Crise de la zone euro: l'austérité a été néfaste, selon Roland Gillet

Roland Gillet, ici invité à Matin première le 7 octobre 2011
Roland Gillet, ici invité à Matin première le 7 octobre 2011 - © msmekens

Roland Gillet, économiste spécialisé dans le monde de la finance, et professeur à la Sorbonne et à l'Université libre de Bruxelles, était l'invité de Matin première ce mardi pour commenter la situation économique en zone euro. Pour lui, l'austérité et les prêts n'ont pas amélioré la situation des pays en difficulté. C'est aux politiques de démontrer à leurs électeurs que l'union économique, qui passe par des transferts pour les pays les plus faibles, est la seule solution à la crise.

"Le message était indispensable", commente Roland Gillet à propos des déclarations faites par le président de la Banque centrale européenne (BCE), Mario Draghi, dimanche. Celui-ci avait assuré que la BCE ferait tout ce qui était possible pour préserver l’euro. Elle ne laissera pas non plus tomber les marchés : mesures d’allègement des taux d’intérêt, emprunts pour les banques à taux plus faibles : "La BCE se rend compte que c’est difficile; elle se rend compte qu’elle est la garante de l’euro."

Mais, ajoute Roland Gillet, "depuis des années déjà, les banques centrales sont utilisées comme gardes-fou; aujourd’hui, la BCE dit aux politiques d'expliquer que ça doit changer", au niveau de l’Espagne, dont les banques sont fragilisées; au niveau de l’Italie, dont le refinancement de la dette devient très problématique; et au niveau de la Grèce, qui, elle, "est en état d’insurrection sociale. La BCE a fait un geste, mais elle ne pourra plus en faire… "

Le couple "prêts/austérité" amène l'insurrection sociale

Que faire, dès lors ? Continuer les mesures d’austérité ? Roland Gillet se montre très circonspect. L’état des pays en difficultés, après l’administration de mesures économiques drastiques, ne s’améliore pas, loin de là, estime-t-il.  "En Grèce, par exemple, le PIB en 2008 était équivalent à la dette, et se montait à 280 milliards d’euros. La dette culmine aujourd’hui à 360 milliards, et le PIB n’atteindra pas 220 milliards. L’aggravation du chômage et la récession de 2 à 5% montrent que le patient va plus mal qu’avant. Plus de 250 000 entreprises ont disparu depuis 2008." L’aide, venue sous forme de prêts renouvelés à taux plus bas, en échange d’une austérité plus forte a poussé les pays à ne presque plus avoir d’économie. "On est plus proche de l’insurrection sociale et de la soupe populaire que du règlement des problèmes."

Même si l’économie de l’Espagne n’a pas atteint le niveau de la Grèce, Roland Gillet insiste sur ses chiffres très inquiétants. "On est déjà à 25% de taux de chômage en moyenne (…) Selon certains experts, on doit faire attention, car à partir de 27-28%, le risque est que la situation sociale devienne intenable et incontrôlable." Conclusion de Roland Gillet : l’austérité a permis au mieux à ces pays de payer les charges de dettes à leurs créanciers…

La solution? Une véritable union économique qui autorise les transferts

Les solutions se sont donc avérées mauvaises. C’est la faute au manque d’union économique, selon Roland Gillet.  "Dans une union économique normale, comme aux États-Unis,  quand il y a un problème structurel grave, où il y a risque de défaut de paiement, le gouvernement fédéral ne va pas faire de prêt, mais un don, un transfert, avec une affectation précise de ces fonds." Si ces fonds sont clairement affectés, il ne devrait pas y avoir de volonté de les récupérer. Par contre, en Europe, la solidarité économique a ses limites. "La difficulté est de faire passer ce message au niveau des électeurs", regrette Roland Gillet, qui pointe la responsabilité de la classe politique européenne devant son rôle qui est d’expliquer que ces positions avantageraient tout le monde.

Donnant encore un exemple à propos de la Grèce, Roland Gillet explique qu’en 2009, chargé avec d’autres spécialistes de proposer un plan pour la Grèce, il avait estimé à une dizaine de milliards d’euros le coût d’un tel plan, étalé sur 6 à 7 années. 

La mise en place était très différente de ce qui s’est décidé plus tard : en effet, dans les conclusions de ce groupe de chercheurs, il avait été jugé utile que des montants transférés en fonction des efforts effectués et à destination précise, comme la mise sur pied d’une administration fiscale efficiente et la prise de mesures de relance, soient débloqués. Or, ce que l’on voit aujourd’hui, c’est une situation détériorée. 

Et en Espagne, "si on avait annoncé 50 à 100 milliards d’euros disponible tout de suite pour les banques, afin de permettre au gouvernement espagnol se concentrer sur un plan de relance, on ne serait pas face à une récession, un chômage grave et un risque d’insurrection ." "Il faudrait agir très vite et très fort car on n’a plus assez de temps pour le faire", ajoute Roland Gillet.

L'arroseur sera-t-il l'arrosé ?

La situation est grave, comme le démontre un autre indicateur : celui des placements à intérêts négatifs. Pour Roland Gillet, cela reste logique : "Ils sont prêts à payer s’il y a éclatement euro, pour être du bon côté de la frontière au cas où ça se passe mal." Il y a donc bien "deux zones euros".

La dégradation de la note perspective de l’Allemagne, prise par l’agence de notation Moody's il y a une semaine, est également une mesure logique. "Les prêts renouvelés fragilisent même les plus grands États. Il en va de même au niveau de la BCE. (Moody's) se demande si, au-delà des plans d’austérité, le capital sera un jour remboursé ?"

Roland Gillet conclut : "En fragilisant les économies, est-ce que l’arroseur ne sera-t-il pas in fine arrosé ?"

W. F.

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