu mets 2-3 ordinateurs chez toi, ils vont tourner en permanence pour faire ça et ça va avoir un impact sur ta facture d’électricité. Comme ici en Belgique, l’énergie est plutôt chère comparée à d’autres endroits dans le monde, ce n’est pas forcément ici que ça va être le plus rentable, puisqu’il faut déduire évidemment ce que tu payes en frais d’énergie plus le coût de l’infrastructure informatique.

Le fait de mutualiser, d’acheter une quantité gigantesque de serveurs et de les placer à un endroit où l’énergie est moins chère, comme par exemple en Chine, ça permet d’être plus rentable sur cette activité, donc c’est pour ça que ça s’est fortement développé là-bas. Jusqu’à présent les Chinois avaient plutôt laissé faire, ils considéraient que c’était une activité économique comme une autre mais visiblement maintenant ils veulent un peu plus serrer la vis".

Car la Chine, à l’instar d’autres entreprises ou pays, veut lancer sa propre cryptomonnaie.

"C’est vraiment un nouveau développement ces dernières années. Visiblement c'est assez avancé, la création de ce qu’on appelle un 'crypto Yuan', qui serait donc une cryptomonnaie d’État. Là évidemment c’est tout à fait autre chose par rapport aux autres cryptomonnaies. La caractéristique principale d’une cryptomonnaie c’est qu’elle est gérée et détenue par ses utilisateurs, donc sans dépendance à un État ou à des autorités ou des institutions. Et ici évidemment, le crypto Yuan sera géré par l’État chinois. Donc la seule caractéristique crypto qu’elle aura, c’est d’être basée sur la technologie de la blockchain mais par contre ce sera une blockchain fermée, parce que ce sera l’État lui-même qui va qui va la gérer.

Pour un État tel que la Chine, avoir sa propre cryptomonnaie, c’est avoir aussi un contrôle sur l’ensemble des transactions de l’ensemble de ses citoyens. Si ça devient la monnaie étatique de base, et que c’est l’État qui gère la blockchain de la cryptomonnaie, les autorités peuvent retracer l’ensemble des comportements d’achat des citoyens et entreprises. C’est une sorte de rêve ultime aussi pour un État comme la Chine qui est un État qui surveille fortement sa population".

On serait donc face à une technologie qui est pensée comme décentralisée, justement pour se libérer de certains contrôles, mais qui à partir du moment elle devient centralisée, va être encore plus puissante que ce qui existe actuellement ?

"Pour les défenseurs des cryptomonnaies, par rapport à la philosophie de base des cryptomonnaies, une cryptomonnaie étatique, c’est une vraie déviance. Mais c’est vrai que c’est un outil puissant dans le sens où ça permet vraiment un contrôle total sur l’ensemble des transactions des citoyens et des entreprises.

On dit souvent que le Bitcoin sert aux trafiquants parce que c’est intraçable, en fait ce n’est pas vrai parce que justement, cette technologie de la blockchain, c’est un registre en ligne qui, par nature, est en fait infalsifiable, puisque tout est gravé sur la blockchain. C’est comme ça qu’on sécurise l’ensemble des transactions. Parce que tu vas pouvoir aller vérifier comment se font les transactions réalisées et est passé l’argent d’un compte à un autre, à tel ou tel moment. Tu peux retracer tout ça sur la blockchain Bitcoin par exemple, qui est en ligne, accessible à tous. Ce n’est pas pour ça que tu peux identifier chacun des destinataires, chacun des émetteurs, chacune des personnes qui font partie à la transaction. Mais tu peux quand même remonter la chaîne et donc évidemment, si c’est l’État qui contrôle ça, il peut remonter l’ensemble de toutes ces transactions".

Si la Chine utilise des moyens forts pour empêcher le minage, qu’en est-il des projets de régulations dans les autres pays ?

"Pour l’instant, il y a encore assez peu assez peu de régulations, que ce soit en Belgique ou au niveau européen. Ils sont en train de préparer une directive au niveau européen qui devrait arriver d’ici deux ans. Ils vont plutôt essayer de réguler les plateformes l’on peut en acheter ou en vendre, pour faire en sorte que le consommateur soit un petit peu mieux protégé. Il y a beaucoup d’arnaques, de plateformes qui se font pirater, tous les acteurs sur le secteur des cryptomonnaies ne sont pas hypersérieux.

Pour l’instant c’est plutôt sous l’angle protection des consommateurs, et ensuite va sans doute arriver, petit à petit, la régulation de tous ces acteurs en y calquant un peu la régulation des services financiers classiques. Mais pour l’instant, ça reste quand même forcément régulé, donc c’est pour ça que toutes les autorités, notamment, en Belgique, la FFMA, qui est l’autorité des marchés, considèrent que les cryptomonnaies c’est hors marché, qu’il faut s’en méfier et quen gros il n’y a rien de bon là-dedans.

Pour les banques traditionnelles, c’est la même chose, elles disent que ça ne vaut rien, que ce ne sont pas des investissements sérieux, qu’il ne faut absolument pas investir dans ces produits-là. Les grosses institutions en Belgique ne proposent pas de cryptomonnaies. Mais on voit quau niveau international ça commence quand même à bouger parce qu’il y a certaines banques comme Goldman Sachs ou JPMorgan qui commencent à créer des départements spécialisés dans les cryptomonnaies parce que certains clients leur demandent aussi la possibilité d’investir dans ces actifs-là".

Gilles Quoistiaux est l’auteur du livre Bitcoin & cryptomonnaies : Le guide pratique de l’investisseur débutant”, et coauteur du podcast "One Coin" avec Marie Vancutsem.

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