Ponction sur l'épargne des Chypriotes : une "ligne rouge" a été franchie

Les Chypriotes sous le choc des mesures de sauvetage des banques
Les Chypriotes sous le choc des mesures de sauvetage des banques - © AFP PHOTO/BARBARA LABORDE

Les Chypriotes sont encore sous le choc après l'annonce samedi de la taxation des dépôts bancaires. Sur les marchés, l'euro est en net repli et les bourses ont clôturé en nette baisse en Asie, une réaction au plan de sauvetage des banque de l’île, négocié avec l'Union européenne. En contrepartie d'un prêt de 10 milliards d'euros tous les dépôts bancaires vont être taxés. Les marchés y voient un dangereux précédent, susceptible de déclencher des retraits massifs de liquidités dans d'autres pays de la zone euro. Vladimir Poutine parle lui d'une taxe "injuste" et "dangereuse".

Chypre est devenu le cinquième pays européen à bénéficier d'un plan de sauvetage. Le FMI et la zone euro ont accordé 10 milliards d'euros à Nicosie. 

En échange, le pays s'engage à puiser directement dans les comptes des particuliers pour récupérer 5,8 milliards d'euros. Tous les comptes inférieurs à 100 000 euros vont être taxés de 6,75%. tous les comptes supérieurs à 100 000 euros seront eux ponctionnés à près de 10%. Selon certaines sources, c'est le refus du gouvernement chypriote de taxer les dépôts de plus de 100 000 euros à un taux supérieur à 10% qui a amené les ministres des Finances de la zone euro à taxer également les dépôts inférieurs à 100 000 euros au taux de 6,5%.
 
Pour le Wall Street Journal, qui note que la zone euro a "franchi une ligne rouge" en s'en prenant aux dépôts, cette disposition du plan de sauvetage constitue "un signal au reste de la zone euro que le bloc des pays les plus riches sont de plus en plus réticents à transférer les coûts des banques et des gouvernements insolvables sur les épaules de leurs propres contribuables". Le quotidien financier suggère en outre que c'est la Banque centrale européenne qui a pesé de tout son poids pour une telle mesure, en menaçant de provoquer la mise en liquidation des deux principales banques de l'île, ce qui aurait eu pour effet de couler le système financier et de provoquer une probable sortie de Chypre de la zone euro. Un scénario qui avait tout de la réaction en chaîne tant redoutée.
 
Moments tragiques
 
La mesure en tout cas ne passe pas. Personne ne sait si la taxe sur tous les comptes en banque, va entrer en vigueur dans la journée. Face à la gravité de la situation, le président de centre-droit Anastasia Des, s'est invité dimanche soir sur les plateaux télé: "Chacun sait que Chypre se trouve dans une situation d'urgence. Malheureusement nous traversons les moments les plus tragiques depuis la guerre de 1974".
 
Son argumentaire est simple, soit on ponctionne les comptes des particuliers, soit, c'est la faillite. Par crainte de ne pas avoir de majorité au Parlement, il a dû reporter le débat du texte à lundi après-midi. Ce lundi les banques sont fermées pour cause de jour férié. Elles doivent ouvrir mardi mais le Gouvernement se dit prêt à prolonger leur fermeture jusqu'au vote du texte.
 
Le président avait prévu de se rendre en début de semaine à Moscou pour s'expliquer, la majorité des comptes de plus de 100 000 Euros qui vont être amputés de 9,9%, appartient en effet à des citoyens russes.
 
Inquiétude pour les affaires
 
Un patron belge installé dans l'île depuis des années se montre inquiet des conséquences du plan de sauvetage. Il avait 150 000 euros d'économies personnelles. Conformément aux décisions du plan de sauvetage il va donc être taxé sur ce compte à hauteur de 10%. Lui juge le prélèvement douloureux mais nécessaire. Il s'inquiète surtout pour les dizaines de milliers d'entreprises basées à Chypre qui pourraient ne pas se relever d'une telle mesure. "Evidemment, c'est catastrophique pour ma part, prenons moi-même et ma femme, nous payons 15 000 Euros maintenant, ça, je m'en fous. Je dirais que c'est une forme de contribution à un problème qui existe, ça ne me gêne pas, ce n'est pas le cas de tout le monde. Moi, je travaille pour une société internationale. Nous avons un très grand montant dans la banque ; s'ils nous prennent 10%, ça veut dire qu'on ferme la semaine prochaine. Il s'agit d'argent que nous gardons pour nos clients, ce n'est pas notre argent. Donc s'ils prennent 9,9%, demain nous n'avons pas de clients. C'est fini", explique-t-il. "C'est sans précédent. Moi, je prévois qu'il y aura de très fortes réactions, y compris des violences, je regrette mais c'est ce que je prévois. Je ne suis pas de ceux qui sont pour ce genre de réactions, mais le désespoir pour certains, va mener à des situations qu'on n'a jamais vues."
 
