Pierre Wunsch (Banque Nationale) : "Cette crise est bien gérée, on a fait peu de bêtises"

La crise économique, dont nous allons subir les conséquences de plein fouet dans les mois qui viennent est-elle gérable ? Tout le monde a l’air d’accord sur le principe : il nous faut un plan de relance en Belgique, pour sortir de la récession. La France vient de présenter le sien, à 100 milliards d’euros sur deux ans – et l’Allemagne avait déjà présenté le sien début juin. Est-ce qu’il faut que la Belgique investisse elle aussi massivement dans les mois qui viennent pour sauver son économie ? Entretien avec Pierre Wunsch, Gouverneur de la Banque Nationale de Belgique.

Cela dépend un peu de ce qu’on entend par plan de relance. Dès le départ, j’ai dit que c’était très important d’oublier le déficit et de tout faire pour éviter un effondrement de l’économie. C’est ce qu’on a fait, et je crois qu’on l’a globalement bien fait. C’est une crise qui est très asymétrique et qui touche certains secteurs et personnes très fortement, et d’autres moins. Donc prendre des mesures pour faire face à des urgences, certainement. Accélérer les investissements publics avant qu’il y ait une reprise de l’investissement privé dans les années qui viennent, oui.

Et c’est une crise qui d’un point de vue économique est bien gérée, tant à l’échelle européenne que belge. Mais il faut faire un peu attention. On projette un déficit très élevé cette année, 12%. Soit. Et on a pris des mesures essentiellement temporaires qui vont disparaître dans les années qui viennent. Ce qui est un peu plus inquiétant, en revanche, c’est qu’on avait déjà une situation budgétaire détériorée avant la crise, et qu’on projette un déficit de 6% en 2022. Cela veut dire que structurellement, des mesures durables, on ne peut pas vraiment se permettre d’en prendre.

Donc, tant qu’on prend des mesures qui seront ciblées et temporaires, très bien. Et il ne faut certainement pas commencer par faire de l’assainissement public l’année prochaine ou cette année-ci. Par contre, dire qu’on peut ouvrir toutes les vannes sans aucune attention et sans réfléchir à comment on va atterrir plus tard... Car c’est ça qui est très important: se demander quelle est notre stratégie au niveau budgétaire pour atterrir en 2022-2023.

A un moment donné, on va devoir revenir à une trajectoire budgétaire qui fait sens et il faut y réfléchir à l’avance. Donc, oui, un plan de relance. Mais si c’est pour jeter de l’argent par les fenêtres et puis se rendre compte qu’à un moment donné tout cela n’est pas tenable et qu’il faut revenir en arrière brutalement, alors je crois qu’on sera passé à côté d’une occasion.

Investir de l’argent public tout en ayant une législature fédérale qui épargne structurellement — vous avez déjà plaidé pour ça — ça fait un peu semi-opulence dans l’austérité qui va arriver plus tard. Comment est-ce que c’est possible d’épargner sur une législature et en même temps d’investir aujourd’hui ?

Je sais que ça peut paraître compliqué, mais je crois qu’une grande partie de l’explication réside dans le mot " temporaire ". Il faut adresser des urgences. Si on accélère les investissements publics dans les deux ans qui viennent, parce qu’on sait qu’ils sont trop faibles en Belgique, et qu’on revient après vers une trajectoire budgétaire où progressivement on trouve des financements pour ces investissements, on peut peut-être déjà un peu penser à des économies sur certains postes de dépenses. Alors même que sur d’autres, on continue à soutenir l’économie avec des mesures pour les secteurs qui sont les plus touchés.

C’est cet équilibre, qui est difficile, mais qu’il va falloir trouver, avec une histoire derrière. Je crois que c’est très important de pouvoir raconter la stratégie, pour ne pas avoir de problèmes avec les marchés financiers et de perte de confiance dans la capacité à gérer cette situation.

Vous parlez d’histoire claire, de stratégie. On le sait, aujourd’hui il y a énormément d’entreprises qui vont passer d’une crise de liquidités – donc d’un manque de cash pour tenir le coup, à une crise de solvabilité – donc un surendettement qui va peser sur leurs activités, voire menacer leur survie. Pour l’instant, dans ce changement de réalité pour les entreprises, on ne voit pas au niveau politique de changement d’approche et certainement pas de stratégie claire…

C’est une chose dont on a parlé il y a déjà un certain temps au sein de l’ERMG. Et on s’est rendu compte qu’on butait un peu contre un problème institutionnel : que les Régions – et peut-être plus particulièrement la Flandre – ont indiqué que c’était une compétence régionale. Cela a donc été difficile de prendre des mesures en la matière, au niveau fédéral.

Les Régions prennent maintenant des mesures et on voit qu’elles sont d’ailleurs parfois un peu différentes d’une Région à l’autre. J’avais à l’époque plaidé pour des mesures plus ambitieuses. Le contexte politique aujourd’hui en Belgique — absence de gouvernement fédéral avec une majorité forte, mais aussi ces différences entre les compétences régionales et fédérales — rend une réponse coordonnée en la matière plus difficile.

Sommes-nous incapable aujourd’hui en Belgique d’avoir un cap clair, une stratégie claire, dans la gestion économique de ce qui va nous arriver dans les mois qui viennent ?

Je ne serai pas aussi négatif. Je pense que jusqu’à présent, la crise a été bien gérée, certainement aussi bien qu’ailleurs, et peut-être même mieux à certains égards. On a pris de bonnes mesures, on a fait peu de bêtises et c’est important dans une crise de faire peu de bêtises.

On a très mal géré la crise des années 80, on a très mal géré la crise des années 30, cette crise est bien gérée, mais nous sommes dans un pays compliqué.

Cette crise est particulière : l’épargne a augmenté, alors que c’est d’habitude l’inverse qui se produit dans une crise. Est-ce qu’il faut aller chercher cette épargne privée, l’argent des Belges, pour relancer l’économie ?

Oui, c’est très inhabituel. En général, quand il y a une crise, les gens ont tendance à utiliser une partie de leur épargne parce qu’ils ont une perte de revenus. Ici, les gens, parce qu’ils n’avaient pas accès au magasin ou parce que ce n’était pas toujours si gai d’aller au magasin ou au cinéma, ont épargné de manière un peu forcée. L’enjeu est de recréer un climat de confiance pour que cet argent naturellement abandonné soit dépensé.

Donc, selon vous, il ne faut pas aller la chercher, il ne faut pas la solliciter, il ne faut pas encourager les Belges qui seraient en mesure d’investir par exemple ?

Une des difficultés, c’est que les gens qui ont beaucoup d’épargne et qui ont des moyens, si on veut les inciter, cela implique des incitants fiscaux. Et donc aller donner de l’argent à des gens qui ont déjà de l’argent, pour qu’ils le dépensent. Cela peut être utile pour l’économie, mais en termes redistributifs, ce n’est peut-être pas l’idéal.