"Nous sommes riches collectivement" mais de façon inégalitaire

Au travers de cet ouvrage de mille pages, Thomas Piketty a analysé le capitalisme au travers son histoire et son constat est qu'on revient à des sociétés beaucoup plus patrimoniales où le patrimoine paie mieux que le travail et que le mérite.

Refusant de parler de thèse apocalyptique, il souligne que ce retour des patrimoines est "en partie naturel et même en partie souhaitable".

"C'est à dire que l'on a mis du temps à se remettre des chocs terribles des guerres mondiales. Il faut attendre les années 2000-2010 pour retrouver une prospérité patrimoniale qu'on avait pas vu depuis la belle époque. Concrètement, aujourd'hui les Français et en toute vraisemblance les Belges et tous les Européens, ont retrouvé et possèdent aujourd’hui l'équivalent de six années de revenu national ou de production nationale en patrimoine immobilier, financier, net de toutes les dettes".

Autrement dit, "nous sommes très riches collectivement. On possède beaucoup plus que nos dettes évidemment, et on possède même collectivement en Europe, plus d'actifs financiers dans le reste du monde que le reste du monde en Europe".

Le problème est que, "en même temps, cela produit des inégalités face au patrimoine que l'on croyait disparues".

"Le problème, c'est la concentration, la répartition de ces patrimoines"

Si pour notre invité, "l'accumulation en soi n'est pas une mauvaise chose, le problème, c'est la concentration, la répartition de ces patrimoines".

"Concrètement, 10% des plus riches en patrimoine détiennent souvent de l'ordre de 60% au moins du total alors que pour les revenus les 10% les plus riches vont peut-être détenir 30% du total", explique-t-il. "Donc les patrimoines sont deux fois plus concentrés que les revenus et le problème, c'est l'accès au patrimoine (...) c'est vrai qu'aujourd'hui, quelqu'un qui n'a que son travail et qui souhaite accumuler du patrimoine, il a intérêt à ce que ce soit un très bon salaire, un très bon revenu du travail".

Pour Thomas Piketty c'était plus simple à l'époque : "Dans les années 50-60-70, c'était plus facile de rentrer dans le jeu parce que la loi fondamentale que j'essaie d'étudier dans le livre, c'est que le taux de croissance à cette époque-là (à l'époque des Trente Glorieuses) qui était de l'ordre de 5% par an, 4-5-6% selon les pays européens, était presque aussi fort ou du même ordre que le taux de rendement du capital. Alors que depuis les années 80, une fois que cette phase de rattrapage historique s'est terminée et qu'on a atteint un niveau de croisière disons beaucoup plus modeste de l'ordre de 1%, 1,5% par an, là le taux de croissance se retrouve plus bas que le taux de rendement du capital. C'est à dire que ce que rapporte un patrimoine, en moyenne au cours d'une année, va être d'au moins 4-5%, voire 6-7% pour les très hauts patrimoines et c'est là qu'il y a le risque de décrochage des très hautes fortunes".

"C'est très bien que les hauts patrimoines progressent mais si c'est quatre fois plus vite que la taille de l'économie, vous ne pouvez pas continuer comme ça éternellement", poursuit-il.

"Il faut s'unir pour réagir"

Pour autant, cet économiste refuse de tomber dans le catastrophisme : "Le niveau général des gens est plus élevé aujourd'hui qu'il n'a jamais été". "Simplement, c'est vrai que c'est plus difficile aujourd'hui de rentrer dans le jeu, c'est à dire de se mettre à accumuler le patrimoine à partir de rien du tout, simplement parce que les générations du babyboom ou les générations nées avant, on dû se construire par elles-même, parce qu'il n'y avait pas grand chose à hériter des années 50-60. Pour des raisons tragiques, qui est que beaucoup de patrimoine avait été détruit par les guerres, le peu d'épargne de la période 1914-1945 avait été absorbée par les déficits publics pour financer les guerres. Donc cela pouvait nous paraître un monde merveilleux mais pour des raisons tragiques et transitoires".

"Aujourd'hui, on se retrouve dans le grand bain du capitalisme patrimonial et totalement mondialisé et c'est vrai que pour les petits pays, les vieux Etats-nations et comme vous le savez, la France et l'Allemagne seront bientôt aussi minuscules que la Belgique à l'échelle de l'économie monde. Donc tous les pays européens sont un peu dans la même situation qui est une perte de souveraineté en terme de régulation de ce système qui peut être assez effrayante".

Et s'il y a un risque de voir se développer en Europe des violences sociales, Thomas Piketty pense que "les Européens finiront par s'unir pour réagir". S'ils ne le font pas, "je pense que le risque de repli national, de repli protectionniste deviendra de plus en plus tentant".

 

C. Biourge

Le texte de l'interview de Thomas Piketty dans son intégralité en cliquant ici

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