Une taxe "injuste" et "dangereuse"
 
"Poutine a dit que cette décision, si elle est adoptée, sera injuste, non professionnelle et dangereuse", a déclaré le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, cité par les agences russes.
 
Les experts estiment les avoirs russes à Chypre à au moins 20 milliards de dollars, bien plus selon certaines évaluations. La Russie se trouve donc en première ligne après l'annonce d'un plan d'aide de à l'île méditerranéenne, qui comprend une taxe sur les dépôts bancaires.
 
La presse et les analystes, pour leur part, estimaient lundi le coût total d'une telle mesure pour les Russes à entre deux et trois milliards d'euros.
 
L'agence Moody's a estimé à 19 milliards de dollars (14,6 milliards d'euros) au 1er septembre 2012 les seuls avoirs de sociétés russes placés à Chypre. S'y ajouteraient 12 milliards de dollars d'avoirs de banques russes dans des établissements chypriotes, selon la même source.
 
"Un acte barbare de type soviétique"
 
Beaucoup de réactions également dans la presse russe. La taxe sur les dépôts bancaires casse l'image d'"une Europe civilisée" et devrait provoquer un rapatriement des capitaux russes en Russie, estimait lundi la presse à Moscou.
 
"La situation autour de Chypre montre que les déclarations sur l'économie européenne plus développée et civilisée que celle de Russie ne sont qu'un mythe", écrit le quotidien pro-gouvernemental Izvestia.
 
L'annonce de la taxe "est un acte barbare de type soviétique", estime l'expert Pavel Medvedev, cité par le journal. "Seuls les bolchéviks pratiquaient de telles choses pendant la guerre! Aucun autre pays au seuil d'une faillite n'a jamais agi de la sorte", s'indigne également le milliardaire Alexandre Lebedev, cité par Izvestia.
 
"Même si les Russes payent toutes ces taxes, ils ne travailleront plus avec Chypre (...) et la fuite des capitaux va être colossale", affirme Alexandre Lebedev, actionnaire d'Aeroflot et propriétaire des journaux britanniques Evening Standard et The Independent.
 
"La nationalisation chypriote va provoquer le rapatriement (en Russie) des capitaux russes", a résumé Izvestia.  
 
"Que doivent faire ceux qui ont placé leurs avoirs à l'étranger ? Les transférer en Russie, car la situation en Europe empire et les mesures de l'UE deviennent de plus en plus draconiennes", estime de son côté le quotidien populaire Komsomolskaïa Pravda.
 
Pour le président de l'Association des banques de Russie Gareguine Tossounian, cité par le quotidien, "cacher son argent à l'étranger est la plus grande bêtise, car le rouble est l'une des devises les plus stables depuis des décennies. Et les banques (russes) aussi".
 
Des "lacunes" dans le plan de sauvetage
 
L'ancien chef de l'Eurogroupe et actuel Premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude Juncker, a implicitement critiqué lundi le plan de sauvetage de Chypre par la zone euro et le Fonds monétaire international (FMI), estimant que l'accord avait "des lacunes".

"Je redoute une rupture de confiance, non seulement des banques, mais également des citoyens", a expliqué Jean-Claude Juncker à des journalistes à Vienne après un entretien avec le ministre autrichien des Affaires étrangères, Michael Spindelegger.

Il a également ironisé indirectement sur son successeur à la tête de l'Eurogroupe, le Néerlandais Jeroen Dijsselbloem : "C'est la première fois qu'un accord est élaboré sans ma participation, c'est pour cela qu'il comporte des lacunes".

Jean-Claude Juncker doit aussi rencontrer lundi après-midi à Vienne le président de la République, le social-démocrate Heinz Fischer.

Le chef du gouvernement autrichien, le social-démocrate Werner Faymann a également critiqué le plan de sauvetage pour Chypre. Pour lui, le rôle de l'Union européenne est de trouver "des réponses qui protègent les petites gens et les personnes avec des revenus moyens". Si l'on voulait s'attaquer à l'argent placé à Chypre par "les oligarques russes, on doit dire que le travailleur chypriote n'y peut pas grand chose", a-t-il ajouté, précisant que le devoir des responsables politiques européens était d'introduire plus d'égalité en Europe.


Belga

T.N. avec Michel Picard à Chypre et AFP
 

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