Nethys: pourquoi la justice s'intéresse à l'assureur Intégrale

Diego Aquilina, le patron de l'assureur Intégrale.
Diego Aquilina, le patron de l'assureur Intégrale. - © BRUNO FAHY - BELGA

La compagnie d’assurances Intégrale, filiale directe de Nethys, n’a pas encore fait grand bruit. Mais la Justice enquête sur cette entreprise spécialisée en pensions complémentaires. Des perquisitions ont d’ailleurs eu lieu il y a deux semaines au siège d’Intégrale et au domicile de son directeur général, Diego Aquilina. Un juge d’instruction a été saisi pour abus de biens sociaux, faux et usage de faux, et escroquerie. Mais attention, il s’agit, pour la Justice, d’une enquête tout à fait distincte du dossier Nethys.

Factures pour consultance

Selon nos informations, une série de "frais de fonctionnement" d’Intégrale sont en cause. La Justice s’intéresse notamment aux factures d’un consultant externe travaillant comme lobbyiste pour Intégrale depuis plusieurs décennies.

La réalité de certaines prestations poserait question à la Justice. Et au moins une facture, d’un montant non révélé, a été subtilisée "par des tiers", et le numéro de compte du destinataire réel modifié. Faut-il pour autant s’attendre à des révélations tonitruantes sur Intégrale ? "Rien à voir" avec Nethys, nous indique-t-on. Mais pourquoi Intégrale est-elle alors au cœur de la tempête ?

"Rien à voir" avec Nethys, et pourtant…

Cela n’a échappé à aucun observateur : la filiale directe détenue à 71% par le groupe liégeois, longtemps restée sous les radars, est aujourd’hui prise dans le tourbillon de sa maison mère. Selon le rapport rédigé à la mi-novembre par Renaud Witmeur, actuel manager ad interim chez Nethys, c’est via Intégrale qu’une partie des indemnités litigieuses ont été octroyées aux ex-dirigeants de la galaxie Nethys, sous la forme d’assurances groupe.

Par ailleurs, il se murmure à plusieurs sources qu’en salaires et autres avantages directs et indirects, les dirigeants d’Intégrale "se rémunéraient grassement et se sont servis sur la bête". Pourtant, les rémunérations versées à la direction d’Intégrale, bien que très élevées, ne font pas partie du dossier Nethys actuellement à l’instruction. Et les accusations semblent bien difficiles à démontrer.

Une hausse en trompe-l’œil ?

Certes, en 2018, les rémunérations directes et indirectes des dirigeants ont été revues à la hausse : 5,6 millions d’euros, dont la grande majorité pour le comité de direction. Un "rattrapage", dit le rapport annuel 2018 de l’assureur, pour "maintenir les droits acquis du personnel concerné". Ces rémunérations sont deux fois et demie plus élevées qu’en 2017 (2,2 millions) et 3,3 fois plus élevées qu’en 2016 (1,7 million). Sacré rattrapage.

La rémunération de Diego Aquilina, à la tête d’Intégrale depuis 1996, telle que mentionnée dans le rapport 2018 a donc bien augmenté. Mais au-delà des montants importants, cela "représente moins que s’il avait continué à toucher son ancienne rémunération", en tant qu’indépendant, nous revient-il. Puisque Diego Aquilina a dû devenir salarié de la société anonyme qu’il dirige, après l’entrée en vigueur du décret gouvernance – ce qui a été fait.

On ne peut d’ailleurs pas dire que le groupe Nethys ait véritablement fait main basse sur Intégrale, ou se soit servi dans la caisse. Les 6 millions d’euros de dividendes de l’assureur en 2018, pour un bénéfice de 32 millions, ont rapporté plus de 4 millions d’euros à Nethys en tant qu’actionnaire principal depuis 2016. Le groupe liégeois se "contente" donc d’un rendement par rapport au capital investi de… 1,7%. Loin d’être mirobolant.

La survie du décret gouvernance en jeu

"Intégrale SA" de son nom complet, est en fait devenue bien malgré elle, le point de convergence de toute une série de questions : outre l’illégalité des rémunérations des anciens dirigeants de Nethys et leurs mandats, c’est surtout la survie du décret gouvernance wallon qui est en jeu, et l’avenir de la compagnie d’assurances elle-même.

Le recours introduit par l’assureur auprès de la Cour constitutionnelle contre le décret ne manque pas de crisper, côté politique. Parce que ce décret, qui prévoyait une tutelle régionale sur l’assureur, déjà sous tutelle fédérale, comportait donc un "énorme talon d’Achille", concède-t-on du côté de l’Elysette. Avec le risque d’une annulation totale ou partielle du texte, et donc aussi d’un halte-là au "grand nettoyage" mis en route chez Nethys par la tutelle wallonne.

Le gouvernement wallon a entre-temps annoncé une modification en urgence de son décret. Suffisant pour annoncer la fin du bras de fer ? La position d’Intégrale vis-à-vis du décret sera en tout cas à l’ordre du jour d’un Conseil d’Administration, ce vendredi.

Vers le Luxembourg ? "Ce serait spolier la Wallonie"

Autre question qui fâche, au sein de l’intercommunale Enodia cette fois, ce sont les plans de l’assureur (suspendus pour l’instant) de déplacer son centre de décision de Liège vers sa structure luxembourgeoise. "Nous voulons nous retirer de ce truc-là", affirme un administrateur d’Enodia, "mais l’option luxembourgeoise ne nous plaît pas". Ce serait "spolier la Wallonie d’un outil de gestion de pensions complémentaires", entend-on par ailleurs.

En outre, selon les derniers documents officiels déposés fin août au registre du commerce luxembourgeois, Stéphane Moreau serait toujours président du conseil d’administration d’Intégrale Luxembourg. Une situation qui a changé, nous indique le principal intéressé. "Je n’y suis plus depuis octobre, ayant démissionné de tous mes mandats" à la suite de la décision des administrateurs d’Enodia, il y a deux mois, de remplacer les ex-dirigeants de Nethys.

Entre 3 et 4 milliards d’euros d’actifs

Parmi les personnes interrogées, personne ne met en doute l’expertise de l’entreprise et de ses employés : Intégrale est un acteur réputé sérieux dans le secteur des assurances, en plus d’être un "gros bras financier", souligne un observateur. Et pour cause, cet assureur gère entre 3 et 4 milliards d’euros d’actifs.

La "caisse d’assurance commune" fondée en 1925 a encaissé l’année dernière plus de 200 millions d’euros de cotisations en provenance de plus de 160.000 travailleurs affiliés. Les entreprises concernées sont liégeoises (Cockerill, CMI…), mais pas uniquement : plus de la moitié des affiliés sont situés en Flandre.

Montagne… Ou souris ?

Est-ce que l’avenir de cet assureur cristallise des tensions ? Sans aucun doute. Est-ce qu’il y a un bras de fer entre Intégrale et le gouvernement wallon au sujet de la survie même du décret gouvernance ? Absolument. Et ces deux enjeux entraînent leur lot de pressions.

Mais un éventuel "scandale Intégrale", lié à la gestion interne de l’entreprise, pourrait bien être la montagne qui accouche d’une souris.

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