Non, il n'y a pas une "érosion de la classe moyenne" en Belgique

Le mouvement des "Gilets jaunes" a annoncé une nouvelle action, ce samedi à Bruxelles. Le mécontentement exprimé par le mouvement est-il dû à un véritable recul, généralisé, du niveau de vie? Est-ce que nous assistons à une "érosion de la classe moyenne", à un "fossé qui se creuse" entre pauvres et riches…ou bien à un sentiment de déclassement? Entretien avec Philippe Defeyt, ancien président (Ecolo) du CPAS de Namur, et économiste de l'Institut pour un Développement Durable. 

Est-ce qu’il y a pour une majorité de la population belge une baisse du niveau de vie - qui engendrerait une érosion de la classe moyenne ?

Non, pour une partie importante de la population sur le long terme il y a manifestement des gains de pouvoir d’achats. Une illustration : il y a beaucoup plus qu’avant des gens qui prennent l’avion et qui le prennent beaucoup plus qu’avant. Dire ça, et c’est toute la complexité du débat actuel, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas des gens qui sont à la traîne dans notre société. Il y a, par exemple des parcours individuels qui engendrent des moments extrêmement difficiles. Je pense à des ménages qui se séparent et dans lesquels automatiquement le niveau de vie baisse alors à la grosse louche de 30%.

Le consommateur moyen n’a pas de mémoire

Toute la difficulté est donc de tenir compte des multiples réalités. Reprenons l’exemple de l’avion : il y a aujourd’hui des personnes pour lesquelles l’avion est hors réalité, ceux qui souffrent de ne pas pouvoir prendre l’avion, ceux qui ont gouté à l’avion lors d’un city trip et qui souhaitent aller plus loin en avion, et aujourd’hui vous avez même des personnes – et j’en fais partie – qui explicitement ont décidé de renoncer à l’avion. Comment faire corps dans une société avec toutes ces réalités différentes ? C’est toute la difficulté. Mais retenons surtout qu’une réalité n’efface pas l’autre.

Ce que vous nous expliquez c’est que pour une majorité des belges, le niveau de vie n’a pas baissé, et qu’il y a donc une différence fondamentale entre le niveau de vie et le ressenti du niveau de vie ?

Effectivement. Revoyons simplement notre logement tel qu’il se présentait il y a 10 ou 15 ans : pas de lampe économique, pas de smartphones, pas d’abonnement Netflix, des appareils ménagers qui consommaient beaucoup plus d’eau et d’électricité qu’aujourd’hui. Le consommateur moyen n’a pas de mémoire, il s’habitue. Les produits ont en fait tendance à s’ajouter. Comme dans une sorte de lasagne de la consommation, où chaque année on ajoute une nouvelle couche de produits qui n’existait pas précédemment. Pour faire simple, la tablette n’a pas remplacé l’ordinateur, l’ordinateur n’a pas remplacé la télévision, et la télévision n’a pas remplacé la radio.

Contrairement à ce qu’on pense parfois, le nombre de personnes en contrat à durée déterminée n’a pas augmenté en Belgique

Plus on progresse en termes de niveau de vie, plus on a peur de perdre ce qu’on a. S’ajoute à cela, aujourd’hui, je pense, deux angoisses majeures : la crainte vis-à-vis des enfants lorsqu’ils ne trouvent pas à s’insérer (et qu’à 28 ans ils habitent toujours chez leurs parents), et à mesure que l’on avance en âge, l’angoisse de la maison de repos, des soins et de la maladie,… et tout ça fait que l’on oublie ce qu’on a et ce qu’on a gagné par rapport au passé.

C’est l’augmentation du niveau de vie qui a augmenté la crainte de perte de niveau de vie ?

Il y a de ça, mais pas que. L’environnement joue aussi. Il y a quelques années en France, la moitié de la population déclarait craindre devenir SDF. C’est contre toutes les probabilités. Bien sûr, il y a un risque infime que certains d’entre nous deviennent SDF – et dans nos CPAS, de tels parcours sont constatés.

Ceux qui ont vu leur niveau de vie baisser? Les personnes à petits revenus, locataires dans le secteur locatif privé

Mais ce risque, vécu de manière intense, est exagéré. Il y a aussi les pertes d’emploi, mais je rappelle à cet égard que contrairement à ce qu’on pense souvent, le nombre de personnes en contrat à durée déterminée n’a pas augmenté en Belgique. Sauf chez les jeunes, pour qui le nombre de CDD a explosé - et c’est une question que nous devons tous affronter.

Vous citez les jeunes…ceux qui souffrent aujourd’hui, qui ont réellement vu leurs revenus baisser, qui sont-ils ?

Principalement les personnes à petits revenus, qui sont locataires dans le secteur locatif privé. Là, manifestement, il y a eu des augmentations de loyers, et pour certaines personnes, le loyer représente jusqu’à 40, 50, voire 60% du revenu. Concrètement si vous avez un loyer de 600 euros et un revenu de 1000, il vous reste 400 euros pour tout le reste.

Cette personne-là est en droit de réclamer à la société plus de justice et d’équité. Et on peut comprendre sa frustration, parce qu’elle baigne, comme chacun d’entre nous dans un milieu publicitaire, dans des modèles de consommation qui lui sont par définition inatteignables. Il y a là un véritable problème, qui est, je pense, l’expression des gilets jaunes.

Il y a une urgence à s’occuper, sans caricature, des mères célibataires qui travaillent à temps partiel et qui paient un loyer à un propriétaire privé ?

C’est une évidence, parce que pour elles, il est impossible de satisfaire les besoins de base. Par contre, cette réalité – à nouveau – n’efface pas non plus les autres. Plus on monte dans l’échelle des revenus, plus on oscille entre besoin et désir, et plus il y a une responsabilité dans les choix de consommation. Par exemple, il est tout à fait légitime pour une famille avec trois enfants de souhaiter un véhicule confortable pour aller en vacances et faire des sorties le week-end.

Mais ce besoin peut être répondu avec une "simple" voiture du type Kangoo qui coûte 12.000 euros, ou avec un break BMW qui coûte trois fois plus cher. Il y a donc des personnes qui n’ont tout simplement pas la possibilité d’acquérir ce genre de véhicules. Mais pour ceux qui en ont la possibilité, il y a aussi une responsabilité dans les choix de consommation posés.

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