Climat, énergie: comment l'industrie agroalimentaire va-t-elle évoluer ? Entretien avec Jacques Crahay (UWE)

L’industrie agroalimentaire n’a pas été le secteur le plus durement frappé par la pandémie et ses conséquences économiques. Et pourtant, le secteur est en pleine mutation. Enjeux environnementaux, énergétiques, et réduction probable de la taille des chaînes d’approvisionnement logistiques. Comment cette industrie va évoluer dans les années qui viennent ? Réponses avec Jacques Crahay, président de l’Union Wallonne des entreprises, et CEO du groupe COSUCRA (qui produit et commercialise des ingrédients naturels à destination de l’industrie alimentaire).

L’industrie agroalimentaire sera-t-elle différente, demain, de ce qu’elle était avant l’arrivée du Covid 19 ?

Jacques Crahay : "Elle sera la même dans ses fondements, mais elle ne sera plus la même pas dans ses réalisations. Beaucoup d’habitudes alimentaires sont en train de changer, et l’industrie alimentaire s’adaptera à ces changements de comportements."

L’empreinte carbone va arriver sur les étiquettes

"D’une manière générale la logistique alimentaire va considérablement se réduire. Et en deuxième point, le consommateur veut savoir d’où vient sa nourriture. Et donc la chaîne va être surveillée. Nous allons devoir justifier la façon dont nous obtenons et produisons les ingrédients. L’empreinte carbone, par exemple, va arriver sur les étiquettes."

Cela veut dire qu’une décarbonation des entreprises du secteur va arriver ?

Jacques Crahay : "Si on ne veut pas la subir, il faut l’anticiper. Or, le temps presse. L’industrie alimentaire est sous pression, tout comme l’agriculture est déjà sous forte pression. L’agriculture est sous pression par les autorités pour des questions d’autorisations de produits phytopharmaceutiques, par les consommateurs qui veulent une autre agriculture, et par l’économie elle-même qui ne paie pas l’agriculteur pour les produits qu’il fabrique.

La logistique actuelle n’est possible qu’avec une énergie abondante et concentrée. C’est la définition des fossiles.

Ce sont 27% des gaz à effets de serre qui sont émis par l’alimentaire et l’agriculture en général. Et donc cette question est prégnante aujourd’hui. Et il faut commencer par l’agriculture, parce qu’elle a une capacité de captation et séquestration de carbone qui doit être mis en œuvre assez rapidement."


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Et est-ce que la notion de "circuit court", souvent présentée comme un modèle de fonctionnement vertueux – pour le maraîchage en tout cas - pourrait aussi devenir une stratégie industrielle ?

Jacques Crahay : "Oui, mais tout est dans les mots, évidemment. Quand on entend circuit court, on pense à son maraîcher ou à la ferme où l’on va chercher le lait. Évidemment, pour des productions de masse -parce qu’il faut quand même des productions de masse pour alimenter les villes -, ce sera probablement un peu différent. Ce qui est certain, c’est que la logistique alimentaire globale va se rétrécir considérablement et qu’on ne va donc plus faire franchir des continents à travers des conteneurs réfrigérés, etc. Ça, le Covid l’a montré.

Et il faut que l’on pense, au niveau européen, à une certaine autonomie. Maintenant, pour revenir sur la logistique, oui, elle va considérablement se réduire puisqu’elle n’est possible actuellement qu’avec une énergie abondante et concentrée. Ça, c’est la définition des fossiles, et les remplacer par autre chose entraînera forcément une réduction de la consommation énergétique."

Cela veut aussi dire, pour Cosucra par exemple, qui exporte aujourd’hui aux États-Unis, que ce ne sera peut-être plus le cas demain.

Jacques Crahay : "Exact."

Des marchés qui vont disparaître, évoluer.

Jacques Crahay : "Cela va évoluer. Il y a déjà maintenant des productions qui deviennent locales. Tout cela est donc en transition sur une période de temps qui peut s’étaler sur dix ans. Mais il faut déjà le prévoir maintenant."

36 produits identiques mêlés à la concurrence avec zéro recyclage, ce ne sera plus possible.

Pour l’industrie agroalimentaire, cela signifie presque une révolution industrielle – en l’espace de dix ans ?

Jacques Crahay : "Oui, pour autant qu’on la décide et qu’on la veuille. Il y a la volonté des entrepreneurs, il y a la volonté des autorités et il y a la volonté de chacun de nous à entreprendre ce pas. Aujourd’hui, on ne peut pas dire qu’on y soit vraiment décidé."

Qu’est-ce qui manque ?

Jacques Crahay : "Je pense qu’il manque un brin de conscience de la réalité. On court tous un peu dans tous les sens, à vaquer, le nez dans le guidon, à nos occupations journalières. Se retirer un peu, et réfléchir ensemble, cela me semble extrêmement important – y compris pour les patrons.

Le stade suivant, c’est l’action, c’est-à-dire où est-ce que je vais et qu’est-ce que ça peut avoir comme impact ? Cette réflexion-là, c’est le B.A.BA. Sans ça, on ne sait pas où on va et on va essayer de maintenir ce qui existe. Or, ce n’est plus du tout ça qu’il faut faire, parce qu’à partir du moment où les ressources sont limitées, le premier constat qu’on doit faire est qu’on vit sur un vaisseau spatial, la Terre, et qu’on a beaucoup consommé de ressources. Et donc, maintenant, il faudra décider qui utilise quoi et qui fait quoi. 36 produits identiques mêlés à la concurrence avec zéro recyclage, ce ne sera plus possible.

Depuis Kyoto, on n’a pas mal fait dans l’industrie. On a réduit les consommations spécifiques. Maintenant, il va falloir réduire les consommations absolues, et c’est encore une étape nettement plus importante." 

Quelle est la différence ?

Jacques Crahay : "La quantité spécifique, ce sont les émissions générées, par kilo ou par volume. La consommation absolue, c’est un quota d’émissions par usine, et vous devez essayer de vous débrouiller avec ça. Et donc ce n’est plus simplement de l’optimalisation, cela va affecter et modifier les processus : jusqu’où va-t-on raffiner, jusqu’où va-t-on sécher les produits, etc. ? Cela implique de se demander ce qu’on fait et à quoi on sert. La raison d’être de l’entreprise, il faut repartir de là."

De nombreux industriels vont devoir se demander à quoi ils servent dans les années qui viennent ?

Jacques Crahay : "Je pense que la Covid nous a dit ça : 'On est arrêté, qu’est-ce qu’on va faire ?' Ça, ce sont des questionnements que les entrepreneurs ont beaucoup rencontrés pendant l’année passée. Ça a quand même donné une impulsion de réflexion assez importante. Maintenant, elle doit se coaliser pour que l’on change de disque dur dans la façon de raisonner, et que l’on travaille beaucoup plus en commun sur les objectifs. Parce que les limitations qui vont se profiler pousseront à beaucoup moins de concurrence et à beaucoup plus de coopération. Bien sûr, la première limitation sera le climat, mais on connaît la limitation en biodiversité, les inégalités… Tout va donc changer."

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